Au pays (confiné) de Juliette

Juliette a 36 ans, elle est trisomique et travaille dans un ESAT, un établissement d’aide par le travail, à Pessac, tout près de Bordeaux. Depuis sa fermeture, le 17 mars, elle est confinée à Toulouse, chez son père, où elle apprend petit à petit à vivre avec les règles strictes que nous impose le Coronavirus.

« Le virus, il tue toutes les mères, je l’ai vu dans le journal » confie Juliette avant de rajouter « faut pas qu’elles sortent et mon copain non plus, voilà c’est tout ! » Juliette est confinée chez son père depuis le 17 mars. Elle devait y passer le week-end, comme elle en a l’habitude, deux fois par mois pour participer à un atelier de danse et de dessin, puis revenir chez sa mère à Bordeaux mais elle est restée coincée à Toulouse. Son copain lui manque. L’Esat de l’Alouette, à Pessac, où elle travaille aussi. Sans oublier, les « deux maniaques », comme elle s’amuse à appeler ses parents de Bordeaux. Juliette attaque sa sixième semaine de confinement, loin de sa maison, du bus, de ses trajets quotidiens, des croissants qu’elle achète en douce à la boulangerie au coin de sa rue, des plats du self qu’elle adore, avec une préférence pour la macédoine surtout quand le chef y va fort sur la mayo, de ses rituels quand elle rentre chez elle après le boulot, de « son film » qu’elle a le droit de regarder de 17 à 21h. Depuis le début du confinement, elle ne prononce jamais le mot Coronavirus, elle dit seulement « il faut le tuer le virus ! ». La première semaine, elle téléphonait tous les jours, à la même heure, à Virginie, pour savoir si l’Esat était ouvert. Plus perturbée qu’angoissée, ne comprenant pas vraiment ce qui se passait autour d’elle. La semaine suivante elle a arrêté d’appeler.

Il a fallu un peu plus de temps pour qu’elle intègre le confinement, l’interdiction de sortir, les règles à appliquer, l’attestation à remplir, les masques qu’il faut porter maintenant et qu’elle trouve « ridicules ». Du temps aussi pour saisir que des gens en meurent tous les jours. Pour Juliette, la mort est une abstraction quand elle ne touche pas des personnes de sa famille. C’est seulement lorsque sa mère où son copain lui ont expliqué qu’ils faisaient partie des gens à risques que le message est passé, qu’elle a compris la gravité du moment, qu’on pouvait mourir du virus, de « cette connerie » comme elle dit.

 Ce qui ne l’a pas empêché de sortir, tous les jours, la seconde semaine. De quitter l’appartement sur la pointe des pieds, discrètement comme elle sait très bien le faire, pendant que son père et sa belle-mère travaillaient à côté. « On s’en est aperçu, le jour où elle a appelé après avoir pris le tram dans la mauvaise direction. Un peu avant, elle s’était rendue à pied chez des amies qui lui ont expliqué qu’elles ne pouvaient par lui ouvrir tout en parlant avec elle depuis l’interphone » raconte son père. Ces amies connaissent bien Juliette et ce n’est certainement pas un hasard si elle a choisi d’aller chez elles. Un test ? Une façon d’éprouver la réalité ? De voir de ses propres yeux ? À la suite de cet épisode, Juliette n’est pas remontée dans le tram.

 Les semaines suivantes, elle est sagement restée assise sur un banc devant la maison pour parler à voix haute avec « son groupe ». À côté d’elle son classeur vide et sa chemise contenant plus de deux cent feuilles blanches piquées dans le bureau de son père. Elle y écrit les titres des épisodes du Miracle de l’amour, son film, son groupe. Son monde enchanté. Son bonheur. Son autre moi. Ses ami-e-s imaginaires, même si elle essaye de rassurer ses parents en leur expliquant, « je fais les deux, je suis un peu avec vous et un peu avec eux, je les quitte pas ». Avec le confinement, son autre monde a pris encore plus de place. Alors, il a fallu trouver des occupations, de nouveaux rituels pour occuper le temps et faire qu’elle ne reste pas toute la journée « en boucle », à parler toute seule.

 Avant le 17 mars, les journées étaient rythmées par les activités de l’Esat où Juliette travaille dans un atelier de conditionnement. Elle fabrique des boîtes en carton ou encore des paniers cadeaux pour Yves Rocher. Elle est très fière de son travail même si elle n’a plus envie de voir « les personnes ». Avant le 17 mars, elle allait aussi chez « son homme », à Bègles, pour passer le week-end. Son copain travaille aussi dans un Esat. Il vit seul dans un appartement, le confinement est une épreuve pour lui. Il s’ennuie, « c’est long, très long, je regarde la télé toute la journée et je sors un peu devant chez moi. J’ai peur, on a pas tout ce qu’il faut pour se protéger, pas de masque. Dans la rue, je fais attention à ne pas croiser des gens quand je vais retirer de l’argent au distributeur le mercredi » raconte celui qui n’a plus qu’à cocher la bonne case de son attestation de sortie préremplie. Tous les jours, une infirmière passe le voir, il est diabétique et a besoin d’un traitement. Il y a aussi l’éducateur et l’auxiliaire de vie du SAVS (Service d’Accompagnement à la Vie Sociale) qui s’occupe du ménage et des courses une fois par semaine. Sans oublier Chloé, sa coordinatrice, qui l’appelle régulièrement pour prendre de ces nouvelles. Ça lui fait du bien, car il ne voit personne depuis six semaines contrairement à Juliette très entourée par sa famille. Chaque jour, à 17 heures, ils s’appellent pour se raconter ce qu’ils font. Lui, commente ce qu’il a vu à la télé, elle, lui raconte les épisodes du Miracle vus la veille. Avant, ils les regardaient souvent ensemble. Pas de rendez-vous sur Skype, ils préfèrent se téléphoner et de toute façon Juliette n’est pas à l’aise pour parler devant un écran, elle n’aime pas ça. Il leur arrive aussi de discuter, pendant qu’elle prépare son gâteau au yaourt ou son fondant au chocolat, un des nouveaux rituels du confinement, soit un dessert tous les deux jours. « Une préparation méticuleuse qui peut lui prendre une bonne partie de l’après-midi si on ne vérifie pas de temps en temps » confie son père. Dans ce contexte où les repères de Juliette ont disparu, les tocs réapparaissent et tout est source de plaisir : rester deux heures sous le jet de la douche, piquer des tranches de pain beurrées que l’on retrouve planquées sous son lit, se coucher très tard dans la nuit pour ne pas perdre son héroïne, Hélène et toute la bande du Miracle de l’amour ou parler à voix haute dans la rue sans se soucier des passants. Pour y remédier, la famille se mobilise, l’occupe avec des parties de Yam, un peu de gym en suivant les vidéos envoyés par Farah (sa monitrice de la section à temps partiel) et Juliette doit écrire tous les jours un texte pour avoir le droit de regarder son film de 21 à 23 h. Et ça marche, depuis le 17 mars, elle écrit régulièrement et raconte la vie de son groupe. Dans sa dernière lettre, elle parle de Christian et d’Hélène : « Mon cher Christian, il joue de la batterie avec des baguettes, il glisse les doigts, il tient très fort pour jouer et c’est notre groupe après on est bien, c’est pour nous, c’est pour passer la répétition. Hélène elle chante sa voix est parfaite, elle est tellement très jolie, elle est un peu fragile, elle a peur, elle est angoissée, tout à fait, je les protège tous… »

Et puis, il y a les jours où Juliette est toute seule, parce que ses proches travaillent, parce qu’ils sont parfois découragés, parce que son frère préfère discuter avec ses copains ou regarder un film, parce qu’elle les fait tourner en bourrique, parce qu’ils ferment les yeux sur son inertie, sur sa capacité à laisser filer le temps, à être en boucle... Ça ne dure jamais très longtemps mais c’est ainsi. De toute façon, elle ne veut plus parler au psychiatre qu’elle a vu deux fois à Bordeaux, « il m’écoute pas, il baille, il est nul, fatigué de naissance ça se voit dans ses yeux ». Non, ce qui lui manque surtout à Juliette, c’est son copain, l’Esat « sans les personnes », les activités de la STP, la marche active du samedi matin, le basket du vendredi, Yan, son pote de l’atelier avec qui elle parle de son film et qui lui prête son portable, parce que comme elle l’explique après avoir craqué et fondu en larmes : « je peux pas dire adieu à mon groupe, je les aime ! »

Le 13 avril, toute la famille était devant l’écran pour écouter Macron. Juliette a commenté avec espièglerie son allocution à table, comme d’habitude, elle avait capté l’essentiel, tout en jouant aux cartes et en faisant mine d’être ailleurs : « jusqu’au 11 mai, nous (mon groupe et moi) on reste là, on a pas envie de mourir ». En attendant, la réouverture de l’Esat, Juliette et son copain perçoivent leurs salaires. À ce jour, aucune information n’a été donnée par l’ARS (l’Agence Régionale de Santé) concernant la réouverture de l’Esat. Juliette devra attendre encore un peu pour savoir « à quelle heure il ouvre » et rentrer à Bordeaux avec tout son groupe…

 

 

 

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