De l'Homme à l'homme

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Lorsque nous acceptons de sortir de nôtre petite perspective d’être vivant, au mieux centenaire, il est aisé et surprenant de voir à quel point la race humaine est toujours dans une continuité de pensée et d’actes cohérents, compréhensibles avec le recul du temps. L’Histoire des idées, par la philosophie par exemple, me semble éclairant.

 

Dans un premier temps, parce que tout est lié, l’Humanité donne l’impression d’avoir un fil rouge, on perçoit cette nécessité dés le développement de la conscience de réponses à l’existence, la question de sa « fin » - ou finalité - , de Platon à Leibniz en passant par Spinoza, tout les Hommes qui se posaient des questions dont ils partageaient les résultats défendaient une existence d’un Dieu, d’une volonté, tout simplement qu’il y avait « autre chose » qui nous pousse à être et à faire, qui fédère en tout cas. Bien que les propositions des philosophes évoque un Dieu souvent plus intellectualisé qu’en mythologie, la vocation reste la même. Soulignons à quel point le changement entre les mythologies – égyptiennes, grecques, nordiques … - et les visions plus modernes de Dieu témoigne d’une forme de nécessité naturelle, à mesure que les connaissances de l’Homme grandissent, que les actions de Dieu s’expliquent. Son concept s’abstrait de toute matérialité pour devenir un absolu inébranlable, improuvable mais irréfutable. Comme si cette notion s’était polie pour ne laisser plus que son épicentre, une forme indéterminée d’espoir. Cette quête de sens s’illustre en chacun de nous et l’Histoire en est la personnification à grande échelle.

 

Dans un second temps, quoique l’on vous dise, quelque soit les louanges que l’on vous fasse d’un personnage historique, il me semble que jamais il n’ait existé de personnage « extra-ordinaire », visionnaire, de génies en somme ; tous, sont le résultat de leur époque - milieu ; éducation, expériences sociales … - et de leur génome – biologie -. Il suffit pour cela de remarquer comme la question de l’infini devient centrale après Bruno et Copernic, la foi dans les écrits de Saint-Augustin, l’aversion pour les régimes démocratiques de Platon pour, instinctivement, affirmer que toutes ces pensées était dans l’ordinaire le plus plat. Le thème de l’infini qui émerge lorsque notre sentiment d’unicité s’effrite, la centralité de Dieu pendant la domination de la culture chrétienne et l’évangélisation de masse, le dégoût de la plèbe au pouvoir pendant que la tyrannie – et donc les aristocrates – chute ; tout cela paraît suivre une certaine logique compréhensible. Rien ne survient sans contact du réel, rien n’existe tel que le monde des Idées, des concepts autonomes, Dieu … en chimie comme en pensée, en matière comme dans « l’immatérialité » de « l’esprit », « rien ne se perd, rien ne se crée : tout se transforme » ( Antoine Laurent de l’Avoisier ). L’intelligible s’articule avec des données sensibles. La question de la volonté des Dieux, mise partiellement à mal par Socrate – et l’avènement progressif des sciences - se transforme en politique avec Aristote – posant la question de la volonté des Hommes -, puis en morale, et à mesure que l’expérience des humains grandit, le milieu qui nous est commun – La Terre – nous pose de nouvelles problématiques, se cristallise dans l’écologie à notre époque contemporaine.

 

S’il y a un sens à ce que nous faisons, c’est bien celui d’en trouver un, expliquant l’apparente diversité que l’Humanité prend dans ce qu’elle pense, et en même temps, cette nécessité sous-jacente de penser qui nous englobe tous. Les textes philosophiques sont en quelque sorte des plaidoyers personnels de ce qu’est la vie, ce qu’elle doit être, que nous partageons ou non, mais qui nous rassemble par essence puisqu’elle fait appel à l’universalité de notre système cognitif. Sur ce point, certains penseurs m’insupporte en trahissant ma définition de ce qu’est la philosophie ; en utilisant des termes souvent complexes pour revêtir une allure distinguée, elle s’isole, se rend accessible au moins grand nombre, sacrifiant l’humilité qui lui servait de berceau au compte d’une apparence noble, adulte, pédante. La contradiction du philosophe qui ne sait rien mais qui sait tout – on pensera au Socrate dans les dialogues de Platon – est finalement celle des Hommes, prétendants agir pour tous en refusant d’admettre que nous agissons d’abord et toujours pour soi.

 

Cette fascination pour l’unité, la recherche d’un concept qui expliquerait tout comme la monade des monades chez Leibniz pour n’en citer qu’un, trouve pourtant sa réponse dans sa question ; vouloir tout savoir est uniquement le soucis de l’Homme et uniquement un soucis pour lui. Ainsi, l’égocentrisme pourrait être le moyen de recherche et sa propre réponse. L’égo aime se faire flatter, se différencier, s’affirmer unique, faisant naître les conflits persistants au sein de ce que nous créons, l’Art, la Philosophie, en bref, ce qui nous connecte les uns aux autres. Pour prouver ce dernier point, je pourrais utiliser l’analyse psychologique du phénomène de rareté, mais il est plus simple de poser cette question ; est ce que vous aimeriez devenir ou être quelqu’un de « banal » ? Sans réflexion poussée, j’aurais du mal à croire que vous associez « banal » à un adjectif enviable. On peut entre-apercevoir pourquoi l’Histoire est composée de réactions d’oppositions, Aristote et Platon, matérialisme et idéalisme, Bergson ou Spinoza contre les pensées dominantes de leurs temps, démocratie et tyrannie, l’être et le néant. La démarche de bon nombre de philosophes relate de cette volonté « inconsciente » d’être différents, au dessus de la doxa, de montrer en quelque sorte, à quel point leur existence est plus grandement méritée, et pour cela, l’appel aux notions abracadabrantesques, comme « dasein », « ontologie », « étendue » ou autre sont autant de moyens mis en place pour distancier l’auteur du langage commun et donc de l’Homme commun, banal. Le terme de « branlette intellectuelle » n’est pas uniquement vulgaire, il a un sens plus « intelligent » qu’il n’y paraît à mon sens, il sous entend que la pensée complexe aurait le même type d’effet d’auto-satisfaction que la masturbation par le biais du système de récompense biologique ( système hédonique ). N’avez vous jamais ressentis du plaisir, voire de l’euphorie, à comprendre ?

 

On pourrait m’objecter que la différenciation n’est pas vraiment un élément qui mettrait en évidence notre soucis inconditionnel de nous même, je vais donc essayer d’exposer mon point de vue. Lorsque je parle d’égocentrisme, je parle de notre nature, notre volonté intrinsèque de survivre, protéger ce qui nous appartiens depuis toujours ; notre corps et notre esprit, si l’on considère que les deux sont dissociables. Avec cette définition, dire qu’un humain est égocentrique est un pléonasme. Si nous observons les animaux, nos ancêtres donc, la diversité est le moyen de survie de leurs espèces. La diversité génétique semble naturelle à la nature pour optimiser les chances de survie. En cas de nouvelle bactérie, l’espèce aura plus de possibilité pour y résister que si elle recopie à l’identique un génome qui pourrait y être non résistant. Il n’est pas question ici de parler d’une réelle recherche du corps à devenir surpuissant, seulement d’une optimisation lente et minime du corps contre et avec ce à quoi il est confronté, ce qui lui est extérieur. Notre survie pourrait aussi dépendre d’un facteur chance, bien qu’il doive exister, je ne le pense pas principal à la vue de l’omniprésence des êtres vivants sur Terre.

 

Ainsi, notre tendance à la différenciation pourrait être une faculté de nos corps qui se serait imposé à nos consciences ; qui plus est, si notre conscience est en fait simplement notre cerveau, alors il est normal qu’il soit aussi régit par ces règles biologiques, la pensée est soumise aux règles du corps. Toutefois, il est plus agréable à l’ego de se considérer libre, supérieur aux êtres qui ne pensent pas, toujours dans cet idéal de survie car légitimant l’exploitation des non-pensants.

 

Tentons une expérience de pensée, faisons comme Descartes ; doutons. Pourrais-je expliquer la raison qui me pousse à écrire ces lignes ? En quoi mes créations illustreraient l’optimisation de ma survie ? Je pense que c’est le cas, l’hégémonie – relative – de la méritocratie dans laquelle j’existe s’avère le point culminant de l’égocentrisme des Hommes, stipulant, comme en tout temps, que nous sommes libres de nos actes, nous opposant arbitrairement aux végétaux et aux animaux. Pourtant, la donnée nouvelle qui me pousse à la remettre en question, c’est l’idée que notre environnement sera bientôt victime du libéralisme, qui semble toujours l’ignorer, et qui ne nous permettra plus de vivre. Il ne fait aucuns doutes que la cinquième extinction de masse nous percute de plein fouet. Quoique je dise, la peur d’en voir les conséquences, d’une mort « pré-maturée », est sûrement la nécessité qui m’anime pour ce qui est de ce texte, et de grand nombre de mes actions. Cette peur de la mort, implanté au sein de notre organisme, que personne ne semble vouloir regarder en face, c’est celle qui aura été notre moteur ; les Dieux pour évoquer un autre monde, une vie après la mort, et à mesure que cette illusion s’estompait, acquérir une forme de survie dans l’Art, la Philosophie, les Sciences, en bref, laisser sa trace dans l’Histoire, et enfin, la quintessence de l’égocentrisme des Humains que nous commençons à entrevoir , le transhumanisme à outrance.

 

Toute la complexité des humains se dilue dans une opposition qui existe depuis longtemps, celle d'Eros et de Thanatos, la vie contre la mort.

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