Un appel qui passe à côté de son sujet

Le manifeste en faveur des migrants, en voulant faire de la politique politicienne passe totalement à côté de son sujet et se révèle n'être qu'un coup d'épée dans l'eau.

L'appel pour les migrants publié sur le site de Regards a mis au centre du débat à gauche l'accueil des migrants sur notre territoire, en fustigeant l'extrême droite qui monte partout en europe et une partie de la gauche qui virerait anti-migrants. Au delà du fait que les politiques migratoires répressives depuis 40 ans sont menées successivement par des gouvernements modérés de gauche et de droite, chose nullement mentionnée, le manifeste passe à côté de son sujet, ne regarde que la partie émergée de l'iceberg.

Tout d'abord dans le titre même 1, elle réduit les personnes qui ont fui la guerre à des "migrants". Non, ce ne sont pas des migrants. Utiliser ce vocabulaire revient à nier la dimension traumatique de leur départ et ne retenir que la dimension géographique. Nous sommes face à des exilés, des gens forcés de fuir, qui ont vécu des traumatismes importants. Leur santé mentale est ébranlée 2, ils ont souvent connus la violence sur la route de l'exil, sont séparés de leurs familles, particulièrement vulnérables et soumis à un stress continu. Le texte semble parler d'une catégorie  "Les réfugiés poussés par les guerres et les catastrophes climatiques seront plus nombreux. Que va-t-on faire ?", les demandeurs d'asile, ici appelés réfugiés. Or n'est réfugié que celui qui est reconnu comme tel par la convention de Genève. 

Ensuite en se focalisant sur l'arrivée sur le territoire, cet appel passe complètement à côté de la réalité de la vie d'un exilé sur le territoire. Il ne suffit pas d'accueillir. Le réel scandale est silencieux, et l'important n'est pas tant de savoir si on doit ouvrir ou non les frontières, mais comment accueille-t-on aujourd'hui en France ces exilés.

Un demandeur d'asile, si il a réussi à faire sa demande à la préfecture dans les 120 premiers jours de son arrivée en France, et s'il vient d'un pays non sûr, aura le droit à une attestation de demande d'asile, qui lui permettra d'ouvrir ses droits à la CMU. Il aura le droit à l'Allocation pour demandeurs d'Asile et peut-être un hébergement. Oui car il faut le savoir, aujourd'hui, seul 50% des demandeurs d'asile sont accompagnés par l'état 3. Pour ceux qui ont la chance d'être hébergés, ils auront le droit à un suivi social, avec ouverture des droits, prise en charge psychologique, prise en charge administrative. Cette prise en charge est source de mieux-être, beaucoup de facteurs de stress disparaissent, bien que les traumatismes restent. Ainsi leurs chances d'obtenir le sésame s'en trouvent grandement augmentées.

Pour l'autre moitié, ils auront le droit à 490 euros pour survivre et se débrouiller seul, avec la bonne volonté des associations, aujourd'hui harcelées et pointées du doigt par le gouvernement 4. Ils se regroupent à plusieurs pour essayer de louer un appartement, bien souvent à des marchands de sommeils peu scrupuleux. Survivre avec 490 euros par mois expose les demandeurs d'asile à d'autres prédateurs, des patrons en quête de main d'oeuvre corvéable. Comme ils n'ont le droit de travailler qu'au bout de 9 mois, et doivent avoir au préalable une autorisation de la préfecture, dans les faits cela revient à une impossibilité de travailler et les exposent à l'exploitation. Ils devront aussi se débrouiller pour faire appel en cas de refus OFPRA, trouver un avocat, faire un mémoire complémentaire pour contester la décision de l'OFPRA, le tout pour beaucoup d'entre eux, sans parler français. La précarité de leur vie dans le pays d'accueil et la violence administrative est une autre source de traumatisme. Leurs chances d'obtenir le statut sont très minces.

L'une des grandes violences de la demande d'asile, est l'attente. L'interminable attente. Ce temps suspendu au dessus du vide. C'est une maltraitance absolue. La convocation OFPRA met entre 3 et 6 mois à arriver. La réponse entre 1 semaine et 6 mois ou plus. En cas de refus et d'appel à la CNDA, l'attente pour la deuxième convocation va de 6 mois à 1 an voir 1 an et demi. Durant ce temps, certains plongent, somatisent, s'enfoncent dans la dépression, leur psychisme bloqué par cette attente. D'autres commencent à refaire leur vie, oublient la convocation, puis une fois la convocation arrivée s'effondrent en replongeant dans leurs traumas... Monsieur Collomb a bien compris qu'il fallait accélérer la procédure. Or comme il n'est absolument pas question d'augmenter les moyens, il a trouvé une autre solution. Il va tenter de faire passer le plus de monde possible en "procédure accélérée". Notamment en mettant en place un coup de vice: les demandeurs n'auront plus que 90 jours à la place de 120 pour faire leur demande. Au delà ils passeront en "procédure accélérée". Cette procédure raccourcit les délais de traitement de dossiers, qui dit moins de temps pour étudier le dossier de la personne, dit réduction des chances d'obtenir une protection. Et il va même plus loin, puisque le recours à la CNDA ne sera plus suspensif d'un retour à la frontière. Un demandeur d'asile qui fait valoir un de ses rares droit, contester la décision de l'OFPRA pourra être renvoyé dans son pays pendant le traitement de sa demande. Il pourra être bénéficiaire d'une protection internationale tout en s'étant fait renvoyer dans le pays qui le menace entre temps. Effroyable. Et cette machination n'est mentionnée nul part dans l'appel du journal Regards. Jamais le nom de Gérard Collomb n'apparaît, alors qu'il devrait être marqué par cette loi comme une infamie. 

A ces conditions de vie précaire, il faut ajouter le discrédit de la demande d'asile. Lorsque dans l'appel, il est dit  "La peur de ne plus être chez soi l’emporte sur la possibilité de vivre ensemble", l'extrême droite est clairement visée. Or comme l'explique Jérôme Valluy dans son livre le rejet des exilés: "Ce sont les élites (...) qui choisissent dans le flot continu de problèmes sociaux susceptibles d'être érigés en problèmes publics d'une époque ceux qui sont placés au sommet de l'agenda politique, c'est-à-dire au centre des débats auxquels les citoyens ordinaires assistent. Et ils y assistent (...) en spectateurs relativement passifs d'une scène publique où les principaux acteurs sont aujourd'hui des professionnels de la politique et des politiques". La radicalisation des politiques contre les exilés n'est pas une conséquence de l'émergence de l'extrême droite mais une cause de celle-ci. 40 ans de politiques de disqualifications des demandeurs d'asile, de répression des étrangers, de limitation du droit au regroupement familial, de soupçons sur les mariages mixtes, de violences policiers sur les exilés, etc... ont focalisés l'attention de l'opinion publique sur cette question "Les politiques publiques sont des messages à grande audience qui, bien loin d'un racisme explicite devenu tabou, suffisent à désigner l'étranger comme un problème, un risque ou une menace" explique Jérôme Valluy dans ce même livre. Les taux d'acceptation sont passés de 90% dans les années 70 à 85% de refus en 1990, aujourd'hui nous sommes autour de 30% d'acceptation. Ce retournement massif a une conséquence sur l'opinion publique: elle laisse penser que les demandeurs d'asile sont de faux réfugiés et viennent ici uniquement pour des raisons économiques. Le problème majeur ne vient pas de l'extrême droite comme l'affirme l'appel du journal Regards, mais bien d'une xénophobie de gouvernement qui a instillé depuis 40 ans le doute, la peur, et la méfiance envers les exilés.

Puis vient le jugement technocratique de l'exil. Autant le dire clairement, il n'y a aucun logique à l'obtention d'une protection internationale en France. C'est un système opaque mêlant subjectivité, jurisprudence, décisions politiques. Avoir une protection relève du coup de poker. Je me souviens d'une discussion que j'ai eu avec un ancien juge de la CNDA

"- Je suis content, on a bien bossé sur le dossier et la CNDA a accordé à ce monsieur un statut de réfugié

- Il a eu de la chance"

Pour cette même personne aujourd'hui réfugié, je me souviens aussi du petit entretien avec son avocat avant d'entrer au tribunal "Il faut faire pleurer les juges, ici tout se joue dans la subjectivité". Je m'étais aussi assuré une fois dans la salle d'audience que l'avocat me fasse connaitre des juges, afin qu'ils sachent qu'un éducateur suivait le dossier et allait éplucher leur travail. Ce que fit remarquablement l'avocat. D'ailleurs dans la salle d'attente j'étais le seul travailleur social, et beaucoup n'avait même pas d'avocat. Cette opacité, ces jugements quasi ésotérique et le rejet massif (1/10 d'obtention d'une protection à la CNDA) doivent cesser. Des exilés, dans un état de souffrance psychique total n'ont su convaincre les juges, et se retrouvent propulsés dans la clandestinité sans soin, sans protection, à la merci d'exploiteurs sans scrupule. Le droit d'asile doit profondément se réformer en France et cesser d'être une fabrique du rejet. Dans l'appel du journal Regards, il n'est nul part fait mention de ce scandale, alors qu'il devrait être le coeur de la critique de la politique d'asile en France.

Le manifeste ensuite fait la morale "Que va-t-on faire ? Continuer de fermer les frontières et laisser les plus pauvres accueillir les très pauvres ? C’est indigne moralement et stupide rationnellement." Affirmer que les exilés qui arrivent en France sont des pauvres relève d'une méconnaissance des réalités. Nous n'accueillons pas sur notre territoire la misère du monde, contrairement aux clichés avancés. Dans le centre où je travaille, après étude des dossiers, 40 à 50% des accueillis sont diplômés du secondaire ou du supérieur. Alors qu'ils viennent de pays où le taux de diplômés du supérieur par tranche d'âge est aux environs de 2,5%. Cette information est recoupée aussi par des articles de presse confirmant cette intuition 5. En réalité, l'exil c'est la fuite des cerveaux des pays d'émigration. Et accepter cet état de fait, le rendre inéluctable, "Dans les décennies qui viennent, les migrations s’étendront, volontaires ou contraintes. Elles toucheront nos rivages, et notre propre pays, comme aujourd’hui, aura ses expatriés" accepter cette fatalité c'est cautionner le pillage de la matière grise dont les pays ont absolument besoin. On ne peut se résoudre à ces drames à l'échelle à la fois mondiale et individuelle. Je ne peux pas cautionner, quand je vois l'état de souffrance des personnes accueillies de ne pas traiter les causes des départs et me résigner à panser leurs plaies.

L'appel fait en réalité écho au discours de Jean-Luc Mélenchon à Marseille où il se prononce contre la liberté d'installation, puis aux propos de Djordje Kuzmanovic qui parlait de "tarir le flux de migrants" en traitant les causes des migrations, sans jamais remettre en cause l'accueil des exilés sur le territoire. L'autre gauche fut choquée par ces déclarations et se prononça pour la liberté d'installation. Or se prononcer pour la liberté d'installation c'est nier une réalité très concrète: ceux qui partent le font contraints et forcés. L'exil est une souffrance. Etre loin de sa famille est une souffrance. Quitter son mode de vie est une souffrance. Quitter sa région natale est une souffrance. Quitter ses traditions est une souffrance. Il est difficile d'imaginer la violence que peuvent subir ces gens en arrivant en France. Ils viennent souvent de pays avec  des systèmes communautaires très complexes, et se retrouvent dans un pays individualiste où le fonctionnement ne repose plus sur la communauté mais sur l'individu. Nous baignons dans cette culture depuis toujours, la France est un des pays avec les anglo-saxons où l'individualisme est né et s'est épanoui. Mais pour un afghan, c'est un déracinement complet, c'est une perte de repère totale. Il m'est arrivé de nombreuses fois de revoir des afghans qui avaient obtenus une protection me raconter qu'ils étaient à la rue après être passé par un Centre d'Hébergement et de Réinsertion Sociale. L'intégration de ces populations n'est de plus, pas prise au sérieux par les pouvoirs publics, le changement de mode de vie est ignoré, nous sommes incapables de nous décentrer de notre vision occidentale. L'homme n'est pas un Homo Oeconomicus interchangeable, il a des racines, des traditions, des modes de vies, des systèmes familiaux, des religions différentes et s'inscrit dans un espace géographique à une période donnée. Faire croire que la liberté de circulation est une solution à l'exil est une tromperie, d'une part sur les causes des départs et sur la nature profonde de l'homme.

J'ajouterai pour finir que ceux qui prétendent aider à faire accepter les exilés en sortant des chiffres économiques se trompent lourdement 6. Ils ne font qu'empirer les problèmes. Il n'est pas entendable par les classes populaires, déclassées, qui vivent dans des bassins d'emplois sinistrés, qui connaissent le chômage de générations en générations que le "migrant" est une chance pour l'économie. Cela renforce l'idée que ces populations ne sont plus utiles à la nation et qu'on leur préfère des étrangers. De plus l'exilé n'est pas en France pour faire gonfler le PIB. Il est en France pour être protégé, car sa vie est en danger. Il doit absolument retrouver ce statut. Autrefois vu comme une victime à protéger, il est aujourd'hui considéré comme un problème après 40 années d'acharnement politique relayé massivement dans les médias. Il est de plus très mal défendu par ses "alliés". L'exilé doit retrouver son statut de victime méritant la compassion auprès de la population, et quitter celui de coupable à pourchasser. Encore une fois le journal Regards passe totalement à côté de cet argumentaire dans son appel. Il se contente de nous dire grosso modo "on doit les accueillir, il n'y a pas le choix". Or ce genre d'assertion autoritaire n'a aucune chance d'avoir le moindre écho nul part dans la population et ne suscitera que plus de rejet. 

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