"Humanité", Saez. Inception de la critique.

Le 30 novembre paraissait le dernier album de Damien Saez intitulé 'Humanité". Un album inattendu, aux accents presque punks, dont les paroles violentes et nerveuses font hurler, alors que l'album est pourtant enrobé des schémas rocks les plus léchés de l'Artiste. Konbini et Twitter crachent de consort sur le tout, et plus particulièrement sur les paroles. Pourquoi ? Eléments de réponse :

Il parait que des kebabs sont recrachés (Konbini). Que des saintetés sont bousculées (Twitter). Que des adolescentes et des superficielles sont insultées. Il parait que ça fait tâche. Et bien, Inception étant à la mode, voici la critique des critiques ! 

C'est le dernier SAEZ, "humanité", qui fait hurler dans les chaumières. A l'heure des chaines de télévision ultra-régulées, des clips artificiels hollywoodiens et des gangstas-acteurs qui se revendiquent religieux appuyés la réplique plastique de leur kalash, rois de la rime autotunée, Saez, apparemment, fait hurler. Il parait que c'est grave.

A quel moment avons-nous perdu notre faculté au cynisme et préféré cette propension massive à toujours penser que la cible est globale, à tel point que tous les spécialistes des opinions en moins de deux cents caractères se soient rués nerveusement sur leurs claviers ?A quel moment, lorsque les Sex Pistols chantaient "God Save The Queen", il a fallu le prendre comme des messies auto-proclamés qui avaient la solution à chaque problème qu'ils dénoncent ouvertement naïvement, et que tout un chacun, de la mégère à la ménagère en passant par mon chien, nous nous sentions visés ? Quel est le problème ?

Aucun. A en lire les pavés des valideurs des bonnes oeuvres et de l'engagement culturel, le problème était que Saez doit chanter l'amour, les fleurs, panser les mélodrames quotidiens et faire de la poésie pour coeur brisé. Navré mais il faut le leur dire : vous vous dupez seuls. Les premiers albums de Saez étaient aussi adolescents, réactionnaires et égocentrés que le dernier, si ce n'est plus. Refaites un tour sur God Bless pour vous rendre compte qu'il y a autant de textes d'ultra-gauche assez niais que sur "humanité". Qu'est-ce qui justifie votre différence d'appréciation ?

Car, à bien l'écouter, cet album, si l'on s'arrête seulement sur la partie musicale (ce que vous n'avez absolument pas fait, dans vos colonnes : à aucun moment la plume critiquant l'artiste ne mentionne un élément musical ou un tout petit point technique), cet album, disais-je, est sûrement l'un des plus léchés et des plus audacieux du névrosé que tant revendiquent poètes, d'autres punks, d'autres pourri. Si l'on doit s'attarder sur "humanité", l'arrangement du violon et la gamme choisie amènent une musicalité profonde à un morceau rock suspendu qu'il va être dur de retrouver chez Thylacine, Kalash Criminel ou Orelsan. La couleur "Synthwav" très originale de "La belle au bois dormant" est incontestablement une des choses les plus osées qui se soient faites dans le rock francais mainstream depuis belle lurette. Les clins d'oeil, aussi, à d'énormes influences, sans pour autant que cela ne devienne de la pâle copie (coucou la Mano Negra !), sont des richesses structurelles intéressantes pour de nouvelles générations en quête de connaissances.

Majoritairement, le milieu et la majorité du public ne s'arrêtant plus qu'à des formats radios standardisés et des habitudes mièvres (plus de ponts, plus de schémas alambiqués, couplet-refrain et ainsi de suite), le problème n'est pas du côté musical. L'ours a sorti des albums bien plus frigides et désertiques, et a également sorti des compositions orchestrale sans la moindre parole beaucoup plus étoffées sans que les experts du clic ne s'en offusquent. Soulignons que beaucoup d'artistes, aujourd'hui, qui vendent les kebabs plutôt que de les faire vomir, seraient incapables de déchiffrer les deux premières mesures de la partition. Ne parlons même pas des critiques nouvelle-génération, dont le niveau de compréhension d'une signature rythmique doit être similaire à leur capacité à pondre des phrases de plus de deux lignes et d'avancer quelques mots de vocabulaire précis : proches du néant. Qui oserait juxtaposer une attaque hautaine sur la dystopie, ampoulée, préconisant de laisser à ceux qui savent le droit de faire (Coucou K-dick, on se souvient de ce qu'ils disaient de toi avant que tu ne deviennes mondialement célèbres malgré ton comportement personnel, ta paranoia et ton amour pour les amphétamines et le speed ?), avec le terme "fanzouze", argument épouvantail sommaires qui ferait marrer n'importe quelle personne s'entendant dire que c'est une analyse qui ne se base pas sur le passé ombrageux de votre "plume" (c'est un grand mot, j'en conviens) envers l'artiste qu'il critique ?...

Alors quoi, si ce n'est la musique ? Les paroles ? Ah oui, voilà. Le problème, ce sont les paroles. Islamophobe, qu'on a dit. "Misogyne, il n'y a pas, le sage avait raison".. ? Bien. Lorsque "The Clash" chantaient que le daron était un "bankrobber", et qu'il n'avaient jamais fait de mal autrement qu'à des portefeuilles, c'était de la sédition malsaine ? Quand Brel chantait que les bourgeois, devenant vieux, deviennent cons, c'était du mépris de classe ? Bien. Brassens, dans 95%, pareil.

Saez comme tous les artistes, n'est ni un héros, ni un artiste qui cherche à plaire à tout prix. Et il suffit d'écouter Ferré, il suffit de lire Artaud (le caca ?..), il suffit de savoir Verlaine pour comprendre que la majorité des artistes ne s'embarrasse pas de vos validations (coucou KoolSeb) et sont loin d'un mode de vie angélique qui guide les autres sur le pas de l'Avenir Flamboyant. Ferré est plein de paradoxes (on parle de sa voiture ?). Brassens frôle parfois avec la misogynie. Est-ce pour autant que toute l'oeuvre est invalidée ?

Saez est un humain, désemparé, cynique, qui ne s'arrête pas, comme certains journalistes qui n'ont jamais créé que de la réaction, à la binarité enfantine de croire que l'Art peut se passer du vulgaire. De croire que la poésie peut se passer de l'Argot. De croire que la peinture ne peut pas être que de tâches...

Quand on sort de ce prisme personnel qui amène la bienséance au stade d'étouffement, quand, autour de nous, les télévisions mettent en vitrine des êtres standardisés au point de rendre malades des milliers d'anorexique silencieuses, quand une partie de nous tous sommes pris en otage entre les réseaux et nos libertés individuelles, c'est être manichéiste primaire que de croire que celui qui hurle n'est pas lui aussi pris au piège. Qu'il est au dessus, et non pas avec. Que de voir une page facebook et une demande d'approbation malgré les discours tenus au quotidien, oui, c'est un paradoxe complexe, comme, à différentes échelles, nous en avons tous.

Alors, quoi, Kombini ? Non, le rap n'est pas plus misogyne que le rock, pas plus que toi ni moi, ni Saez. C'est la propension d'un monde globalisé qui tend à dire que si on vise précis, on touche tout le monde ? Pourtant, c'est précis, c'est ciblé mais ça ne nomme personne. Tout est monté en épingle comme une satyre qui ne concerne personne à 100% mais tout le monde - Saez y compris - à 10%, ou plus ou moins. C'est le but de personnaliser un comportement en caricature. De démonter un archétype.

Et c'est ce détail là qui m'inquiète, en plus de votre incapacité à exprimer une critique en prenant autre chose en compte que l'état de vos intestins sur le coup. C'est pas que je défends Saez, car une partie de son oeuvre - celle que vous préférez, apparemment - m'est complètement étrangère. J'ai appris avec Saez à ne jamais trop chercher à creuser l'Humain derrière l'Artiste, parce que, sorti des communications aseptisés des community manager de Jul et de PNL, un artiste, c'est un humain, comme vous et moi, et que souvent, c'est de la merde.

Suite à votre critique, je suis allé voir vos playlist, pour voir quels artistes le média "Valideurs de bonnes paroles" se permet de conseiller. Allez, un petit extrait. Avenue Montaigne, de Maès '(je ne connaissais pas, et heureusement que j'ai l'estomac solide comparé à Konbini ) : "Et tu m'verras plus dans les médias ; Toi t'étais où, quand j'étais pas demandé ? J'regarde mon pénave, dessus j'ai 30 appels manqués J'mets en chaleur tes bitches " Aucun problème ici pour le critique à la plume de boue de Konbini : c'est validé et conseillé. Ensuite "Bankable", de Nelick.. " Encore les mêmes gows qu'on pas formés ; Attendent que je performe et perfore leur hymens". Un grand hymne pour la libération et le pouvoir des femmes, clairement, merci, Konbini, pour le conseil. Saez est un névrosé à ignorer car il éloigne le saint-troupeau de la voie de la tolérance universelle, par contre, Nelick, c'est frais et en tête de vos playlists. Le problème n'est ni le texte ni l'artiste, ni Nelick ni Saez : le problème c'est la différence de traitement des deux par vos services, et ce que ça révèle des mentalités actuelles. 

Passons peut-être vos interview de Kalash Criminel, qui ont pour but de demander à un gansgta-rappeur s'il préfère aller à la salle de sport cagoulé ou pas cagoulé. s'il préfère faire l'amour cagoulé ou non, là il n'y a plus de problème concernant le second degré ou la critique (je comprends très bien l'humour et le cynisme de KC, moins votre différence de traitement), quand il explique qu'il "baise les cougars cagoulés, mais les vraies meufs sans cagoule". Okay ! Je vous dis, heureusement qu'on a l'estomac plus solide que vous !

On pourrait peut-être citer KOBO, pour terminer, que vous citez en highlight sur votre page facebook suite à ce que vous appelez un "freestyle lunaire", avec sa phase qui semble vous avoir conquis, où il dit "La plus belle défense c'est l'offense...". N'y a t-il pas d'autres personnes pour qui cet adage pourrait s'appliquer ?

En réalité, le problème c'est pas tant l'artiste que la façon dont il est perçu et attendu. le problème souvent, c'est moins l'oeuvre que le public et les critiques, véritables ruines qui se croient sémaphores.

Et puis, au fond, vomir son kebab, c'est jamais très agréable, mais, en y réfléchissant bien, est-ce que c'est si grave que ça ? Un nouvel album sort en février, je ne peux m'empêcher d'attendre, car je n'ai pas le culot de vous souhaiter, cette fois-ci, que vous recrachiez vos Mac Chicken...

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