Une vie vivable grâce au théâtre

Nous sommes des jeunes metteurs en scènes et comédiens. En cette fin du festival d'Avignon, voici notre tribune libre où nous posons des questions sur l'état du théâtre aujourd'hui dans notre société française et quels changements nous aimerions voir pour notre art.

Retrouver le lien. Le contact humain. Le théâtre devrait être la plateforme de ce genre de rencontres. Or ce n’est pas le cas. Quelque chose s’est figé ici aussi. On ose aborder seulement les personnes que l’on connait. Pas l’étranger. Nous ne réussissons plus à sortir de notre zone de confort. L’élitisme a grignoté du terrain, a refroidi les coeurs et les corps. Proposer des idées simples telle qu’une boisson offerte pour l’achat d’une place permettrait de renouer le contact, l’échange parmi des individus isolés qui viennent pourtant partager un temps et un espace commun. Qui viennent découvrir une oeuvre éphémère, chaque soir unique. Retrouver l’idée de l’aventure. “S’aventurer hors de soi”. Dédomestiquer les corps afin qu’ils osent échanger…

Nous nous sommes aussi amusés à nous livrer à un calcul intéressant…Très pragmatique. Un cocktail “chic” organisé à chaque première, dans un grand théâtre public de notre capitale française, coûte environ 3000 euros. Verres de vin, boissons non alcoolisées, petits fours, fromage et charcuterie…Si l’économie de ces cocktails de première étaient simplement plus correctes, nous arriverions facilement à une économie trois fois moins élevée, c’est à dire à un pot de première à hauteur de 1000 euros. Bières, boissons non alcoolisées, cacahuètes, chips, fromage et charcuterie. Et toujours dans une idée d’échange et de partage, nous aimerions proposer au public la possibilité de ramener quelque chose à boire ou à grignoter afin de prolonger ce moment convivial. Bref, sachant qu’il y a environ 15 spectacles par an dans ce genre de théâtres et du coup 15 avant premières, réduire par trois, financièrement, ce genre d’évènements équivaut finalement à une économie de 30 000 euros. Le salaire d’un veilleur de nuit correspond à 3000 euros par mois toutes charges comprises. Est ce que vous voyez où nous voulons en venir ? Avec cette économie, il serait possible d’ouvrir les théâtres pour répéter la nuit dix mois par an. Ou répéter pendant les vacances d'étélorsque les théâtres sont habituellement fermés. Les artistes parisiens manquent cruellement d’espaces de répétitions et la recherche artistique ne fait pas peur aux oiseaux de nuit.

Nous proposons aussi que chaque théâtre laisse à disposition un espace de répétition où l’on pourrait s’inscrire à chaque début de mois. Ce qui éviterait de devoir faire la demande un an à l'avance. Nous sommes surpris de voir souvent des espaces de répétitions vides dans les théâtres. Nous pensons ici au 104 par exemple. Alors que nous souhaitons qu'une chose avoir des espaces de répétitions. Le théâtre avec son bar, son restaurant, sa librairie, sa bibliothèque resterait ouvert de 10h à 1h du matin. Le théâtre deviendrait un véritable lieu de vie, d'échange. On laisserait des livres et des jeux à disposition. On pourrait aussi proposer au public d'assister à certaines répétitions des spectacles en cours. Certaines de ces répétitions auraient lieu en plein air et seraient ouvertes à tous. Il y aurait dans le théâtre des concerts de musique, des expositions et trois fois par an une fête où tout le monde est convié.

On est surpris de constater qu'au festival d'Avignon il faut un badge pour rentrer au bar du in. Pour amener les gens du quartier au théâtre, il faudrait créer des partenariats avec les activités du coin. Par exemple, le cinéma du quartier pourrait proposer une place de cinéma avec une place de théâtre à tarif réduit.

Nous nous posons aussi une autre question. Une question que l’on pourrait qualifier d’éthique. De bienséance humaine. Pourquoi dans certaines capitales européennes, Bruxelles par exemple, le contact est il plus immédiat ? Ou tout simplement plus humain ? (Concernant l’écoute, les réponses professionnelles - car ils répondent -, la chaleur dans leurs espaces…) En France, il est très difficile d’obtenir un rdv avec les institutions ou simplement une réponse à un mail envoyé …

Sur les scènes de théâtre françaises, ce sont très souvent les mêmes comédiens et comédiennes issus des grandes écoles de théâtre que l’on vient applaudir (ceci grâce au JTN). Nous proposons que pour chaque spectacle programmé, il y ait une audition ouverte à tout le monde pour au moins un rôle. Afin que le public se renouvelle, nous proposons qu'au moins une représentation d’un spectacle programmé se déroule à l’extérieur du théâtre et qu'il soit gratuit. Il pourrait se jouer, par exemple, dans un café proche du théâtre, sur une des places du quartier, ou chez les gens directement dans un appartement. Nous proposons aussi pour chaque saison d'un théâtre un spectacle qui inclut des amateurs et les gens du quartier. Il nous semble essentiel de renouveller le public du théâtre et de faire venir toutes les classes sociales, tous les âges dans ces lieux artistiques. Il y a selon nous dans ces lieux trop d'entre-soi à savoir un public élitiste. Nous sommes surpris qu'au théâtre de Genneviliers ce soit le public du 5ème arrondissement de la ville de Paris et très rarement le public populaire de Genneviliers qui assiste aux spectacles.

Nous remarquons aussi que ce sont souvent les mêmes spectacles qui sont programmés avec les mêmes metteurs en scène. Nous proposons que les programmateurs se déplacent au moins une fois par mois dans un lieu qui ne soit pas un lieu institutionnel, ce qui permettrait de repérer des talents et de renouveller la programmation. Il en est de même pour les journalistes. Rare sont ceux qui vont voir des spectacles en dehors des grandes scènes française. Et pourtant “l'art ne coule pas dans les lits qu'on a fait pour lui” écrit le poète Jean Dubuffet.

Et aussi d'inclure le choix du public pour un spectacle de la programmation. On demanderait à une association du quartier de programmer un spectacle pour la saison du théâtre. Nous souhaiterions plus de transversalité dans les fonctionnements des lieux. Par exemple pour un spectacle en cours de création dans le lieu on pourrait créer un partenariat avec les associations locales près du théâtre pour la création des costumes, du décor. L'art pour nous doit avoir aussi une fonction de cohésion sociale.

L'art du théâtre est l'art du présent et pourtant les spectacles, dans le réseau public, sont programmés deux ou trois ans en avance. Est ce que chaque théâtre ne pourrait pas laisser plusieurs trous dans sa programmation afin de se laisser la possibilité de programmer un spectacle en cours de saison ?

Nous sommes face à une société figée. Nous avons besoin de retrouver de l'humanité dans nos dialogues avec les institutions.

Nous aimerions retrouver la joie d'être ensemble avec un vrai mélange des savoirs, des cultures, des âges et surtout quitter l'entre soi de nos lieux culturels. A nous, aux jeunes artistes de notre génération de faire bouger les lignes, de prendre notre destin en main. 

A méditer : "Ai-je réussi à modifier la structure du monde dont je me désolidarise, ou me suis je contentée de m'isoler moi même ? Ai-je pris parti avec d'autres à un mouvement de résistance et à une bataille pour la transformation sociale ? Notre exposition commune à la précarité constitue le terrain partagé d'une égalité potentielle et nos obligations réciproques de produire ensemble des conditions de vie vivables. En reconnaissant le besoin que nous avons les uns des autres, nous reconnaissons tout aussi bien les principes de base qui informent les conditions sociales, démocratiques de ce que nous pourrions appeler la "vie bonne". Ce sont les conditions critiques de la vie démocratique, au sens où elles appartiennent bien à la crise en cours, mais aussi au sens où elles appartiennent à une forme de pensée et d'action qui répond aux urgences de notre temps."Extrait tiré de l'essai "Qu'est ce qu'une vie bonne ?" de Judith Butler.

Benjamin Barou-Crossman comédien, metteur en scène Cie TBNTB

www.tbntb.com

Spectacle : “L'âme gitane” produit par antisthène production. Le 29 Septembre 2018 à 17H30 à Alfortville; du 4 Avril au 27 juin 2019 au Guichet Montparnasse à Paris; La compagnie TBNTB va aussi mener pendant trois ans à Agde en partenariat avec la cohésion sociale des actions artistiques en vue d'une comédie musicale intitulée “Body Agde”.

 Fanny Touron comédienne et metteure en scène.

Spectacle : “Un petit mètre carré pour exister” Produit par Coq Héron Productions et antisthène production. Du 25 septembre au 13 octobre 2018 au Théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi inclus, à 21h30.

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