Casino d’Angers : Le travail le dimanche est-il désormais inéluctable ?

Autrefois jour consacré à la messe, le dimanche est resté au XXe siècle le jour de repos obligatoire. Si son observance a longtemps fait consensus, cette unanimité s’est depuis lézardée sous l’impulsion des nouveaux modes de vie. La controverse touchant l’ouverture le dimanche après-midi du Casino d’Angers ne serait-elle rien d’autre qu’un nouveau signe de cette évolution ?

Au commencement était la messe. La pratique dominicale a, en effet, longtemps contribué à donner son caractère spécial au dimanche en en faisant un jour « à part » parmi les autres jours de la semaine. Ainsi, la loi du 13 juillet 1906, bien que votée par une majorité de députés anticléricaux, n’avait-elle pu que consacrer ce qui paraissait alors une évidence en fixant le dimanche comme le jour de repos obligatoire s’imposant à tous.

Cette unanimité, constitutive de cette « matrice catholique » mise en évidence par Jérôme Fourquet dans son dernier ouvrage L’Archipel français, a pourtant fait long feu avec le déclin de la pratique religieuse en France. De 27% en 1952, le taux de « messalisants » n’était en effet plus que de 4,5% en France, selon une étude consacrée par l’IFOP à l’évolution du catholicisme en France. Consécutivement, le dimanche a peu à peu perdu son caractère sacré dans l’inconscient collectif pour se muer en une journée dédiée à l’épanouissement individuel et à l’entretien des liens familiaux.

Le dimanche, un jour désormais comme les autres

Les progrès de la société de consommation ont progressivement remis en cause l’exception non-marchande du dimanche, à mesure qu’ils rendaient plus poreuse la frontière entre l’accomplissement personnel et l’acte de consommation. Une évolution dont la Cour de cassation avait pris acte dans un arrêt rendu le 14 novembre 2018 en autorisant l’ouverture dominicale d’un magasin Ikéa, celle-ci répondant à « un besoin du public » au regard des nouvelles « habitudes de consommation, spécialement dans les populations urbaines ». Un jugement qui rejoint l’ouverture esquissée par la loi Macron de 2015, qui permettait déjà aux zones touristiques internationales de déroger aux règles du travail dominical.

Casino d'Angers © https://www.angers.villactu.fr/louverture-le-dimanche-apres-midi-du-geant-casino-de-la-roseriaie-jugee-illegale-par-linspection-du-travail/ Casino d'Angers © https://www.angers.villactu.fr/louverture-le-dimanche-apres-midi-du-geant-casino-de-la-roseriaie-jugee-illegale-par-linspection-du-travail/

 

En parallèle de ces évolutions sociétales et juridiques, la remise en cause de l’hégémonie du salariat comme modèle exclusif d’organisation du travail et, partant, de l’ordre social dans son ensemble, a aussi multiplié les situations d’exception – comme en témoigne, par exemple, l’explosion du statut de micro-entrepreneur en France. Si le principe d’un jour de repos total n’est pas remis en question, celui d’un jour chômé par tous, indépendamment des situations diverses de chacun, paraît de moins en moins tenable. C’est aussi sans compter sur la diversité croissante d’une société française désormais multiculturelle. Le dimanche catholique, y compris dans sa version laïque et sécularisée, paraît désormais trop étriqué pour inclure d’autres confessions et d’autres cultures – qui privilégient parfois le vendredi ou le samedi comme jours de repos.

Le Casino d’Angers, signe parmi d’autres de l’évolution du dimanche

Autre coup de boutoir porté au statut du repos dominical : l’automatisation des tâches manuelles et répétitives qui s’impose désormais comme un horizon inéluctable à brève échéance. Sans rendre caduque la notion de jour de repos, cette tendance contribue certainement dès à présent à brouiller les interdits qui entouraient le dimanche au nom de la protection des travailleurs. Ainsi, le remplacement en cours des hôtesses de caisse par des caisses automatiques dans la grande distribution laisse entrevoir une voie médiane, dans laquelle le repos dominical resterait de mise tout en permettant l’ouverture des magasins sur des horaires étendus. Une solution que Casino a adopté à Angers, en lançant sa première expérimentation de magasins sans caissiers après 13h le dimanche. Mais celle-ci intéresse aussi ses concurrents Auchan et Carrefour– avec, comme sources d’inspiration, les magasins sans caisse d’Amazon à Seattle, et le « 4 Casino » lancé à Paris début octobre. Et pour objectif, faire face à la concurrence des sites de e-commerce qui, eux, ne ferment jamais leurs portes.

Les réactions syndicales – parfois outrancières – à l’expérimentation angevine, et le jugement prononcé par le Tribunal de grande instance d’Angers à l’encontre de la société prestataire de Casino apparaissent ainsi à contre-temps de ces grandes évolutions sociétales, économiques et technologiques. Si l’appréhension de cette question du repos dominical reste encore très conservatrice dans certains pans de la société française, celle-ci paraît vouée à être battue en brèche par l’évolution des mœurs, inéluctablement. Ou quand le pragmatisme prend le pas sur la nostalgie.

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