Miracle à l’hôpital : les soignants craquent (seulement maintenant)

Les Urgences de Mâcon affichent un « Flot démission », du nom du directeur de l'hopital. « Il n'y a pas de solution miracle… » déclarait la Ministre Agnès Buzyn la semaine dernière en Corse. Ses propos tout en finesse n’ont étonnamment pas rassuré les urgentistes. Témoignage illustré des urgences de Mâcon, ciel bleu-hopital à l'horizon.

Couloir des urgences, Hopital de Mâcon. Directeur Monsieur Flot. © BB Libre_usage Couloir des urgences, Hopital de Mâcon. Directeur Monsieur Flot. © BB Libre_usage

Perceptible depuis vingt ans au bas mot, l’effondrement de l’Hopital programmé de main de maitres Managers n’en finit plus ; impression d’un film projeté au ralenti ultra-lent, comme si les twin towers étaient encore en train de tomber, tomber, tomber.

Il est là le miracle : la résilience du personnel hospitalier, la patience des patients qui passent aux urgences puis passent à autre chose comme en toutes choses.

Comment une charpente en bois percée de millions de trous de diamètre 0,5mm, longueur trente centimètres, suite au vrillage consciencieux d’administrateurs missionnés après une formation longue « Lobotomie de notre cortex empathique pour une efficacité optimale », a-t-elle réussi aussi longtemps à parer l’attaque des termites ?

Il n’y a pas de réponse miracle…

 … il y a des femmes et des hommes de Santé qui tiennent la baraque de fort différentes manières.

 Démarrons par les sommets avec Madame la Ministre, tenez-vous bien, « des Solidarités et de la Santé ». Dans son discours virginal de Versailles, le président Macron pondérait d’efficacité « l’égalité vraie ». Pourquoi alors se confiner à la solidarité ? Les solidarités, c’est comme les hospitalités, ça s’étage, ça se relativise, ça se hiérarchise. Les Solidarités avec un grand S, ça sent l’efficacité brute. Les Solidarités broient la solidarité.

Agnès Buzyn a dit : « Il n'y a pas de solution miracle tant que nous n'avons pas plus d'urgentistes formés dans notre pays ». Des urgentistes formés sur le terrain en Syrie, ça devrait bien se trouver cependant, non ? Et ils feraient de surcroît le trait d’union entre solidarité et hospitalité. Oui, mais il y a problème : il faudrait retirer le s pluriel et la Majuscule des « Solidarités ». Obstacle Majeur. Et puis vous n’imaginez pas la réaction de l’Ordre des médecins avec un grand O, qui perdure depuis son instauration Pétainiste. Faciliter les procédures d’habilitation des médecins étrangers, m’enfin mais quelle infamie. Les urgentistes peuvent burn-outer dans leur coin, les patients crever dans le leur.

Urgences de Mâcon en grève. Post-vision d'un futur patient. © BB Libre_usage Urgences de Mâcon en grève. Post-vision d'un futur patient. © BB Libre_usage

 Mais la législation de principe, elle, c’est du costaud, c’est de l’indispensable. Ça a ses gardes, et pas que dans les ministères. Retour à la case Urgences.

 L’accueil des Urgences « en grêve » de Mâcon

Avec chapeau pointu et sans r, SVP. Le moment est idéal : trois heures du mat, la panique des heures de pointe est passée. Pas d’autre chat que moi-même à traiter dans ce lieu d’exposition improvisée qui me fait oublier la douleur. La momie confortablement installée pour l’éternité à l’entrée du service a été embaumée par une artiste de service, m’apprendront les infirmières. L’indignation attise la créativité.

Cette petite ville tranquille et bien dotée n’a pas échappé aux coupes franches. La misère planifiée n’épargne rien ni personne. Au détour d’un couloir, l’amour du personnel à l’endroit de leur Directeur hospitalier Laurent Flot-Arnould, s’exprime avec l’ardeur d’un « Flot démission ». Le très corporate directeur a pourtant mis de l’ordre, au regard de son rapport à la Chambre régionale des comptes de Bourgogne-Franche-Comté, où l’on lit en section “Un suivi de la performance des achats… commence à porter ses fruits“ : « le centre hospitalier a mis en place…un plan d’action achats qui lui a permis de formaliser et d’objectiver au moins partiellement la performance de l’achat, notamment à travers le calcul du gain […]. Ce plan… comporte 33 actions ciblées avec des objectifs financiers chiffrés. Les gains réalisés au titre de ce plan ont été estimés à 809 159 € pour 2016 ».

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Que n’ais-je lu ce rapport avant de venir, ma confiance en eût été décuplée. Combien de tonnes de paperasse doivent produire les exécutants pour le suivi des « objectifs financiers chiffrés », voilà une question qui ne me concerne pas. D’ailleurs, les infirmières-aides.soignantes-médecins en grève se sont occupés de moi comme un charme ; préoccupées de ma conduite autoroutière sous opiacés, elles.ils m’ont convaincu de siester dans la chambre préparée par leurs soins. Et sauvé la vie, qui sait ? Le jeune médecin ne m’a infligé nulle supériorité mutique, si commune à la gente médecinale française haut-gradée.

Mâcon. Urgences, Colère. © BB Libre_usage Mâcon. Urgences, Colère. © BB Libre_usage

Si le personnel des urgences pète un câble, c’est à cause du surmenage-flicage, mais aussi parce-que le choix d'entrer dans un tel service se base en premier lieu sur l’éthique du prendre soin de tous sans distinction, un choix dont la noblesse pulvérise ces « objectifs financiers chiffrés » qui doivent vraiment les faire gerber, surtout quand les soignants sont ainsi prélevés : « Les gendarmes ont sonné chez elle à une heure du matin, en lui disant "Vous devez aller travailler à sept heures demain." Elle a dit qu'elle avait deux enfants, qu'elle ne pouvait pas les faire garder. Les gendarmes lui ont répondu de se débrouiller, qu'elle devait être à sept heures du matin au travail. »

"Je suis soignant et on m'use jusqu'à l'OS" © BB Libre_usage "Je suis soignant et on m'use jusqu'à l'OS" © BB Libre_usage

Urgences de Mâcon en grève. Juin 2019. © BB Libre_usage Urgences de Mâcon en grève. Juin 2019. © BB Libre_usage

Tout est dit. Tout a été fait. Sur notre dos.

Et puisque l’on parlait de charpente, revenons à celle de Notre Dame, qu’un petit adjudant chef décréta qu’elle serait refaite en cinq ans, patronnée par un général à la retraite. Parions que cela n’arrivera pas. Cette logique identique à la capitainerie hospitalière piétine le savoir-faire ancestral miraculeusement pérennisé des ouvriers de la pierre et du bois.

Le bout du tunnel

Au milieu de cette mélasse sans nom, il y a une excellente nouvelle. La preuve est faite que la logique comptable déshumanisée non seulement ne génère pas d’économies substantielles, mais entretient une “économie“ corrompue à la racine, une économie destructrice qui profite à quelques nababs bien placés et mal avisés. La preuve s’entend jusque dans l’arythmie des flots de paroles jusqu’ici si bien cadencés, paroles de monstres à la langue boursouflée de mensonges désormais patents et par là même éhontés.

Recroquevillés sur leurs petits intérêts particuliers mis en danger par la prise de conscience généralisée de leurs positions de moins en moins légitimes, les « grands » esprits apeurés laissent imprudemment rejaillir la férocité caractéristique d’une bête blessée à mort. Mort de leur âme. Mort de leurs pouvoirs, bientôt. Inexorablement.

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