Le privilège blanc, fausse conscience de la petite bourgeoisie

La nouvelle lubie de la petite bourgeoisie est le privilège blanc. C'est une falsification de l'histoire des classes populaires qui vise à nier les rapports de force entre les classes sociales.

Une petite musique se fait de plus en plus entendre à "gauche", une analyse des rapports sociaux sur la base de race tend à remplacer l'analyse de classe. Rokhaya Diallo, ancienne du Think Tank Terra Nova - auquel Daniel Cohn-Bendit, Gilles de Margerie (directeur de cabinet de Buzyn), Philippe Aghion, Matthieu Pigasse ont participé - chroniqueuse sur canal + et sur le Washington Post nous dit sur Slate: "La blanchité n'est pas une couleur de peau objective mais une condition sociale issue d'un processus politico-historique". Si la blanchité est une condition sociale issue d'un processus politio-historique, il est intéressant de regarder les rapports sociaux des classes populaires un peu partout en Europe.

Friedrich Engels décrit le cauchemar des Workhouses anglaises, des prisons pour chômeurs: "les internés des workhouses sont traités comme des hors-la-loi, des objets de dégoûts et de répulsion qui se situent en dehors de l'humanité". Proche de la condition du détenu dans les workhouses, le soldat de l'armée anglaise. Domenico Losurdo narre une discussion où Benjamin Franklin en difficulté sur l'esclavage (il était esclavagiste) met en évidence les rapports esclavagistes entre autres, à l'intérieur des forces armées:"les marins étaient si mal payés, mal nourris, mal traités, qu'il était impossible de recruter des équipages par enrôlement volontaire." Calhoun, penseur libéral dénonce lui aussi "l'esclavage des marins enrôlés de force". L'enrôlement de force était souvent comparé à l'esclavage par les esclavagistes en Angleterre " Chacune de ces deux pratiques était justifiée par des circonstances exceptionnelles, c'est-à-dire par la nécessité de conserver tant les colonies que la marine militaire" explique Domenico Losurdo. Les marins étaient capturés dans les quartiers populaires, point commun avec la capture des noirs en Afrique. La chercheuse Linda Colley explique "ils étaient embarqués et transportés dans des pays lointains dans des conditions répugnantes et parfois contre leur volonté. Ils pouvaient être séparés pendant des décennies et souvent pour toujours, de leurs familles, de leurs femmes et de leur culture. S'ils étaient jugés désobéissants ou rebelles, ils étaient facilement fouettés. S'ils étaient jugés pour avoir fui, ils pouvaient subir la peine capitale". L'officier avait le pouvoir de vie et de mort sur ses subordonnés. Linda Colley explique que les taux de mortalité des soldats en route vers l'Inde est comparable à celui de la traversée atlantique par les esclaves noirs. Et la punition était le fouet, réservé traditionnellement aux esclaves. Les soldats étaient - au même titre que les mendiants des workhouses - placés en dehors de l'humanité. L'officier considérait le soldat "comme la classe animale la plus basse, seulement digne d'être gouvernée par le chat à sept queues (le fouet)" dixit Linda Colley.

Karl Polanyi explique dans La Grande Transformation, chapitre 14: "Or, ce que le blanc pratique aujourd'hui encore à l'occasion dans les contrées lointaines, à savoir la démolition des structures sociales pour en extraire l'élément travail, les blancs l'ont déjà fait au XVIIIe siècle à des populations blanches avec les mêmes objectifs". Voici le prix à payer pour la construction d'un marché du travail de plus en plus grand de la part des classes dominantes: faire planer la menace de la famine, d'abord dans son propre pays avec les classes populaires puis dans une logique de conquête de marchés, partout ailleurs. En Angleterre le processus est particulièrement violent: alors que l'enclosures et l'appropriation privée se développe, toute personne qui volerait sur ces terres est un criminel. Engels dénonce cela "On pend en Angleterre le moindre voleur". Domenico Losurdo explique que les peines les plus disproportionnées sont pour les paysans coupables de chasses illégales, domaine réservé à l'aristocratie. Et par condamnations disproportionnées, il faut entendre la mort ou la déportation. La déportation massive de ces "criminels" a servi à exporter une force de travail dans les colonies dans des conditions qu'aucun colon libre n'aurait acceptées. John Locke, penseur libéral prône un esclavage pénal pour ces personnes. Les colonies ont donc pu se développer grâce à l'apport de semi-esclaves blancs et d'esclaves noirs. Juste avant la révolution américaine, l'état du Maryland avait 20.000 serviteurs d'origine criminelle, décrit par Samuel Johnson comme une "race de détenus". Les semi-esclaves blancs sont ensuite détournés vers l'Australie dans des conditions épouvantables:"Un témoin raconte avoir vu, au cours d'un seul voyage, trente deux enfants en bas âge être jetés dans l'océan" (Losurdo). Maris et femmes sont séparés de leurs enfants, la plupart du temps pour toujours. Les enfants deviennent des serviteurs. Ils sont fouettés par leurs maîtres en cas d'indiscipline. Les fugues se transforment en chasse à l'homme. 

Autres victimes en Angleterre de cette force de travail contrainte: les enfants pauvres. Ils étaient raptés, déportés. S'ils arrivaient avec leurs parents, ils étaient contraints de les vendre. Jeremy Bentham, penseur libéral trouve pour sa part qu'il est "permis et profitable d'enlever les enfants (des pauvres) à leurs parents passagèrement et s'ils le peuvent, totalement". La déshumanisation des classes populaires semble très répandu en Angleterre comme l'explique Domenico Losurdo en citant l'économiste anglais Wakefield, qui écrit en 1834: "ce n'est pas moi, c'est toute la presse anglaise qui traite d'esclaves blancs les enfants anglais". Les enfants trouvés étaient mis en vente sur des marchés. Leur prix était un peu inférieur à un esclave noir d'Amérique.

En Europe, l'esclavage fut la règle pendant mille ans pour les classes populaires. Le mot "slave" est une dérivé d'esclave. Ensuite vint la féodalité à partir du 11e siècle, qui est une nouvelle forme de soumission. Les seigneurs avaient le contrôle sur le droit de mariage, le droit d'hériter et le droit de transmettre ses biens.. La surexploitation du paysan était la règle. En France la colonisation des Antilles fut dans un premier temps le résultat d'un travail servile, "l'engagement". Des paysans pauvres signaient un contrat de 3 ans. Ils ont été des milliers et ont eu un rôle clé dans le défrichement des Antilles. Catherine Coquery-Vidrovitch explique dans "Etre esclave": "Les témoins des premiers temps de la colonisation ont évoqué la brutalité de l'exploitation des uns et des autres: les engagés sont plus maltraités que les esclaves, on les poussait au travail, affaiblis par la faim et la misère qu'à coup de hallebardes". Les crises du 17e siècle ont poussé les pauvres à s'engager dans ces contrats. Ils espéraient au bout des 3 ans de contrat devenir propriétaires. Ils s'engageaient au service de celui qui les logeait, nourrissait et payait la traversée. Mais comme le rappelle Catherine Coquery-Vidrovitch "le plus grand nombre mourrait avant l'échéance des trois ans". Gérard Noiriel parle de petits dictateurs assouvissant leurs pulsions meurtrières au sujet de ces colons sur les engagés après avoir évoqué le cas d'un colon qui massacra 50 engagés.

Au sujet de la traite des esclaves à présent, il ne s'agissait pas simplement de noirs. Il s'agissait avant tout de noirs pauvres, très pauvres. Ils venaient de milieux ruraux, avaient été la plupart du temps esclaves dans leur société d'origine "C'étaient généralement les faibles, les pauvres, qui souvent étaient déjà esclaves, les femmes et les enfants qui formaient toujours de bonnes prises. Bref, l'esclavage interne encouragea une économie de prédation destinée à approvisionner les marchés internes et externes, qui se généralisa au cours des 18e et 19e siècle où la "production" d'esclaves devint quasi industrielle" (Catherine Coquery-Vidrovitch). En Afrique la construction des états à partir du 10e siècle s'est "accompagnée d'une organisation esclavagiste" et tout porte à croire que les esclaves internes n'avaient pas moins de souffrance que ceux des traites plus connues. La culture esclave était forgée avant l'arrivée des européens. L'arrivée des européens a décuplé la traite. Ces pauvres étaient mis en esclavage par des sociétés plus puissantes sur un mode capitaliste, comme en témoigne ce passage sur la traite Luso-Africaine "Les africains qui vendaient l'or aux portugais se le procuraient dans l'arrière-pays en échange d'esclaves. D'emblée l'irruption des portugais dans les affaires africaines décupla les échanges intérieurs. Grâce à leurs caravelles qui étaient bien plus performantes que les pirogues et dont ils remplissaient les cales d'esclaves, ils jouèrent un rôle interrégional d'intermédiaires entre africains producteurs d'esclaves - sur la côte du Dahomey, du royaume du Bénin puis du Kongo - et africains consommateurs d'esclaves de la Côte de l'Or où les Akan en avaient besoin pour se procurer le métal précieux". Le développement de cet esclavage fut "l'exploitation extrême des classes populaires" (Gérard Noiriel). Ceux qui achetaient les esclaves, on peut se le douter, n'étaient pas issus des classes populaires. On y trouve des financiers, des hommes d'affaires, de puissants armateurs.

Au vu de ce petit exposé de l'exploitation des classes populaires à travers le monde et le temps, il est difficile d'apercevoir un quelconque "privilège blanc". C'est une corruption de l'histoire des classes populaires. Ce qu'on y voit c'est une exploitation des classes populaires par les classes dominantes, de façon systémique, comme ils aiment dire. Les esclaves africains constituent la forme la plus extrême et la plus avilissante des exploitations. Quelle est donc la fonction aujourd'hui du privilège blanc ?

Cette offensive n'a rien de surprenant quand on la remet dans le contexte de ces 40 dernières années. Elle vient des éduqués supérieurs. L'éducation supérieure a amené une nouvelle division dans nos sociétés, la stratification éducative: "Elle favorise le développement d'un subconscient inégalitaire qui explique l'acceptation de plus en plus grande à partir des années 90 en France de politiques économiques inégalitaires ou aux conséquences inégalitaires (le libre échange et l'euro en ce qui nous concerne)" selon Emmanuel Todd dans "Où en sommes-nous". Cette stratification éducative engendre un éloignement des classes sociales. Les diplômés supérieurs vivent à présent en vase clos, coupés des classes populaires, ils développent une fausse conscience méritocratique bourgeoise, se pensent comme supérieures aux classes populaires, et se vivent comme dispensateurs de la culture à diffuser. La nation est devenu un fardeau, elle les enferme dans des systèmes de solidarité et maintient une certaine égalité avec les classes populaires avec lesquelles elles ne se sentent plus ni solidaire, ni égal. Le sentiment d'appartenance à la nation, surtout défendu par les classes populaires, est donc devenu suspect. A présent il convient de dépasser la nation. La nation et le peuple, qui sont une même chose deviennent les cibles de nombreuses attaques, au prix de falsifications de l'histoire. Emmanuel Todd explique dans l'Illusion économique "Dès 1981, Bernard-Henri Levy, dans l'idéologie française, avait identifié en notre nation un monstre abject. Bricolant l'histoire, il plaçait au centre de la culture française la tradition maurassienne et vichyste minoritaire, s'abstenant d'ailleurs de l'identifier à son vrai fonds, le catholicisme périphérique (..) la montée en puissance idéologique de BHL et son antinationisme précède celle de JM Le Pen et du Front National, qui n'intervient qu'en 1984". L'adhésion à la culture française n'est plus devenue l'objectif assigné aux immigrés. Les classes populaires, au contact de ses populations ne sont plus les "dispensateurs d'une culture" mais sont vus comme des personnes aux valeurs douteuses et discutables. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer l'émergence du privilège blanc.

Après le racisme et l'antisémitisme au coeur de l'idéologie française, aujourd'hui nous avons le droit à la blanchité comme "hégémonie culturelle, sociale et politique" dans la continuité de la pensée de BHL. Quelques universitaires et intellectuels français ont repris ce concept venu des USA, société ségrégationniste (4,7% des hommes noirs américains entre 18 et 65 ans sont en prison) et l'ont plaqué en France sans tenir compte des spécificités de l'hexagone. Gérard Noiriel souligne que des milliers de noirs arrivés en métropole au 18e siècle furent affranchis, se sont mêlés à la population et ont eu des enfants avec des blanches "Même si les cas étaient encore rares et les préjugés à l'égard des "nègres" extrêmement répandus, cela n'empêche pas que dans les classes populaires les liens entre différentes origines se soient noués dès cette époque". De plus les taux d'exogamie en France des populations noires, arabo-musulmanes sont largement supérieures en France qu'aux USA, Angleterre ou Allemagne comme le souligne Emmanuel Todd dans "Le destin des immigrés". Mais analyser de façon objective la société française n'est pas l'objectif de ces éduqués supérieursLe privilège blanc est la dernière étape pour attaquer le peuple et en particulier celui qui vote à présent FN, le désigner comme foncièrement mauvais et profondément raciste. Les classes les plus éduquées aujourd'hui nagent dans un vide idéologique, elles ne se voient plus que comme des négatifs de l'électeur du FN, celui en bas, moins diplômé, beauf auxquelles elles ne doivent surtout pas ressembler. Et pour cela, elles se servent du privilège blanc comme fausse conscience pour justifier des inégalités sociales. Si tu es blanc - donc  privilégié - et que tu es en bas de l'échelle sociale c'est que tu es un nul, que tu mérites ta place. Et ça leur sert de légitimation à leur réussite sociale. Je suis «en haut» je suis blanc mais comme d'autres blancs ont échoué dans le système "méritocratique" de la République, je mérite ma place. La situation est d'autant plus angoissante pour ces classes supérieures qu'elle n'échapperont pas au déclassement généralisé, elles risquent de redoubler d'ingéniosité pour ne surtout pas être assimilée à ces sales prolos du FN. C'est pareil pour des éduqués du supérieurs enfants d'immigrés qui tiennent ce discours. Ils sont devenus bourgeois, parfaitement assimilés, individualistes et ont la même fausse conscience méritocratique. Ils ont pu, malgré "le racisme systémique" et le "privilège blanc" gravir les échelons, c'est le mythe méritocratique Républicain qui vient produire des effets pervers inattendus.

Dans ce système français où chaque strate sociale s'en prend à celle du dessous, les classes populaires qui votent FN répliquent lorsqu'elles sont accusées d'être racistes ou d'avoir une situation privilégiée car blanc - ce qui est une négation des désastres sociaux vécus depuis les années 80 par cette population - par la théorie du racisme anti-blanc défendue par l'extrême droite en pointant les arabes ou les noir issus de l'immigration la plus récente et appartenant aux catégories sociales les plus pauvres. Chacun s'en prend à plus faible que soi, au lieu de regarder vers le haut, vers les responsables de la déroute généralisée.

"Vous êtes blanc - comme moi - donc vous ne comprenez pas tripalement ce qu'est vivre le racisme" tweetait Cécile Duflot en 2016, puis en 2019 "Quand tu es blanc, tu ne vis pas le racisme - celui qui attribue spontanément le rôle du chauffeur ou du fixeur de quartier". Les inégalités sociales, la précarité, la pauvreté sont désormais attribuées essentiellement au facteur racisme. Finie la lutte des classes, plus besoin de justifier ses politiques économiques qui ont ruiné le pays, le racisme structurel de la société française explique pourquoi les populations arabo-musulmanes sont pauvres et pourquoi les classes populaires qui votent FN méritent leur sort. C'est sûr qu'il est plus facile de dire aux populations immigrées "les français sont des racistes, ils sont des blancs privilégiés et leurs parents étaient des collabos vychistes c'est à cause d'eux que vous n'avez pas de travail" que de dire qu'elles ont été utilisé pour faire pression à la baisse sur les salaires dans un contexte de chômage de masse, de destruction de l'économie privée qui les condamnent avec leurs enfants à la précarité à cause de la construction de l'UE par le Parti Socialiste - auxquelles elles sont souvent restées fidèles. Il ne faut pas prendre trop au sérieux leur engagement contre le racisme, car il est avant tout une manière de se positionner à l'opposé de l'électeur FN et se donner bonne conscience, comme je le disais plus haut. Avec la ségrégation spatiale causée par les prix de l'immobilier, ils sont bien loin du quotidien des classes populaires immigrées, dont ils ignorent en réalité à peu près tout. Un engagement sérieux en faveur des immigrés et leurs enfants devenus français les amèneraient à remettre en question l'euro, l'Union européenne, le libre-échangisme et même les politiques migratoires. Une politique migratoire conciliante dans un contexte de chômage de masse revient à mettre en concurrence les fils d'immigrés d'hier avec les immigrés d'aujourd'hui, ce qui réduit leurs opportunités économiques. Hélas, ce sont des politiques économiques auxquelles elles souscrivent totalement.

 

 

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