Les gilets jaunes, nouvelle crise de l'euro

La crise des gilets jaunes est la conséquence de l'abandon de la souveraineté nationale. Et en premier lieu, de l'abandon de sa politique monétaire, au profit d'une monnaie, l'euro, qui ne peut pas fonctionner et aggrave les inégalités, la désindustrialisation, la pauvreté et a engendré la révolte sociale de ces 5 derniers mois.

Pour comprendre la crise des gilets jaunes, il faut comprendre le fonctionnement de l'euro:

L'euro est un système monétaire où les monnaies sont soudées entre elles avec un taux de change 1 = 1. Elle a été faite selon les conditions de l'Allemagne. L'euro est donc adossé au deutsch mark. C'est pour cela que la France, a fait la politique du franc fort en 1993, pour préparer à l'euro, se rapprocher de la monnaie teutonne en vue du vérouillage de 2002, année d'entrée en vigueur de la monnaie euro. Il en a été de même pour tous les pays de la zone. En dehors de la zone euro, selon que vous exportiez ou importiez il y a un équilibre qui s'effectue, plus vous allez exportez et plus votre monnaie va s'apprécier et rendre moins attrayants les exportations, au contraire plus vous importez, plus la monnaie va se déprécier, les importations coûteront plus chères mais rendra l'exportation attrayante. Mais en zone euro avec un taux de change fixe, les ajustements sont devenus impossibles ce qui crée des déséquilibres entre nations exportatrices et importatrices. Or comme l'explique Joseph E. Stiglitz dans l'euro, comment la monnaie unique menace l'avenir de l'europe": " Un excédent d'importation doit être financé, et si le pays en déficit commercial ne peut pas emprunter l'argent nécessaire pour le financer, il y a un problème. Et le problème est que le budget de l'UE est de 1,23% du PIB des états-membres. Roy Jenkins, président de la Commission européenne en 1977 liait la proposition d'une monnaie commune à un budget de la zone de 10%, ce qui fut refusé. Il faudrait aujourd'hui pour compenser ces déséquilibres que l'Allemagne verse chaque année environ 8 à 12% (https://www.youtube.com/watch?v=EL0uXq_Kh7g), une somme colossale, dont on l'imagine mal s'en acquitter.

Avec une monnaie faite à ses conditions, et sans mécanismes pour corriger les déséquilibres, l'Allemagne est la principale bénéficiaire de cette monnaie. Selon le FMI (http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/07/28/20002-20170728ARTFIG00249-l-euro-est-trop-fort-de-68-pour-la-france-et-trop-faible-de-18-pour-l-allemagne-selon-le-fmi.php) l'euro serait surévalué de 6,8% pour la France et sous évalué de 18% pour l'Allemagne, un écart considérable. L'Allemagne a vu sa balance commerciale passer de -1,4% du PIB en 1999 à 8% en 2015 (https://www.les-crises.fr/leuro-contre-leurope-par-jacques-sapir/), pendant que la balance commerciale française faisait le chemin inverse. Autre indicateur à ajouter, le recul de l'emploi manufacturier qui a subi une trajectoire inverse celle de l'Allemagne à partir de 2003. 

artus

En plus d'avoir ces vices, l'UE a confisqué aux pays membres leurs souverainetés monétaire, commerciale, économique, budgétaire. Dans une zone de guerre économique maximale l'UE prive les états-nations de tous les instruments nécessaires pour y faire face. Il ne reste alors aux états qu'une solution, la dévaluation interne, c'est à dire, par exemple, baisser les cotisations, baisser les droits des salariés, compresser les salaires. Outil que l'Allemagne a utilisé au début des années 2000. Dévaluation interne non pas faite pour concurrencer la Chine, mais contre ses partenaires (Italie, France, Espagne) qui a réussi précisément car les autres pays ne l'ont pas suivi. Car pour que cette politique réussisse, il faut que la baisse de la demande intérieure soit compensée par la demande étrangère, en prenant des parts de marché aux "partenaires". Si les pays européens avaient mené ensemble la même politique que l'Allemagne, l'UE aurait connu une crise de la déflation dans les années 2000.  L'UE par ses règles, son fonctionnement, ses institutions, annihile le règlement politique des crises sociales par les mécanismes habituels. Elle effectue une séparation entre la sphère économique et la sphère politique, totalement dévitalisée. Les choix économiques sont dorénavant pris par des technocrates et non plus démocratiquement par un peuple souverain.

Dans ce cadre rigide, toute revalorisation des salaires en France aurait donc pour conséquence une perte de compétitivité face aux "partenaires" européens, principalement l'Allemagne. C'est pourquoi Macron ne peut pas augmenter le SMIC et les salaires, il peut à peine donner 5 à 10 milliards d'euros, payé par le déficit public et non par la sphère économique, en réponse à la crise des gilets jaunes: "Alors qu'une qu'une divergence d'intérêts économiques devait normalement se terminer par un compromis, il en allait autrement de la séparation entre sphère économique et politique (...) le moment allait venir où le système économique et le système politique seraient l'un et l'autre menacés de paralysie totale" expliquait Karl Polanyi dans La Grande Transformation au sujet de la crise de 1930 et le refus par les dirigeants de l'époque de trouver des solutions politiques aux problèmes économiques, préférant tenter vainement de remettre en place une économie de marché autorégulée. Ce qui finit par aboutir au fascisme. L'UE a recréé cette séparation entre le politique et l'économique avec sa monnaie et ses traités même idéologie mortifère. En liquidant les souverainetés nationales, l'UE parvient aux mêmes blocages que dans les années 1930. On peut d'ailleurs voir un retour des partis d'extrême droite partout sur le continent, même dans des pays où l'on pensait ne pas le voir (Allemagne, Espagne, Suède, Finlande).

Nous sommes aujourd'hui dans une crise de l'euro en France avec d'un côté une population de dominées qui subit la désindustrialisation causée par l'euro et le marché unique, une désertification des services publics et un abandon de l'état, mais qui demeure divisée, ne peut aucunement peser depuis la mort du PCF, qui a conduit à une offre politique explosée. De l'autre côté nous avons un gouvernement pris dans le piège de l'euro, qui ne peut réévaluer les salaires sous peine de faire perdre en compétitivité et donc de créer du chômage à l'économie nationale, en ayant aucun des leviers que possèdent les pays hors zone euro pour tenter une réorientation de son économie. Il n'a le choix au final que baisser le prix du travail qui dégradera les conditions de vie la France périphérique, creusera les inégalités, détruira la cohésion sociale et renforcera la crise sociale sous une forme ou sous une autre. Car si le tempérament allemand supporte bien l'autoritarisme et les inégalités engendrées par une baisse des salaires pendant plusieurs années, il en est tout autrement pour la France et son coeur égalitaire. Et tout cela pour espérer vainement reprendre des parts de marché sur l'Allemagne. La non-politique de Macron dans l'euro, sera quoiqu'il arrive un énième échec. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.