Les Gilets Jaunes, Mélenchon et leur traitement médiatique

Le traitement de Jean-Luc Mélenchon, des Gilets Jaunes révèle-t-il un acharnement ou est-il le fonctionnement normal de la presse? La presse agit conformément à ce qu'elle doit faire, dans une économie capitaliste. Son traitement médiatique répond à ses besoins.

Lorsque l'on a recueilli plus de 7 millions de voix à une élection présidentielle et que l'on déclare publiquement, haut et fort "Je ne crois pas au capitalisme vert. Le problème n'est pas la couleur : c'est le capitalisme" sur BFMTV ou lorsque ton slogan principal c'est "Macron démission" et ta mesure phare le Referendum d'Initiative Populaire, il ne faut pas s'étonner du retour de flammes quand 10 milliardaires français détiennent la presse. Si ils ont investi dans ce secteur, c'est pour faire de l'argent et façonner l'information. Comme le dit Xavier Niel "Quand les journalistes m'emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix". Feu Serge Dassault, propriétaire du Figaro lui expliquait "« Les idées de gauche ne sont pas des idées saines. Nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent. » avant de mettre la pression à sa rédaction au sujet d'un article sur le président algérien Bouteflika Il y a des informations qui font plus de mal que de bien au sujet de contrats en cours de négociation avec l'Algérie. Vincent Bolloré est aussi connu pour vouloir baillonner ses titres de presse. Jean-Luc Largardère lui clame "Un groupe de presse (...) c'est capital pour décrocher des commandes".On peut aussi noter le licenciement pour motifs politique d'Aude Lancelin, Daniel Schneidermann ou cas moins connu, celui d'Olivia Recasens sans indemnités ni préavis. Les milliardaires appuient d'une façon ou d'une autre sur la ligne éditoriale pour circonscrire le débat dans la limite de "leur" raisonnable, entre centre gauche et centre droit. Ces fossoyeurs s'attachent aussi à ce que leurs titres de presses deviennent le plus docile possible en se concentrant sur des objectifs de rentabilité. Sous Niel-Pigasse, le Courrier International a perdu 1/4 de ses effectifs, Drahi a supprimé 125 postes à l'Express, Bergé-Perdriel ont fait 2 plans de licenciements à l'Obs: 90 personnes en moins, Drahi-Weil ont supprimés 93 postes à Libération, Lagardère a oblitéré 30% des effectifs du JDD et Rotschild 130 emplois à Le Monde, Bolloré c'est 50 postes en moins à Itélé, Tapie lui c'est moins 60 postes à la Provence. L'état n'est pas en reste, puisqu'il prévoit 50 millions d'économies à France Télévisions. Rien de plus efficace que des cures d'amaigrissement pour que les journalistes ne puissent plus faire correctement leur travail. Cela permet de mettre une forte pression sur les salariés "la peur de Pôle emploi empêche de faire la fine bouche, et bloque beaucoup de salariés dans des journaux que sur le fond ils réprouvent" explique Aude Lancelin dans la pensée en otage, avant d'aborder l'autocensure des journalistes "le plus grave, car c'est bien entendu le plus ordinaire, c'est l'anticipation constante des colères et des désirs actionnariaux, l'autocensure au quotidien" en citant par exemple le refus des enregistrements du majordome de Bettencourt au Nouvel Obs.

Si la profession est largement précarisé par les divers rachats, il existe une aristocratie journalistes où le mélange des genres avec les sphères du pouvoir sont naturels. Ainsi de nombreux journalistes tel que Bruno Roger-Petit, Frédéric de Lanouvelle, Laurence Haïm, Claude Sérillon, Hélène Fontanaud, Myriam Lévy, Françoise Degois, Thierry Pfister, Serge Moati, Nathalie Ianetta, Catherine Pégard, Jean-Marc Plantade, ont rejoint les pouvoirs politiques de toutes les sensibilités. Ils fréquentent les mêmes milieux, ont fait les mêmes écoles, ont les mêmes origines sociales, se mettent en couple ensemble. Ils vivent dans la même bulle, ils ont des positions similaires au carrefour des intérêts privés et du pouvoir politique, unis dans une même consanguinité intellectuelle, ayant intégré les contraintes de la société de marché. Ils ne se rendent absolument pas compte de leurs biais intellectuel. Il suffit d'entendre cet échange surréaliste sur BFMTV entre Apolline de Malherbe et Jean-Michel Aphatie: " - Est-ce qu'à un moment, nous les journalistes, on a mal fait notre travail? - Non j'ai pas l'impression. Globalement non". Ils pensent sincèrement oeuvrer pour le bien commun. Ils ont précisément été recruté pour ça. Noam Chomsky explique dans "La fabrication du consentement" que " Les partis pris les plus flagrants dans le traitement de l'information sont la conséquence de la sélection d'un personnel qui pense ce qu'il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession et s'étant adapté aux contraintes". 

Au final si nous prenons l'ensemble des médias nationaux détenus par les milliardaires, soit la quasi totalité, il est extrêmement difficile de voir les différences entre Le Monde, Libération, Le Figaro, Nouvel Obs, le JDD sur les sujets de fond à savoir: l'Union européenne, l'OTAN, les libéralisations des services publics, l'économie de marché et plus généralement, le capitalisme. Certains peuvent émettre des critiques sur les inégalités par exemple, mais jamais ils ne questionnent le mode de production.

Comme le but des titres de presse est de faire avant tout du bénéfice, il convient de cibler le public qui va attirer le plus possible les annonceurs. "Une bonne part de marché et des revenus publicitaires importants permettent à un journal ou une télévision d'être plus compétitif" explique Noam Chomsky. C'est ainsi qu'on se retrouve avec 76% de CSP+ à l'écran alors qu'ils ne représentent que 27% de la population et que les ouvriers ne sont représentés qu'à 4%, les retraités 2%. Les médias doivent donc être vigilant à la "qualité" de leur public, cibler le profil des lecteurs/spectateurs afin d'optimiser les spots publicitaires, qu'ils correspondent aux attentes des spectateurs. Ils vendent leur audience.  Patrick Le Lay l'a bien expliqué en 2004 « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible ». Ils attirent le public selon le pouvoir d'achats. "Dire que les médias sont d'autant plus démocratiques qu'ils s'adressent à un public très large est à peu près aussi vrai que prétendre égalitariste le suffrage censitaire" poursuivait Noam Chomsky.

Et cette dépendance à la publicité a une contre partie: "Nous entendons privilégier une programmation dont l'esprit vienne renforcer nos messages d'entreprise" disait le service communication de General Electric. Les annonceurs ne soutiendront pas un programme qui attaque le modèle capitaliste. Si le premier samedi de la mobilisation des Gilets Jaunes a reçu une couverture plutôt neutre, voire bienveillante - ils s'attendaient à un mouvement poujadiste anti-taxe - il s'est révélé être un mouvement pour la justice sociale, fiscale et démocratique. On a pu vite s'apercevoir du glissement, jusqu'à la haine. "Des beaufs" selon Jean Quatremer, "des chemises brunes" par BHL, "conspirationnistes" pour Jean-Michel Aphatie (tout en affirmant que Poutine est à la manoeuvre). Bref un traitement médiatique remplit de mépris de classe, qui voit chaque semaine depuis le 17 novembre l'essoufflement du mouvement. Une vision du monde correspondant aux publicitaires et au public ciblé. Un prisme déformant qui n'est pas là pour chercher une quelconque vérité mais pour vendre des spots publicitaires à son public CSP+.

Chaque semaine les médias relaient sans aucune critiques les chiffres de la mobilisation des Gilets Jaunes du ministère de l'intérieur dont tout le monde sait qu'ils sont faux. Chaque semaine on nous annonce son crépuscule. Le ministère de l'intérieur a tout intérêt à minimiser la portée du mouvement. Cependant les médias relaient ces chiffres sous prétexte d'objectivité. Les sources gouvernementales, alors qu'elles sont parties prenantes dans ce conflit social, sont considérées comme fiable et neutre. De même, lors des perquisitions chez la France Insoumise, les médias ont relayé en boucle le bruit et la fureur de Jean-Luc Mélenchon, mais peu ont posé la question de l'indépendance de la justice, ou même enquêté sur les raisons de cette perquisition, ce qui est le travail journalistique tel qu'on se l'imagine. Si les sources d'informations étatiques sont relayées comme parole d'évangile,c'est que les journaux ont besoin d'un flux continu d'informations, et que les institutions officielles sont des sources incontournables pour alimenter ce flux. Les récalcitrants peuvent le payer et en être banni.

Le pouvoir nous annonce un Grand Débat pour réconcilier les français. Comment cela se traduit-il exactement? Et bien, L'émission Politique présentée par Léa Salamé et Thomas Sotto sur France 2 le jeudi 24 janvier a réuni le gratin d'une opposition très encadrée. "Les points de vue les plus fondamentalement dissidents " ont été écartés. Jugeons sur pièce: Jean-Michel Blanquer, Marlène Schiappa, Jordan Bardella (RN), Rachida Dati, Benoit Hamon, Laurent Berger, Philippe Martinez, Cécile Duflot, Christophe Robert, Bernard Tapie, Mourad Boudjellal, Anne Hidalgo, Eric Piolle, Dominique Chauvel et 2 gilets jaunes. Voici à quoi ressemble un grand débat: 50 nuances de centre droit à centre gauche où tout le monde est d'accord sur l'essentiel... Lorsque des points de vues dissidents sont invités, le traquenard n'est jamais loin. Sarah Legrain, une porte parole de la France Insoumise en a fait l'expérience. Autour d'elle 4 hommes défendant la même vision, l'empêchant de parler, de développer ses arguments, l'insultant. Elle finit par quitter le plateau. Ce genre de guet apens est aussi arrivé à chaque débat télévisuel sur la réforme de la libéralisation du rail, où les opposants à la réforme étaient systématiquement mis en minorité, ils étaient seuls face à un plateau hostile, ne laissant aucune chance à tout autre point de vue de s'exprimer. L'opposition est en contrôle perpétuel sur les médias dominants, qui défendent leur vision du monde. Il ne restent aux opposants qu'à s'exprimer chez les alternatifs, qui sont des médias de niches à diffusion limitée. N'ayant pas la faveur du financement via la publicité, ils resteront minoritaires, tout comme leurs idées.

La dernière couche de ce système de fabrication de l'opinion vient des experts. Leur avis, objectif, dénué de toute critique partisane, est incontestable, neutre, non criticable. C'est ainsi que l'on se retrouve avec... Agnès Verdier Molinié certifiée spécialiste de la dépense publique qui n'a jamais fait d'études d'économie, que l'on nous assure chercheuse dans son institut de l'Ifrap. Institut qui n'a jamais publié aucune étude dans une revue scientifique! Elle se révèle être en fait être une vulgaire lobbyiste au service des intérêts qui financent sa fondation. Le spectateur pensant avoir une scientifique sérieuse se trouve floué. Les cas de fake news, approximations, contre vérité explosent les compteurs. Je ne prendrai que que quelques exemples: Sylvain Boulouque, l'expert des mouvements sociaux qui affirme sur les plateaux TV que le mouvement des Gilets Jaunes est d'extrême droite en appuyant son discours sur un drapeau royaliste, qui se trouve être en fait le drapeau de Picardie. Ensuite c'est au tour de Francis Palombi, présenté comme Président de la Confédération des Commerçants qui intervient sur BFMTV et qui intervient sur le mouvement des Gilets Jaunes. Sauf que ce monsieur est militant chez En Marche, a une fonction de cadre dans le mouvement, a été candidat aux législatives pour Macron. Encore une fois, les spectateurs se font avoir par un mensonge par omission, ils pensent être face à un représentant neutre, alors qu'ils ont un à faire à militant politique. La même aventure est arrivée à Jean-Luc Mélenchon lors de l'Emission Politique de France 2, cette fois-ci avec des citoyens supposés lambda. Ces experts sont ici pour permettre aux opinions dominantes de le rester, en les légitimant grâce à un discours pseudo-scientifique aux conclusions adéquats. Ainsi des instituts sont fondés par de riches mécènes (ex: Ifrap) ou même financé par les pouvoirs publics (ex: EU disinfo Lab) pour produire à la fois des rapports aux conclusions voulues et des experts prêts à défendre leurs intérêts sur tous les plateaux TV. Il suffit de dégainer le bon expert au bon moment, pour la bonne réforme, autant de fois que nécessaire et le tour est joué.

 Le traitement des gilets jaunes et de Mélenchon correspond au modèle capitaliste de l'économie auquel n'échappe pas les médias. Pris dans leur appartenance à des milliardaires, aux annonceurs, au flux d'informations continu, aux contraintes financières, à la précarisation du métier et sa captation par une aristocratie journalistique servile, ils défendent une vision du monde compatible avec le modèle qui les fait vivre.

 

 

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