Article C -

 

Lorsqu’une pensée commence à esquisser le sentiment d’une évidente discordance entre un ensemble d’éléments restitués socialement et fortement affirmés sous la forme d’une opinion homogénéisée et communément admise, plusieurs possibilités peuvent s’offrir à l’individu. Emprunter le chemin miné du risque, de la critique, et finalement de la rupture, c’est certes accepter une forme d’isolement, mais c’est selon moi très précisément ici que se situe la liberté et l’entremise de la subjectivité. D’autres fondent leurs doutes dans le discours légitimé de spécialistes, d'autorité.S

En Septembre 2001, le 11, Noir Désir sortait son dernier album. Je le garde aujourd’hui gravé dans une étagère. On ne peut, pour commencer, décemment pas accepter que cette concordance de dates fixées dans les événements n'ai eu aucun impacte immédiat ni a posteriori pour le groupe dans la confrontation soudaine et en temps réel de la dénonciation manifeste de techno-sciences destructrices et d'une globalisation mondialisée, et l'effondrement violent et possible de ce qui symbolise une superpuissance d'obédience libérale. 

En Juillet 2003, on apprenait le drame de Vilnius. Le geste paraissait lointain et inexplicable.

Consciemment ou pas, appuyée et éveillée, j’ai cherché des éléments de compréhension dans les registres accordés de la dystopie et de la liberté.

« Seul peut être libre celui qui est prêt à risquer sa vie, le courage est la première des vertus politiques ». Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique. Traduit de l'Allemand. 

J’ai longtemps questionné et directement confronté ce petit bout de phrase à un ensemble de situations concrètes, pour voir émerger progressivement deux pôles sociaux majoritaires : le discours médical, et le média populaire.

 C’est en septembre ou octobre 2018 que la concordance est apparue avec toute la représentation de son horreur. Un réalisateur affirmait pour la promotion de son nouveau téléfilm qu’il était en possession d’informations transmises par le Docteur Delajoux, chirurgien neurologue français en charge de Marie Trintignant, comédienne, sur le tournage d’un téléfilm à Vilnius lorsqu’ a éclaté sur la scène publique le premier épisode du feuilleton de son propre décès.

Yves Rénier, donc, en Octobre 2018, sortait un téléfilm retraçant la vie de Jacqueline Sauvage, accusée et condamnée à dix ans d’emprisonnement pour le meurtre de son mari. Elle obtenait en décembre 2016 une grâce présidentielle au motif de légitime défense préméditée dans le cas de violences conjugales. Et en 2018, Yves Rénier faisait la promotion de son téléfilm. Et il lui semblait certainement d’à-propos d’établir une comparaison avec Bertrand Cantat, accusé et condamné à huit ans (?) de prison pour avoir tué Marie Trintignant. A Vilnius, en Lituanie. C’est ainsi qu’il déclarait au magazine Télestar dans une interview retransmise sur Youtube :

 " J'ai rencontré le chirurgien qui l'a opérée [Marie Trintignant], le docteur Delajoux, qui m'a dit que Cantat lui a bousillé le cerveau . L'histoire de la baffe avec la bague, suivie de la chute sur un radiateur, c'est archi-faux ! Le mec s'est acharné à coups de pompes sur la tête, il lui a mis le cerveau en bouillie. Delajoux n'avait jamais vu un cerveau dans cet état-là. "

Les affirmations d'Yves Rénier participaient donc à nourrir à grands feux une intrigue déjà très entretenue sur ce qui avait pu se passer dans la chambre d'hôtel de Vilnius, la nuit du drame. 

Que de telles aberrations puisse être affirmées et tenues à un moment privilégié de diffusion (puisque la promotion de ce téléfilm a donné lieu à une audience de plus de 7 millions de téléspectateurs) et maintenues encore jusqu’à aujourd’hui a de quoi faire crever sous nos yeux et à grands feux tous nos étendards de justice.

Sont valorisés dans cette affaires deux principes : la grâce présidentielle, qui absout Jacqueline Sauvage et lui offre sa qualification de victime, réparant ainsi une injustice. Le réalisateur se positionne en médiateur nécessaire pour expliquer par l’intermédiaire d’un téléfilm qu’il y a eu injustice et grâce à la diffusion du téléfilm, il réhabilite la victime dans son rôle de victime. L’autre principe, c’est un processus personnel et individuel de légitimation ( à faire ce téléfilm) affirmé à travers un réseau de connaissances (‘j’ai rencontré le chirurgien qui a opéré Marie Trintignant et il m’a dit des choses que d’autres ne savent pas’).

Je travaillerai, ici, la liberté et la relation à l’autorité à travers les représentations des catégories de spécialistes, et tout spécialement avec la représentation sociale type du chirurgien et du discours rationnel scientifique.

En France, le chirurgien c’est d’abord cet élève brillant issu d’une riche famille notable, capable à la fois d’un extrême sans froid, d’une très grande rigueur de geste, et des excès sensuels de ceux qui ont acquis le droit, pour leur formation, pour la science, pour leur métier, de manier longuement et de soumettre à toutes sortes de traitements les corps auxquels ils ont accès. Cette représentation du chirurgien, voire du neurochirurgien, prend sons sens dans une critique des rapports que la violence entretient avec le droit, la justice et la morale. 

Cette représentation du chirurgien, voire du neurochirurgien, prend son sens dans un discours critique des rapports que la violence entretient avec le droit, la justice, et la morale.

Marie Trintignant est arrivée en Juillet 2003 à l'Hôpital Universitaire de Vilnius en Lituanie, suite à une violente dispute et à des coups portés. La procédure d'urgence a pour caractéristique d'abréger les discussions pour favoriser une décision rapide. Elle a été opérée  une première fois en urgence. Puis, le chirurgien Français Stéphane Delajoux est intervenu, dans les structures lituaniennes. Puis, Marie Trintignant a été rapatriée, par avion, jusqu'en France où le docteur Stéphane Delajoux a déclaré le décès. Pas immédiat. 

Les personnes qui ont pris la décision de transporter Marie Trintignant de l’hôpital universitaire de Vilnius en Lituanie jusqu’à la Clinique de Neuilly-sur-Scène où exerce Stéphane Delajoux ont considéré avec des critères évaluatifs qui sont les leurs, et en contradiction avec le rapport médical lituanien qu'un rapatriement immédiat jusqu’en terre natale ne donnerait lieu a rien de différent après deux opérations consécutives du cerveau. Marie Trintignant n'était pas - encore - morte.

Je pense que les dossiers médicaux qui ont servi de fondements au procès de Bertrand Cantat, portés par l’autorité de neurochirurgiens eux-mêmes en conflits de responsabilités, de compétences professionnelles et de représentations sociales, au sein d'Etats et d'institutions différenciés, portent en eux une impossible évaluation. Je pense aussi que dans cette affaire, les enjeux relationnels, moraux et affectifs du couple Bertrand Cantat – Marie Trintignant n’ont pas été correctement évalués.

J'oserai donc affirmer avec toute mon audace et toute ma prétention qu'il n'est pas possible de conclure, et je ne suis pas médecin légiste, qu'il n'est pas possible de conclure que Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant. 

Les jugements personnels sur l'attitude de Bertrand Cantat et la composition progressive de son nouvel entourage depuis le drame de Vilnius sont pour ma part tout à fait distincts de cet état de faits. 

 

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