Vers une société d’ersatz ? Le cas de l’agrégation 2020

Dans son dossier sur les « concours du supérieur », le journal Libération publie l’interview d’un sociologue déclarant que la version Covid-19 des épreuves « s’inscrit dans la ligne droite de la manière dont on sélectionne les enseignants » (4 juin). Où mène ce genre de ligne droite ? Où va-t-on lorsqu'on fait de chaque crise la justification toute trouvée à un nouvel ersatz ?

            Dans son dossier sur les « concours du supérieur », le journal Libération publie l’interview d’un sociologue déclarant que la version Covid-19 des épreuves « s’inscrit dans la ligne droite de la manière dont on sélectionne les enseignants ». On se rassure même en découvrant que la « sélection », par temps de crise, mute tranquillement en « adaptation » – autre vertu darwinienne : « Ceux qui allaient déjà bien s’en sortir s’adaptent souvent bien aux nouvelles donnes » (Nicolas Charles, 4 juin, p.13 de l’édition papier).

            Circulez, il n’y a rien à voir.

            Si ce n’est, précisément, la perspective en trompe l’œil qui place une réalité au rabais dans la droite ligne de la normalité. Contre cette optique, qu’il soit du moins permis de s’inscrire en faux, lorsqu’il est déclaré que tout cela « n’a pas suscité de forte réaction de la part des candidats ».

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Fin de partie

            Il est bon que chacun fasse usage de ses lumières sur ce qui fait sa situation. Ayant décidé, il y a un an, de passer le concours de l’agrégation de 2020, j’ai joué le jeu de la préparation sans excès de conviction, mais en appréciant ce que peut apporter l’exercice. Avec sérieux, comme on dit. Lorsque le 15 avril dernier, l’Education nationale a décidé de faire passer dans l’été les concours, coûte que coûte, en les amputant de leur partie orale (pour les sections qui n’avaient pas encore composé l’écrit), j’ai été pris d’une certaine perplexité. Certes, ces concours ont avant tout une fonction de remplissage des postes ; certes, il faut aligner des professeurs en septembre. Ce qui me trouble, ce n’est pas que derrière le décorum républicain et la gloriole des concours perce la machinerie administrative. Non. C’est plutôt le sentiment que les organisateurs n’ont même pas cherché à sauver la cohérence de leur propre exercice. Qu’ils mettent tranquillement à mal les principes du concours et semblent ne pas s’en rendre compte. Ou, pire : qu’ils semblent tabler sur le fait que personne ne s’en émouvra. Qu’est-ce qu’un jeu qui ne cherche même plus à nous faire croire au bien-fondé de ses règles ? Et quel monde préparons-nous, qui voit ainsi dans chaque crise la justification d’un renoncement ?

 Les catégories républicaines piétinées : un cas d'école

            Faisons, en effet, l’exercice de prendre au sérieux le jeu républicain des concours.

            Petit a : la méritocratie

            On y trouve, d’abord, la carte de la méritocratie. Sans elle, on joue le jeu du privé. Oui, elle est mal en point, cornée aux quatre coins. C’est vrai, l’Ecole a plus souvent pour fonction de donner une apparence de mérite personnel aux inégalités socio-culturelles que de les égaliser. Et, bien sûr, les concours figurent en cela parmi les institutions les plus inégalitaires. Mais, quoi qu’on dise, les organiser au sortir de deux mois où chacun a été policièrement assigné à la sphère du privé constitue une rupture sans précédent du principe d’égalité des chances. Pas seulement une entorse au principe, mais sa rupture même, qui fait presque douter de la valeur juridique des concours de 2020. Car le seul fil par lequel tient encore debout le mythe fondateur de la méritocratie, c’est la distinction entre la sphère du privé et celle du public, et la croyance que chacun peut transcender les différences lourdes du privé (héritage culturel, famille, train de vie) pour œuvrer dans la lumière plus neutre du public (celle des salles de lecture, des amphithéâtres…). Et c’est précisément ce fil que le confinement vient sectionner, lui et la décision de maintenir fermées jusqu’à nouvel ordre les universités et probablement les bibliothèques. Restez chez vous. Le concours, dès lors, ne fonctionnera plus que comme l’instrument venant brutalement mesurer l’inégalité des situations sociales. Peu importe que cela ne change peut-être en fait pas grand-chose (et qu’en savons-nous ?). On retire en droit la possibilité de croire à la catégorie de la méritocratie, à l’effort méritant hors du chez soi. On admet que les mythes fondateurs sont des fables bonnes pour les crédules, et que l’ordre des choses s’est installé au-delà de toute justification. Je cherche encore une meilleure définition du cynisme.

            Chacun cherche à justifier les affronts auxquels il ne peut répondre. On me dira que les épreuves de juin et de juillet devaient avoir lieu en mars : les candidats sont donc théoriquement prêts. Sauf qu’un concours n’est pas un examen : on n’y recrute pas celles et ceux qui sont prêt.e.s, mais les meilleur.e.s. Que l’accès à internet est massif. Sauf que votre ordinateur relève encore du cadre privé, et que son usage reste strictement conditionné par les conditions matérielles qui l’environnent – essayez de suivre un cours au milieu d’une cuisine bruyante…

                Petit b : la valeur des épreuves

            La seconde carte maîtresse du jeu républicain, c’est la valeur propre des concours en tant qu’épreuves : leur capacité à révéler les qualités des candidats – en l’occurrence celles des futurs professeurs.

            Je prépare le concours en philosophie : jusqu’à cette session, il y avait trois épreuves à l’écrit, et quatre à l’oral. Or, l’écrit a pour modèle des exercices typiquement scolaires : la dissertation et le commentaire. Ce n’est qu’après avoir vu ce que les candidats valent comme élèves qu’on les confronte au grand bain de l’enseignement : ce sont alors les « leçons » des épreuves orales, dont le cadre laisse suggérer qu’il pourrait s’agir d’un cours, avec ses risques propres et ses chances de captiver.

            Tronquer le concours de ses épreuves orales, dans l’urgence administrative d’un mois de septembre encore incertain, ce n’est pas seulement le raccourcir, c’est tout simplement l’amputer de son sens. Que devient en effet une épreuve où l’on choisit les professeurs de demain sans même se rendre attentif à ce qu’ils sont censés être, tout de même, une fois en fonction ? sans même se donner la peine de les entendre professer ? Sombre blague qui ne déridera pas l’ennui des élèves de demain… Chacun peut se souvenir de celles et ceux qui ont marqué sa scolarité : à chaque fois, il y a une présence vivante, l’animation d’une pensée qui laisse entrevoir la perspective de ses cheminements, l’énergie d’une parole, d’un geste qui déjouent la pesanteur du savoir et donnent envie d’apprendre. Comment espérer un instant repérer ces éducateurs à travers le trou de serrure d’une page de dissertation ? Le Ministère, qui doit tout de même se dire que quelque chose cloche, promet de renforcer l’oral lors de la « titularisation ». Sans précisions. Ce qui ne change strictement rien à la sélection.

                 Petit c : écran total

            Derrière cette absurdité d’un concours de papier, il y a aussi à l’œuvre la même logique qui fait qu’on envoie un « pdf » ou une « capsule vidéo » censés être l’« équivalent » de deux heures de cours : on évacue la qualité propre d’un moment pour ne garder que la gangue de sa fonction. On trouvera sûrement très normal, à la prochaine crise, de relocaliser la classe à la maison, sur petit écran. On se prépare à une société d’ersatz. Les mots eux-mêmes y perdent leur sens. Agrégation, en effet, cela signifiait s’agréger au corps enseignant après avoir été reconnu par lui, en la personne du jury, comme apte à dispenser un enseignement. On pouvait déjà regretter que la pédagogie ne prenne qu’une faible part dans la procédure. Le Ministère semble trouver acceptable, pour cette fois, qu’elle s’en absente carrément.

L’obsolescence du schéma « crise » / « retour à la normale »

            Pour cette fois. Le Ministère a son avocat tout trouvé en la personne de l’exception. A situation de crise, réponse exceptionnelle. C’était cela ou l’annulation. Face à l’ampleur de la catastrophe, chacun doit consentir à un effort. La solution trouvée est un moindre mal. Elle n’est pas satisfaisante, mais n’est pas appelée à se reproduire.

            On aimerait tant se laisser bercer par ce ronron – l’exception qui ne laisse pas de plis, le lendemain radieux de normalité. Une petite musique pourtant nous en empêche. Elle a couru avec les premières années du siècle. Lorsque le mot de « migrant » s’est imposé aux opinions publiques, on a d’abord cherché des « solutions politiques » à des « crises ponctuelles », avant de se rendre compte que tout un faisceau de causes profondes (à commencer par le saccage des environnements) allait en faire le phénomène majeur et inarrêtable de notre siècle. Après les attentats de Paris en 2015, on a tiré la sonnette de l’exception, on a fait gentiment patrouiller les militaires dans la rue, et maintenant ils y restent, eux ainsi que les étiquettes sur les bagages et l’arsenal juridico-policier bricolé alors. Si l’épidémie en cours marque le début du XXIe siècle, le début du siècle des « crises », c’est en ce que nous savions déjà, avant même qu’on nous fasse signe de sortir de chez nous, que, dehors, nous ne retrouverons pas le monde d’hier. Nous autres, civilisations, savons désormais que le temps qui vient sera une série serrée de bouleversements où il n’y aura plus la place de rêver à un « retour à la normale ». Il devient dangereux autant qu’absurde de penser une « crise » comme un moment qui, sous couvert d’« exception », laisse systématiquement s’installer ce qu’on ne devrait pas accepter. Car dès lors que les exceptions se multiplient, les états d’urgence se tuilent, et l’inacceptable s’installe pour de bon. Le schéma crise / retour à la normale s’est périmé avec le siècle dernier. Entrer avec cette logique dans le XXIe siècle, accepter de baisser la tête et se contenter d’ersatz à chaque bouleversement, c’est, tout simplement, et d’entrée de jeu, renoncer.

            Quoi qu’on fasse, le concours de l’agrégation de 2020 n’aura pas lieu. Il n’est plus possible de prendre un minimum au sérieux ses propres catégories. Il n’est là que pour nous rappeler ce qu’il en coûte d’aborder une crise comme ce qui légitime un cours des choses au rabais.

            Nous entrons dans une séquence historique nouvelle. Elle exige de nous une inversion radicale de notre sensibilité à l’égard des crises, quelles qu’elles soient. Chacune d’elles peut être l’occasion d’une krisis, d’une « décision », où bifurque, maillon après maillon, un système mondial enchaîné à sa propre catastrophe. A chacun de décider de ses lignes de rupture. Sans cela, nous n’hériterons que de la cosse du monde d’hier, racornie, destructrice et invivable.

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