La révolte des banlieues, symptôme de l'abandon de l'idéal égalitaire français

Derrière l'embrasement des banlieues, il y a l'incompétence de la classe politique française. Petit retour sur 37 ans de réformes économiques, sociales qui ont plongé ces territoires et l'ensemble des classes populaires dans le désespoir.

 

 

L'euro et ses effets est en premier lieu responsable de la pauvreté des populations de banlieue. Gérard Noiriel explique  dans le creuset français qu'une étude "a montré que très fréquemment en Lorraine sidérurgique, alors que la première génération d'immigrés restait toute sa vie cantonnée dans les emplois de manoeuvres, la deuxième se hisse à des postes d'ouvriers qualifiés (...) l'ancienneté de l'installation en France influe plus sur  le classement professionnel que l'origine géographique." Si en 1975 l'industrie employait 40% des actifs, il n'en restait en 2009 que 23% de la population dans le secteur secondaire, et 13,6% en 2016. D'une époque où les rabatteurs de grands groupes industriels en manque de main d'œuvre et ne voulant pas augmenter les salaires allaient chercher les étrangers au Maroc, en Algérie pour les entasser dans des cités industrielles; où Francis Bouygues faisait pression sur le gouvernement en faveur du regroupement familial pour ne pas que le travailleur craque et reparte, nous sommes passés pour les générations suivantes à un contexte de chômage massif. Après la politique du franc fort, de l'austérité salariale de Mitterrand puis l'adoption de l'euro, l'hexagone s'est massivement désindustrialisé. Depuis le chômage oscille en France entre 8 et 10%. La baisse de l'industrie en région parisienne a été spectaculaire entre 1968 et 2008. Alors que l'industrie était une porte d'entrée vers l'emploi en France des immigrés et leurs enfants, cette industrie disparaît. Au troisième trimestre de 2019, le chômage y était de 11% et le taux de pauvreté de 28%. Le dynamisme de l'emploi du département ne concerne pas ses habitants, plus de 70 % des emplois hautement qualifiés sont occupés par des non-résidents, soit le plus fort taux de France métropolitaine. 

Dans un contexte de chômage massif, l'une des idées du gouvernement est de maintenir les salaires les plus compressés possibles pour être compétitif. Pour se faire, l'immigration reste un levier prôné par le MEDEF (Et ici ) et repris par le gouvernement. Si il faut bien dire qu'il n'y a nul grand remplacement en France, il faut aussi ne pas fermer les yeux sur ce phénomène. Emmanuel Todd explique dans son dernier ouvrage "L'immigration est une des raisons pour lesquels les ouvriers nationaux ne veulent pas de ces emplois et Cass le montre admirablement: parce que les salaires y ont été dépréciés par la main-d'oeuvre immigrée. Peut-être accepteraient-ils de travailler dans le bâtiment comme les ouvriers japonais, si les salaires y étaient corrects et leur permettraient de mener une vie décente" avant d'ajouter "Ce nouvel immigrationnisme petit-bourgeois réduit en priorité les opportunités de travail et de salaires pour les enfants d'immigrés des générations précédentes, déjà français".  Autre exemple, suite au Brexit les entreprises de nos voisins outre Manche ont été obligé d'augmenter les salaires. La raison? La main d'oeuvre en provenance de toute l'Europe s'est raréfiée! Mais en France, dans un contexte de désindustrialisation massive, de chômage massif, le département de Seine Saint-Denis est aussi le premier pour l'accueil des étrangers, ce qui rend le problème de l'emploi quasiment insoluble.

Pour compléter ce tableau, il faut ajouter la vision de droite de l'immigré inassimilable repris à gauche, en version sympa, nommé le droit à la différence qui s'est révélé catastrophique pour ces populations. Il n'est d'ailleurs pas un hasard de voir jusqu'en 2012, le vote PS installé dans les anciens bastions de droite maurrassienne, sur la périphérie de la France, celle restée le plus longtemps croyante. Les cadres politiques venant de ces régions sont passés en quelques générations de droite à gauche en conservant leur différentialisme. La ligne politique du parti socialiste des années 80 est celle-ci: décentralisation, droit à la différence, acceptation des inégalités sociales, renoncement au principe d'égalité, à l'universalisme et l'assimilation. La société d'accueil est dominante et conditionne toujours la façon dont seront intégrés les étrangers dans celle-ci, pour faire vite et grossir le trait, il y a deux modèles, l'universalisme qui mène à l'assimilation des populations immigrées (France) et le différentialisme qui mène à des sociétés ségrégationnistes (USA). Le PS et le système politique français se sont émancipés de la matrice universaliste française pour y adopter un différentialisme bienveillant. En faisant cela le PS ne pose plus la culture française comme dominante. Cela peut paraître tolérant mais cela cache aux immigrés les règles d'intégration à la société française qui reste dominante en souterrain, quoique le PS décide. On ne change pas une matrice de valeurs qui s'inscrit dans la durée longue avec une idéologie hors-sol. Et les conséquences sont terribles, comme l'explique Emmanuel Todd "l'idéologie du droit à la différence n'a permis la préservation d'aucune culture immigrée mais elle a largement contribué à la désorientation psychologique et sociale de la deuxième génération de l'immigration maghrébine." Il termine en expliquant que cette politique adoptée par la gauche des années 80, en déconnexion totale avec les valeurs du peuple français a été un facteur d'anomie chez les enfants d'immigrés. Cette politique fut aussi catastrophique chez les classes populaires françaises, générant un sentiment que leurs valeurs étaient dépréciées, douteuses, mauvaises. Il ne faut pas chercher beaucoup plus loin l'une des causes de la montée du FN à partir des années 80. FN où adhèrent de nombreux policiers, issus des classes populaires françaises. A la présidentielle, les policiers, ont voté à 54% pour le FN. La réthorique anti arabo-musulman du FN n'aide sans doute pas à l'empathie chez les policiers, la connaissance du vote FN chez les enfants d'immigrés n'aident pas non plus à apaiser les relations. Tout ceci contribue à dégrader le climat dans les banlieues françaises. Et pourtant, ils sont les uns comme les autres les résultats de l'abandon des principes égalitaires, universaliste qui avait fait le creuset français au profit d'une société inégalitaire sous l'impulsion du PS.

Pour finir il ne faut pas minimiser les troubles que causent l'assimilation. La discordance entre la culture d'origine (Famille communautaire, patrilinéaire, endogame) et la culture d'accueil (libéral, individualiste), la destruction inévitable de la culture d'origine, du tissu familial cause échec scolaire et délinquance.

Il ne faut cependant pas généraliser ce constat. Le modèle français d'intégration perdure, Jérôme Fourquet en parle dans son livre l'Archipel Français. L'accès à l'hémicycle d'un nombre sans précédent des candidats issus de l'immigration, l'engagement sous les drapeaux est aussi un facteur d'intégration, l'aumônerie musulmane dans l'armée francaise est la plus importante de toutes les armées occidentales, les carrières dans l'éducation nationale sont aussi des facteurs de promotion sociale des enfants d'immigrés  (on est très loin du mythe de l'Etat raciste).

Cette vision de la société en apparence ouverte sur le monde et bienveillante est une vaste plaisanterie. D'un côté la fable du fabuleux rêve européiste a en fait ruiné l'industrie du pays, privé l'état de toute capacité d'action en matière économique, condamné les enfants d'immigrés ainsi que toutes les classes populaires à la précarité. De l'autre côté la gentille comptine du droit à la différence a caché les règles anthropologiques et sociales de la France aux populations immigrés en faisant croire qu'ils pourraient conserver leur culture d'origine tout en ne permettant aucune protection de la culture immigrée. Toutes ces injonctions paradoxales ont mis sens dessus dessous la France, faisant naître des gens se prétendant de gauche alors qu'ils sont profondément de droite et attachés à des principes inégalitaires, des populations se pensant de culture arabo-musulmanes alors qu'elles sont françaises de confession musulmane, des populations se croyant d'extrême droite alors qu'elles sont issues de la matrice égalitaire française qui a vu naître la révolution française et le mouvement ouvrier. Fausse conscience pour tous. Comment s'étonner dès lors que le pays soit en permanence au bord de l'implosion?

 

 

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