Vers une étrange défaite sanitaire?

La caste au pouvoir, coupée du pays, ne comprend pas la crise sanitaire actuelle. Elle n'en est pas capable, ce n'est pas dans son logiciel de pensée, elle est incapable d'appréhender le nouveau, l'imprévu. Quand ton seul projet de société est de baisser la dépense publique dans une société de chômage de masse depuis 35 ans, tu ne peux comprendre le tsunami coronavirus.

Il est étrange de voir tous les pays voisins se mobiliser, fermer les frontières, confiner ses populations, annuler les représentations culturelles et sportives, fermer les écoles pendant que chez soi une cacophonie sans nom règne. Il semble que la caste de bureaucrate aux commandes ne semble pas capable de comprendre le surprenant et le nouveau.

Le 24 janvier Agnès Buzyn déclarait que "les risques de propagation étaient faibles (...) voir nuls car la ville (Wuhan) est isolée". Ensuite la ministre de la santé démissionne, au début d'une crise sanitaire majeure pour briguer un poste à la mairie de Paris qu'elle sait perdu d'avance. Comment un pays peut sérieusement changer de ministre de la santé au début d'une crise sanitaire majeure ?

Le 22 janvier peu de contrôle étaient effectués aux aéroports en France, on se souvient des affichettes, le 3 mars on apprenait que la France n'avait pas prévu suffisamment tôt les commandes de masques FFP2, ils ont commencé à s'en inquiéter fin février (!!!). On apprend que les carnets de commande de l'entreprise Valmy qui fabrique ces masques se remplissent depuis janvier. Les autorités ont mis 2 mois à se réveiller. L'entreprise française livrera les britanniques plutôt que les hôpitaux français. Dans le même temps, l'Allemagne interdisait l'exportation de matériel médicale de protection. Il a été très étrange de voir le ministre de la santé Olivier Véran faire l'éloge de la censure et du système de santé chinois. Mais ce fait est moins étrange quand on le met en perspective. Olivier Véran a visité la Chine il y a deux ans, les autorités ont dû lui montrer un village Potemkine pour lui faire dire pareille ineptie. La chercheuse du CNRS, Carine Milcent, chercheuse au CNRS explique au sujet du système de santé chinois: "Le système de santé, se caractérisant alors par son inefficacité, a conduit à une forte violence entre le corps médical et la population. Les raisons en sont l’engorgement de l'offre hospitalière, l’ambiguïté du statut des établissements publics, les compensations financières et autres à-côtés dont bénéficie le corps médical, et le statut de fonctionnaire des praticiens, et ses implications. La mise en place de centres de santé primaires se fait avec peine tandis que la santé numérique est un marché en expansion". Il faut ajouter qu'Edouard Philippe  tout comme Emmanuel Macron, Agnès Pannier-Runacher ou Brune Poirson sont des Young Leaders de la France China Foundation, fondation qui vise à détecter les leaders français et chinois pour les faire travailler ensemble. C'est financé, entre autre, par des entreprises chinoises contrôlées par l'état, donc le Parti Communiste Chinois. On imagine donc qu'à la tête de l'état, personne ne s'est inquiété car "la Chine gérait", ils étaient persuadés que la Chine avait un excellent système de santé, sans doute impressionné par l'hôpital construit en quelques jours.

Le 10 mars, la secrétaire d'Etat auprès du ministre de l'Economie, Agnès Pannier-Runacher déclarait sur Cnews "C'est le moment de faire des bonnes affaires en bourse". Le 12 mars les places boursières chutaient brutalement, le CAC40 finissait à -12%, la plus forte chute de son histoire. La chute libre se poursuit sur les places boursières mondiales, le CAC40 perd à nouveau plus de 10%.

Pendant que tous nos voisins fermaient leurs écoles, le ministre de la santé, le ministre de l'éducation nationale et le président de la République ont soutenus pendant des semaines que la fermeture totale de toute les écoles n'a jamais été envisagée. Pourtant l'un des buts de la fermeture des écoles comme l'explique Nicholas Christakis, médecin, sociologue et physicien enseignant à l'université de Yale "fermer les écoles est l'une des mesures non pharmaceutiques les plus puissantes (...) Quand vous fermez les écoles vous réduisez les contacts entre adultes, les parents qui déposent leurs enfants, les enseignants présents, quand vous fermez les écoles vous exigez des parents qu'ils restent à la maison". Volte-face le 12 mars. Toutes les écoles seront à présents fermées. Combien de jours et de semaines perdues ? Pourquoi ce volte-face ? Cela pose la question de qui conseille le président et le gouvernement.

Que dire de cette communication totalement lunaire de Gérald Darmanin le 6 mars sur les réseaux sociaux? On le voit avec des douaniers contrôlant les bagages des passagers, sans gant, sans aucun matériel de protection avec en légende "Nous venons de contrôler les passagers d'avions en provenance notamment de Singapour et Hanoi (...) Il ne faut pas céder à la panique. Ni affolement, ni légèreté: la vie continue".

Le 7 mars, Emmanuel Macron et sa femme s'affichent dans les magazines people pour inciter les français à sortir malgré le Coronavirus. La France était déjà un des principaux foyers en europe. Le même jour, on apprenait que l'Italie avait près de 6000 cas et 200 morts, que la Lombardie, l'est du Piémont, le nord de l'Emilie-Romagne allaient être placés en quarantaine. L'Iran perdait une huitième personne dans sa classe dirigeante. Il ne pouvait pas ne pas savoir la gravité de la situation.

Le 15 mars au matin, Jean-Michel Blanquer s'exprimait sur France Info TV "les concours et agrégations sont trop importants pour être reportés". Une nouvelle fois il a été désavoué. Sur le site internet de l'éducation nationale on peut lire une mise à jour en date du 15 mars 13h20: "Les examens et les concours sont reportés. Les candidats sont tenus informés par mél".

Pendant que les pays voisins interdisent tout rassemblement, le préfet de Paris a ordonné le match PSG-Dortmund en huis-clos tout en autorisant un rassemblement de supporters juste devant le stade. Mesure absurde qui ne permet en rien de contenir le virus. Souvenons-nous aussi du match Lyon-Turin autorisé alors que de l'autre côté de la frontière, les matchs se faisaient à huis-clos ou étaient annulés

Alors que l'OMS demande dans un document daté du 27 février à tester les personnes dans les cas suivants:

- Si la personne a de la fièvre et des symptômes respiratoires, et qu'elle a voyagé ou résidé dans un pays ou une zone touchée par la transmission locale du COVID19, en l'absence d'une autre cause expliquant les manifestations cliniques ;

- Si la personne a des symptômes respiratoires et a été en contact avec un cas confirmé ou probable du COVID19 ;

- Si la personne a des symptômes respiratoires et de la fièvre, qui requiert une hospitalisation en l'absence d'une autre cause expliquant les manifestations cliniques ;

le ministre de la santé a quant à lui affirmé que "seuls les patients présentant un état clinique sévère resteront soumis à un test" dans les territoires contaminés. Des recommandations en deçà des demandes de l'OMS, pourtant toujours à la traine dans ses recommandations pendant la crise. On sait que la Corée du Sud qui a un des taux de mortalité les plus bas et qui parvient pour le moment à contenir le virus que le dépistage massif faisait partie de sa stratégie.

Pendant que l'Inde, Israël, la Russie, l'Italie,l'Autriche, la Pologne, les Etats-Unis ferment leurs frontières, Olivier Véran explique qu'un virus ne s'arrête pas aux frontières, "ce sont les hommes qui créent des frontières pas la nature qui crée des frontières pour les virus" avant d'entamer une comparaison avec un nuage radioactif. Même son de cloche chez le président. Un virus n'est pas un nuage radioactif, il circule car les humains qui en sont porteurs circulent. Empêcher la circulation des humains bloquent ou au moins ralentit la propagation du virus. Allons-nous avoir le droit au même retournement de veste que pour la fermeture des écoles lorsque la situation sera devenue incontrôlable dans le pays ? A l'heure où j'écris ces lignes, les frontières de l'Allemagne se ferme, ainsi que celle du Danemark. Ces pays retrouvent les bienfaits de l'état-nation.

Dans un article de Mediapart on apprend que les autorités sont systématiquement en retard sur les mesures à prendre pour contrer le virus: "Notre agence régionale de santé a un train de retard sur la situation locale. Même chose pour la Direction générale de la santé. Au départ, ils n’avaient pas de réponses à nos questions, on a fini par trancher. Aujourd’hui, ils trouvent qu’on a de bonnes idées. " Les bureaucrates sont aux fraises, ne comprennent pas la situation. Le chef de service des maladies infectieuses de l'hôpital La Pitié-Salpêtrière s'emporte contre "l'amateurisme du gouvernement" qui a toujours "un train de retard" et qui appelle à "confiner". Le schéma du retard de la bureaucratie, du manque de conscience sur le danger de la maladie, son incapacité à réagir se répète encore et encore.

Pendant que l'Angleterre reportait ses élections locales, Macron assurait que le premier tour des élections municipales aurait bien lieu, tout en demandant de limiter les déplacements "C’est pourquoi je demande ce soir à toutes les personnes âgées de plus de 70 ans, à celles et ceux qui souffrent de maladies chroniques ou de troubles respiratoires, aux personnes en situation de handicap, de rester autant que possible à leur domicile. Elles pourront, bien sûr, sortir de chez elles pour faire leurs courses, pour s’aérer, mais elles doivent limiter leurs contacts au maximum". Nous sommes bombardés d'injonctions paradoxales, qui donne non pas le sentiment, mais la conviction que le gouvernement ne maîtrise pas la situation et ne sait pas quelle stratégie adoptée.

Pourtant ils ne pouvaient pas dire qu'ils ne savaient pas comment procéder, des pays ont réussi à éviter la propagation du virus. Voici la liste des actions menées par Taiwan (49 infectés, 1 décès), qui a agi dès le 31 décembre! Rappelons qu'Agnès Buzyn disait le 25 janvier que les risques de propagations étaient faibles. L'une des mesures taiwanaise est la généralisation du port du masque pour la population. Pour comparaison, Olivier Véran a dit que les masques n'étaient pas indispensables en médecin de ville. Quel fossé, et quelle inconséquence.

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A cette faillite politique, rajoutons la faillite médiatique. Entre Charline Vanhoenacker qui se déguise en pangolin, Nicolas Doze de BFMTV qui trouve que les mesures annoncées à l'étranger pour limiter la contamination sont des mesures idéologiques protectionnistes et décroissantes, Mireille Dumas qui trouve cela un petit peu exagérée, Philippe Val qui met les difficultés italiennes à gérer la crise à cause du national-populisme, Bernard Kouchner qui explique que nous avons beaucoup préparé, avec les affichettes par exemple ? Les Grandes Gueules qui sont en admiration devant le ministre car il a tracé 2 courbes sur un papier. On n'oublie pas les médecins de télévision, ainsi le Dr Kierzek qui explique "Virus contagieux certes, mais à ce jour peu virulent" le 29 février sur twitter! Ou alors Michel Cymes sur Europe 1 "Non je ne suis absolument pas inquiet, c'est un virus de plus, le plus souvent c'est une forme de grippe (...) il y a des gens qui meurent de ça, il y en a qui meurent de la grippe. Certaines années on a entre 8.000 et 10.000 morts par an de grippe. Est-ce que vous pensez qu'à chaque fois que quelqu'un est contaminé ou meurt de la grippe on fait une dépêche AFP? Imaginez un peu le nombre de dépêches qu'on aurait".

Comment expliquer cette faillite morale, cette pétrification, cette démission générale avant même d'avoir livré le combat?

  • Il faut d'abord dire, que notre caste qui dirige le pays est en échec depuis 30 ans. Elle a crée l'euro, qui ne fonctionne pas, désindustrialise le pays, avec un taux de chômage dans l'hexagone aux alentours de 8 à 10%, elle a perdu le co-contrôle de l'Union européenne depuis la crise de 2008 au profit de l'Allemagne, il n'y a aucune grande firme française de haute technologie qui a émergé récemment, elle a perdu tout pouvoir au niveau international, toute liberté, elle est privilégiée certes mais n'a plus de pouvoir. La présence massive de nos dirigeants dans des institutions telles que la French-American Foundation ou la France-China Foundation est bien une preuve de cette dévitalisation nationale. Après avoir dévitalisé l'économie privé du pays, ils en sont à faire les VRP de pays en pays pour qu'ils investissent en France. Ce que les pays convoités ne manquent pas de faire, pillant brevets, savoir-faire, infrastructures, trésoreries. C'est une caste privilégiée mais en état de déclassement. Comme le fait remarquer Emmanuel Todd dans son dernier ouvrage « Un graphique paru dans The Economist fait apparaître crûment leur poids insignifiant au niveau mondial. »

  • A cela il faut ajouter le conformisme. Notre armée d'énarque dirigeante est profondément conformiste car le critère principal pour accéder à cette école, est le conformisme. Macron en est un parfait exemple. Il n'a jamais eu une seule idée, une seule pensée. Les inspecteurs des finances, qui ont pris le pouvoir en France ont une idéologie simple « réduire les coûts publics et accroître leur fortune personnelle » comme l'explique Emmanuel Todd. L'ouvrage de Laurent Mauduit « La caste » est d'ailleurs exhaustif à ce sujet.

  • Enfin il y a la liquidation de la démocratie représentative. Le premier coup dur a été porté par Maastricht. Comme le dit Alain Madelin « Maastricht agit comme une assurance-vie contre le retour à l'expérience socialiste pure et dure », il faut bien comprendre, avec l'euro, plus de retour en arrière possible, la démocratie qui doit être la possibilité toujours ouverte de faire autrement (Lordon) n'est donc plus avec l'euro. Puis vint 2005, le non au referendum trahit par Nicolas Sarkozy en 2008. Après avoir fermé la porte à tout changement politique possible avec Maastricht, la caste accélère en niant la voix du peuple. La politique économique et la voix du peuple éliminée, il ne fallait plus que liquider les dernières poches de résistance : les partis. La haute bureaucratie, qui a en son sein aussi la justice éliminera Fillon, puis Mélenchon. Macron s'étant occupé du PS en 2017. Comme l'explique Todd « l'Etat libéré des partis (…) Le plus vraisemblable est donc qu'à travers Macron, nous avons vécu l'arrivée directe au pouvoir de l'Etat devenu un acteur politique autonome ». Autonome, coupé de tout les relais des corps intermédiaires, avec un train de retard sur tout, incapable de réactivité face à un virus qui se propage à une allure folle.

Quand vous avez une caste bureaucratique, en échec depuis 30 ans, sans imagination, pour qui le projet de société ultime est de baisser la dépense publique, superposée en multiples hiérarchies couper des corps intermédiaires - syndicats, partis, associations - qui sont sur le terrain, vous arrivez à une situation analogue à l'étrange défaite de 1940.

Marc Bloch écrivait «  Avons-nous jamais compris dans l'armée française que plus l'ordre ou le renseignement ont à traverser de sédiments successifs, plus ils risquent de ne pas arriver à temps ; que pis encore, là où le nombre de chefs superposés est trop grand, la responsabilité se dilue entre eux au point de cesser d'être vivement ressentie par aucun ? Cette tare de notre bureaucratie militaire sévissait à tous les niveaux ». Malheureusement, les témoignages des soignants semblent aller dans cette direction, une ARS, une DGS avec systématiquement un train de retard. Et ce retard se retrouve jusqu'en haut de l'état avec les demi-mesures de Macron lors de son allocution du 12 mars. Bloch parlait aussi de « la timidité, l'impuissance de nos gouvernants à définir leurs buts de guerre, ont bien pu, pendant de trop longs mois d'inaction obscurcir un peu ces premières vives clarté ». Alors que Taiwan prenait des mesures dès le 31 décembre 2019, en France le pouvoir annonçait le 25 janvier que les risques de contagion étaient « peu probable ». Bloch fustigeait le gouvernement rechignant à fournir l'armée française en matériel en temps et en heure « il est inouï que, pour l'improviser, il ait fallu attendre les premiers mois de campagne. C'est dès le jour de la mobilisation qu'il eût dû agir », comment ne pas rapprocher ce passage de la pénurie des masques dans les hôpitaux français du fait du retard des commandes de l'état.

Cette caste règne sans partage. Depuis 2017, elle agit en rouleau compresseur, faisant fi de toute opposition la réduisant au silence au parlement, à coup de matraques dans les rues « le malheur de la patrie commence quand la légitimité de ces heurts n'est pas comprise ». Toute opposition est criminalisée. Comment la caste pourrait entendre les suppliques des urgentistes aujourd'hui puisqu'elle ne les a jamais écouté auparavant, puisqu'elle n'écoute rien ni personne, pas même l'OMS ? Tout en étant incapable d'appréhender le nouveau et l'imprévu.

 Vers quoi nous nous dirigeons ? Vers une étrange défaite « routine, bureaucratie, morgue collective » comme en 1940.

 

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