STOPCOVID - STARTCONTROL

Le 28 avril prochain, le Parlement ouvre le débat sur la pertinence et les modalités de l’application de traçage « StopCovid ». Pour participer à la discussion, vous trouverez, ci-après, un panorama et un parti-pris sur les difficultés et les dangers soulevés par StopCovid.

Personne n’a pu passer à côté tant l’actualité foisonne autour de cette application depuis l’entretien de Cédric O, secrétaire d’État au numérique, et d’Olivier Véran, Ministre de la Santé, dans le Monde. Tâchons d’être bref. 5 à 6% de la population devrait avoir été infectée au 11 mai, soit trois à quatre cent mille français. Un chiffre bien loin des 60 à 70% supposément nécessaires pour une hypothétique -selon les dernières communications de l’OMS- immunité collective. La date du 11 mai est elle-même bien loin des un à deux ans requis, au mieux, pour développer un vaccin. Pour autant le déconfinement doit avoir lieu, partiellement, régionalement, volontairement, mais l’engagement est « clair » : c’est le 11 mai.

Dès lors, comment éviter une deuxième vague, et préserver la santé d’un maximum de personnes ? Comment obtenir un déconfinement aux mêmes propriétés que le confinement ? Gestes barrières, distanciation sociale et mesures d’hygiènes seront au rendez-vous, mais certainement insuffisants. La solution nous vient du Sud-Est asiatique : une application de traçage, « Trace Together ». En France, son nom est limpide quant à l’intention : StopCovid.

La stratégie : une fois les cas contagieux identifiés, l’application permet de retracer leurs contacts afin de les diagnostiquer et de les isoler. Les garanties : installation volontaire, consentement libre et éclairé, enregistrement chiffré et anonyme, sans géolocalisation (technologie Bluetooth), open source et protocole décentralisé. La conformité au RGPD est indiscutable.

Le débat promet toutefois d’être houleux. Certains marcheurs médiatiques, aile droite comme aile gauche (Aurore Bergé, Sacha Houlié…), ont déjà fait pressentir leur aversion pour cette méthode. Quelles questions à se poser dans ce débat ? La technique permet-elle seulement de rendre efficace l’application ? Les garanties sont-elles suffisantes pour protéger nos libertés ?

Première difficulté, Cédric O a émis des doutes sur la capacité de l'application à être prête pour le 11 mai, date à laquelle est - pour le moment - prévu le déconfinement progressif. Déjà, l’objectif visé est compromis.

Deuxième difficulté, un conglomérat des deux organisations monopolistiques dans les systèmes d’exploitation des smartphones, Apple et Google, n’ont réussi qu'à concevoir un processus garantissant l’efficacité de la technique bluetooth pour deux milliards d’appareils. Les autres sont trop anciens (plus de 5 ans) d’après le Financial Times.

Ce qui nous amène à la troisième difficulté : l’application n’est efficace qu’à partir de 60% d’utilisateurs. Outre la limite technique d’Apple et Google, ce taux d’utilisation est-il seulement atteignable ? Si l’on s’en réfère au pionnier singapourien, 1,1 million de personnes ont téléchargé l’application pour 5,6 millions d’habitants. Soit une proportion de 17,7% qu’on peut encore diviser par deux dans la mesure où seulement 50% d’entre eux utilisent l’application « Trace Together ».

Une fois abordés les problèmes techniques et sociaux, on peut se pencher sur les dangers politiques.

Le fait d’impliquer les deux géants du numérique les plus surveillés du circuit devrait rassurer quant à la protection des données,. Mais n’ignorons pas l’importance du marché des données (le fameux Big Data) pour ces deux-là, ni l’intérêt de participer à une telle opération. Pour les États, en droit, la règlementation européenne leur permet d’augmenter le niveau de collecte des données voire de les désanonymiser. Par exemple en Pologne, l’application équivalente exige des personnes malades de prouver quotidiennement qu’elles restent chez elles, au moyen de selfies, sous peine d’intervention policière.

Par ailleurs, je questionne le caractère volontaire de la démarche ; j’entends par là les possibilités de pression patronale ou sociale qui pourraient exister avec une telle application. Le consentement sera-t-il toujours libre et éclairé quand on se sentira moralement obligé, par un voisin accusateur, d’utiliser StopCovid pour accéder à un lieu public ? Qu’en sera-t-il des patrons qui refuseront l’accès à leur lieu de travail pour leurs salariés sans application ? Qu’en sera-t-il de toutes les personnes qui n’auront rien installé : seront-elles soupçonnées d’avoir voulu cacher des informations ? Extrapolons : quid de la circulation entre deux Etats, l'un ayant répandu le traçage de sa population mais pas l’autre ? De telles dérives semblent parfaitement crédibles.

Enfin, quel sera le niveau d’intériorisation de ces mesures exceptionnelles de surveillance ? Avec l’omniprésence du numérique, on assiste à une augmentation des capacités de surveillance. Plus de caméras, plus performantes, du contrôle facial, des données de géolocalisation…

L’incertitude sur la fin de l’épidémie est totale et l’urgence est indéfinie. Dès lors, comment être certain de la durée de vie de cette surveillance d’exception ? Plus on s’accoutume à ces systèmes de surveillance, plus on les considère comme anodins, et plus ils s’intègrent insidieusement à notre quotidien. Preuve en est, la pérennisation des mesures de l’état d’urgence terroriste transposées en grande partie dans le droit commun.

Plus que l’inscription en droit de cette volonté de traçage, après les débats et les controverses au sujet de l’application, si elle est adoptée, le vrai danger réside dans le précédent créé par ce système de surveillance. Une fois la barrière franchie, on ne revient pas en arrière. Ainsi, chaque fois que la question se posera, alors comme en droit, la jurisprudence StopCovid balayera la discussion et la restriction de liberté sera actée. Sommes-nous véritablement à même d’en circonscrire les effets ?

Si se cachent parmi vous des lecteurs du Monde, vous ne serez pas passé le 24 avril dernier à côté de la tribune titrée « Il faut considérer les données de santé comme un bien commun ». Un discours intelligible, démontrant « l’évidence » d’en connaître sur chacun des membres d’une société. On peut y voir les prémices d’un élargissement des idées considérées comme acceptables par l’opinion publique (concept de la fenêtre d’Overton).

Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens, concluait une tribune en mars dans le Financial Times, par « Les gens à qui on donnera le choix entre vie privée et santé choisiront généralement la santé. ».

En focalisant les ressources, l’attention du public et celle des parlementaires sur une solution technique probablement inefficace, le gouvernement tente de masquer ses manques et ses erreurs avec des outils technologiques présentés comme des solutions miracles. Si l’efficacité de StopCovid n’a pas été démontrée, les dangers pour nos libertés sont eux bien réels.

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