A l'aube des orages : discours, origines et médiatisation des autorités.

- Pour une possible refondation de l'Etat de droit en France. Parce que c'est possible. Cet article, publié sur le Blog d'un journal référent, pose à travers le fond et la forme que je lui donne, la condition de l'informel, de l'erreur, du possible retour. Ce n'est pas osé, c'est posé et réfléchi, contrarié et contredit, mais toujours dans un sens évident, réaffirmé.

Quand une pensée commence à esquisser le sentiment d’une évidente discordance entre un ensemble d’éléments restitués socialement et fortement affirmés sous la forme d’une opinion homogénéisée et communément admise, plusieurs possibilités peuvent s’offrir à l’individu. Emprunter le chemin miné du risque, de la critique, et finalement de la rupture, c’est certes accepter une forme d’isolement, mais c’est selon moi très précisément ici que se situe la liberté et l’entremise de la subjectivité. D’autres fondent leurs doutes dans le discours légitimé de spécialistes, d'autorité.S

En Septembre 2001, le 11, Noir Désir sortait son dernier album. Je - et je dis Je -  le garde aujourd’hui gravé dans une étagère. On ne peut, pour commencer, décemment pas accepter que cette concordance de dates fixées dans les événements n'ait eu aucun impacte sur le groupe. Lorsqu'on confronte soudainement et en temps réel  la dénonciation d'une globalisation mondialisée, et l'effondrement violent et possible de ce qui symbolise la superpuissance d'obédience libérale, cela questionne. A minima / l'absolu contraire serait aberrant. 

Mais, lorsqu'en Juillet 2003, on apprend "Le drame de Vilnius", le geste parait lointain et inexplicable. Plus rien n'a d'évidence. C'est à la fois une trahison et une entrée en guerre. Un geste d'abdication inacceptable, et la brèche immense et contrainte, contenue dans l'exaspération que les limites ne sont plus. 

« Seul peut être libre celui qui est prêt à risquer sa vie, le courage est la première des vertus politiques ». Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique. Traduit de l'Allemand. J’ai longtemps questionné et directement confronté ce petit bout de phrase à un ensemble de situations concrètes, pour voir émerger progressivement deux pôles sociaux majoritaires : le discours médical, et le média populaire.

 En septembre ou octobre 2018  la concordance apparaît avec toute la représentation de son horreur. Un réalisateur affirme, pour la promotion de son nouveau téléfilm, qu’il est en possession d’informations transmises par le Docteur Delajoux, chirurgien neurologue français en charge de Marie Trintignant, comédienne sur le tournage d’un téléfilm à caractère prétendument féministe, à Vilnius, lorsqu’éclate sur la scène publique le premier épisode du feuilleton de son propre décès.

Yves Rénier, donc, en Octobre 2018, publiait un téléfilm retraçant la vie de Jacqueline Sauvage, accusée et condamnée à dix ans d’emprisonnement pour le meurtre de son mari. Jacqueline  Sauvage obtenait en décembre 2016 une grâce présidentielle au motif de légitime défense préméditée dans le cas de violences conjugales. Et en 2018, Yves Rénier faisait la promotion de son téléfilm. Et il lui semblait certainement d’à-propos d’établir une comparaison avec Bertrand Cantat, accusé et condamné à huit ans (?) de prison pour avoir tué Marie Trintignant. A Vilnius, en Lituanie. 

 " J'ai rencontré le chirurgien qui l'a opérée [Marie Trintignant], le docteur Delajoux, qui m'a dit que Cantat lui a bousillé le cerveau . L'histoire de la baffe avec la bague, suivie de la chute sur un radiateur, c'est archi-faux ! Le mec s'est acharné à coups de pompes sur la tête, il lui a mis le cerveau en bouillie. Delajoux n'avait jamais vu un cerveau dans cet état-là. " Extraits d'une interview d'Yves Rénier pour le magazine Téléstar, retransmise sur chaîne Youtube.  

Je ne poursuivrai pas au regard de la douleur des vécus, le jeu de la dérision. Les affirmations d'Yves Rénier nourrissent à grands feux une intrigue déjà très entretenue sur ce qui a pu se passer dans la chambre d'hôtel de Vilnius, la nuit du drame. 

C'est aberrant, que cela puisse être affirmé et tenu à un moment privilégié de diffusion (la promotion de ce téléfilm a donné lieu à une audience de plus de 7 millions de téléspectateurs) et maintenu jusqu'à ce jour. De quoi faire crever sous nos yeux et à grands feux tous nos étendards de justice.

Deux principes s'affirment : la grâce présidentielle, qui absout Jacqueline Sauvage et lui offre sa qualification de victime, réparant ainsi une injustice, le réalisateur se positionne en médiateur nécessaire pour expliquer par l’intermédiaire d’un téléfilm qu’il y a eu injustice. Et, grâce à la diffusion du téléfilm, il réhabilite la victime dans son rôle de victime. L’autre principe, c’est un processus personnel et individuel de légitimation ( à faire ce téléfilm) affirmé à travers un réseau de connaissances (‘j’ai rencontré le chirurgien qui a opéré Marie Trintignant et il m’a dit des choses que d’autres ne savent pas’). Je me suis penchée sur la littérature officielle qui recherche l'épanchement de ses lecteurs, je dis "officielle" parce que publiée et pas juridiquement contestée, toujours en diffusion donc. j'ai regardé avec hauts-le-coeur le dernier téléfilm de Maris Trintignant, nous évoluons dans une société où le mot justice résonne comme le fer de lance d'une somme de comportements à moralité avérée, alors que les motivations des individus dominants producteurs des discours de justice ne sont pas considérés. La confiance sur le fond est accordée à quiconque réussit à affirmer une présence médiatique à caractère majoritaire. 

Je questionne, ici, mais pas seulement, le concept de liberté et sa relation à l’autorité à travers les représentations des catégories de spécialistes, et la représentation sociale type du chirurgien et du discours rationnel scientifique.

En France, le chirurgien c’est d’abord cet élève brillant issu d’une riche famille notable, capable à la fois d’un extrême sans froid, d’une très grande rigueur de geste, et des excès sensuels de ceux qui ont acquis le droit, pour leur formation, pour la science, pour leur métier, de manier longuement et de soumettre à toutes sortes de traitements les corps auxquels ils ont accès. Cette représentation du chirurgien, voire du neurochirurgien, prend sons sens dans une critique des rapports que la violence entretient avec le droit, la justice et la morale. 

Marie Trintignant est arrivée en Juillet 2003 à l'Hôpital Universitaire de Vilnius en Lituanie, suite à une violente dispute et à des coups portés. La procédure d'urgence a pour caractéristique d'abréger les discussions pour favoriser une décision rapide. Elle a été opérée  une première fois en urgence. Puis, le chirurgien Français Stéphane Delajoux est intervenu, dans les structures lituaniennes. Puis, Marie Trintignant a été rapatriée, par avion, jusqu'en France où le docteur Stéphane Delajoux a déclaré le décès. Pas immédiat. 

Ceux qui ont pris la décision de transporter Marie Trintignant de l’hôpital universitaire de Vilnius en Lituanie jusqu’à la Clinique de Neuilly-sur-Scène où exerce Stéphane Delajoux ont considéré avec des critères évaluatifs qui sont les leurs, et en contradiction avec le rapport médical lituanien, qu'un rapatriement immédiat jusqu’en terre natale et par avion n'aurait pas d'incidence sur Marie Trintignant, vivante, après deux opérations consécutives du cerveau.

Je pense que les dossiers médicaux qui ont servi de fondements au procès de Bertrand Cantat, portés par l’autorité de neurochirurgiens eux-mêmes en conflits de responsabilités, de compétences professionnelles et de représentations sociales, au sein d'Etats et d'institutions différenciés, portent en eux une impossible évaluation. Je pense aussi que dans cette affaire, les enjeux relationnels, moraux et affectifs du couple Bertrand Cantat – Marie Trintignant n’ont pas été correctement évalués.

J'oserai donc affirmer avec toute mon audace et toute ma prétention qu'il n'est pas possible de conclure, et je ne suis pas médecin légiste, qu'il n'est pas possible de conclure que Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant. 

Il paraît par contre possible d’affirmer que des abus ont eu lieu. Qu’un homme a été privé de possibilités de se défendre, qu’on lui a infligé par la contrainte coupable d’avoir commis l’irréparable des injonctions, des accusations indéfendables. Qui ne pouvaient donner lieu qu’à de possibles inclinaisons. J’ai mal de n’être que témoin de ce que je continue de voir. Un homme pris dans la tourmente d’une incohérence à laquelle on le résigne, parce que c’est arrangeant. J’ai mal de voir cet homme se débattre dans l’espace restreint qu’on lui assigne. J’ai mal de voir cette condition de bonne conduite déterminée par des pouvoirs locaux corruptibles lui rappeler chaque jour qu’il doit quatre ans de sa vie à une soumission restrictive. « Bonne conduite ». Parce que cela n’est pas vrai, parce que les problématiques sont tronquées par des intérêts personnels et nuisibles au bien commun, un bien commun de principes et de morale, qui appelle une parole finalement très simple, l'intégrité. 

A l’automne 2017 paraissait l’annonce d’un album et d’une série de concerts, c’était sans compter l’affaire Weinstein et ses retentissements en France. Trop douloureuses et trop nombreuses sont les affaires irrésolues de violences sexuelles à l’encontre des femmes. De violences très spécifiques, perverses et destructrices dans leur contemporanéité. Violences grossières, terribles et injurieuses qui trouvent un points d’orgue insupportable dans les univers du spectacle médiatisé. Il y est tout à fait possible pour un homme de « bousiller » une femme aux vues et aux sus de son entourage, du public, et qu’aucun écho de justice favorable ne se laisse percevoir.

Le nombre délirant de cas déclarés de violences à l’encontre des femmes nourrit dans ses irrésolutions les discours pervers de banalisation et le refus de reconnaissance du mal. Un mal contre lequel on n’a pu suffisamment se défendre et qui se poursuit grâce au silence social et dans la plupart des cas à une cour de fidèles témoins, établis, et normatifs. Tout cela contribue à petit feu à l'anéantissement de la dignité et des ressources défensives des « victimes ». C’est inacceptable, et il est tout à fait compréhensible que le retour sur scène de Bertrand Cantat dans ce contexte exacerbé de violence.s ait déclenché les passions qu’il a déclenchées. Il est aussi visible et manifeste que son entourage immédiat n’a pas su trouver de réaction adaptée. Aucun témoignage, argumenté et sourcé n'est venu dans ce foisonnement irrévérencieux d'images et de discours arrachés et déballés étayer un point de vue éclairant sur ce débat de société. C'est à croire que Bertrand Cantat n'a connu aucune femme digne de parole depuis bon nombre d'années. 

Il est médiatiquement devenu un symbole à étiquettes fortes et pour qui sait y faire, potentiellement très rentable. Les victimes de violences demandent l’exécution du criminel, du porc qui abuse, cet être sale et sans conscience qui s’invite parmi les hommes et cristallise les pulsions irrationnelles d’une société secrètement en mal de puritanisme moral. Sa marginalisation juridique et les stratégies développées pour se maintenir le rapprochent d’un monde de fanatisme déjà très prégnant. Le public 2018, dans sa visibilité et son discours généralisé est inconditionnel, malléable et dangereux dans l’utilisation de sa potentialité à consommer et à légitimer ou bafouer Untel ou Unetelle.

Ce qui est problématique, ici, ce n’est pas la réinsertion d’un criminel, discours utilisé par des avocats simplement généralisateurs et des institutions en mal d’argumentation pour légitimer un soutien exclusivement médiatique et commercial. Le problème est lié à un mauvais jugement et à une mauvaise enquête autour de questions sociales essentielles : les violences faites aux femmes et la justice. De surcroît, quand ce type d’événement a lieu dans une environnement affriolent, cela dégénère par l’action commerciale d’une société de médias toujours à la recherche du déclenchement de l’émotion, du divertissement, et du parti pris.

 

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