Ça deale dans mes escaliers

« Qu’est ce qu’il te faut chef ?
- 20 balles d’herbe s’il te plaît.
- Tiens gros.
- Cimer, bonne journée. »

Dans mon ghetto, j’entends ce genre de choses à longueur de journées. Depuis quelques années, chaque jour, des milliers de gens montent mes escaliers pour se réapprovisionner en cannabis. Avant, j’étais un simple immeuble dans lequel les gens habitaient. Mais maintenant, j’ai vraiment tout d’un supermarché. Mes vendeurs se postent au quatrième étage, sur le palier. Ils ont placé des tables, des chaises et tout un tas de trucs en ferraille pour bloquer l’accès aux étages supérieurs. Les clients s’arrêtent au barrage, et mes gars les servent à travers ma balustrade.

« Qu’est ce qu’il te faut chef ?
- 10 grammes de chichon s’il te plaît.
- File les lovés.»
Le client, un habitué, tend alors 60 euros.
« C‘est passé à 50, frère. Tu veux un truc en plus ou je te rends dix dollars ? » 

Un véritable commerce, j’vous jure. Même mieux. Mes gars, ils sont honnêtes. Ils essaient pas d’arnaquer leurs clients. De midi à minuit, ces derniers défilent sans interruption, sauf quand la police est dans le coin. Ils arrêtent pas de venir mais ne trouvent jamais rien. Ou pas grand chose. Parce qu’ils sont rudement bien organisés, mes gars. Le matériel, le matos comme ils disent, ou le tosma, la drogue quoi, ils en ont jamais beaucoup sur eux. Du coup, quand les condés arrivent, ils sont prévenus par les petits en bas, et ils laissent les produits sur place. Pendant que les flics passent le barrage, ils montent dans mes étages. Ils vont chez la petite jeune du neuvième qu’ils appellent la nourrice. Avec ses deux enfants, elle galérait grave financièrement depuis le départ de son mari. Mes gars l’ont remarqué et lui ont proposé, en échange de quelques centaines d’euros par semaine, de se servir de son appartement comme planque. Elle a pas hésité bien longtemps.

Des fois, mes gars doivent s’absenter pour aller chercher du matériel. Ailleurs, dans une autre tour, je suppose. J’en sais rien, en fait. Ils gardent bien le secret. La file d’attente s’étire alors rapidement. J’ai déjà eu plus de 30 personnes au même moment dans mes escaliers. Pourtant, ils sont pas bien longs, mes gars. Ils font jamais attendre plus de cinq minutes. Sauf une fois, quand ils sont tombés en rade en janvier dernier. Les clients étaient tous perdus. Mes gars ont fini par mettre une pancarte en bas. “Fermeture exceptionnelle, toutes nos excuses, réouverture prochainement, merci de votre compréhension”, ils avaient écrit.

Ces gars là, ils sont plutôt doués. J’me demande parfois pourquoi ils vendent pas des produits légaux. Mais finalement, j’les comprends un peu. J’les vois depuis tous petits traîner dans la cité, ce petit monde que la plupart auraient aimé quitter. Certains ont essayé. La plupart sont rentrés bredouilles. Ici, il y a que des gens qu’ont pas beaucoup d’argent. Bizarre qu’on les ait tous regroupés. Et la plupart sont immigrés. Ils galèrent à trouver du taf. Il y en a pas pour tout le monde en France, et eux sont les derniers servis. En bas de chez eux, il y a une économie réelle. Alors, ça m’étonne pas tellement qu’ils finissent par mettre le pied dedans.

Moi, il y a quelque chose que je comprends pas. Parmi les clients, je vois vraiment de tout. Des jeunes, des vieux, des riches, des pauvres... Une fois, il y a deux filles qui m’ont fait marrer. Elles avaient peur parce qu’elles étaient bien habillées et maquillées. En jupe et tout. Elles allaient certainement à une soirée après. Du coup, elles voulaient pas trop rentrer. Elles ont demandé à un type en bas d’aller toucher pour elles. Mais mes gars, ils leur auraient jamais rien fait. Ils sont sympas, mes gars. Ils veulent que les gens continuent de venir. Alors, ils font en sorte qu’il y ait aucun problème. Bref, j’ai l’impression que toute la ville a monté mes escaliers. Alors finalement, je me dis que ça devrait être légal et se vendre dans des vrais supermarchés. Y’aurait surement du fric à se faire, des emplois à créer. Et mes gars, ils auraient plus de clients. Alors, ils seraient bien forcés d’arrêter.

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