Merci pour ces moments : EELV est mort, vive l'écologie politique!

Suite à la décision hier soir de Yannick Jadot de se retirer de la course à la présidentielle annoncée en direct à la télé avant même le vote des sympathisants écologistes prévu ce weekend, voici ci-dessous ma lettre de démission définitive du parti EELV que je préfère adresser à ma conscience. Sans rancune les ami-e-s, et à bientôt pour de nouvelles aventures:

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« Nous devons aimer, non pas avec des paroles et des discours, mais par des actes et en vérité. » Evangile selon saint Jean

Ma chère conscience,

Je crois en me réveillant ce matin que je n'ai jamais été aussi content d'avoir pris la décision il y a quelques mois de partir finalement loin d'Europe Ecologie Les Verts et de ses élu-e-s, même européens, au vu de l'article ci-dessous:

http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/20170223.OBS5707/hamon-et-jadot-se-marient-les-coulisses-de-l-accord-electoral.html

J'ose encore, sans doute un peu naïvement, espérer que cette histoire de circonscription pour Yannick Jadot est une médisance de ses « ami-e-s » pour qu'il ne soit pas indemne des éclaboussures opportunistes de ce type de deal. Parce qu'il m'a toujours semblé que Yannick était sincère quand il accordait plus d'importance au mandat européen qu'à un mandat de député national pantin du régime présidentiel français rétrograde. Mais encore une fois malheureusement, je peux me tromper.

Ce matin me revient juste en mémoire ce que nous étions une toute petite poignée de militantes et militants à clamer au congrès EELV de Pantin en juin dernier avec la motion Tout Autre Chose: l'important, le primordial, l'essentiel, ce n'était pas de savoir si nous ne passerions plus jamais d'accord avec le Parti socialiste (comme le proclamait alors la majorité) ou si nous allions continuer à le faire (comme le revendiquait un autre courant pour conserver des élu-e-s, ce qui avait au moins le courage de la sincérité), mais c'était de le décider, de décider de tout type d'accord stratégique et électoral, démocratiquement. Nous disions simplement que quand une décision nous engageait toutes et tous, elle devait être prise par toutes et tous. Et certainement pas comme ça avait été le cas jusqu'alors par une poignée d'élu-e-s et de sachants. Oui je sais, on va me répondre que des milliers de votant-e-s à la primaire écolo ont décidé il y a quelques jours à 80% de « poursuivre les négociations en vue d'un accord ». Mais d'abord si accord il devait y avoir, ce devait être à trois, et certainement pas avec le seul Parti socialiste. Et surtout personne n'a voté il me semble pour voir le candidat de l'écologie politique renoncer tout seul à sa candidature au journal de 20h, privant pour la première fois les écologistes d'un candidat à l'élection présidentielle française depuis 1974. Et surtout, personne de sincèrement écologiste ne peut accepter un tel conflit d'intérêt en confiant aux députés sortants le choix de négocier pour eux-mêmes, comme le décrit l'article calamiteux de l'Obs ci-dessus.

Ma chère conscience, j'ai une pensée émue ce matin pour toutes les militantes et les militants d'EELV, celles et ceux qui restaient encore malgré tout, et qui doivent encore une fois, après tous les abus de leurs dirigeants ces dernières années, avaler leur chapeau, leur dignité et leur confiance pour accepter que ce soit d'ores et déjà plié pour la présidentielle et les législatives. Je me dis un peu égoïstement que moi au moins, pendant dix ans, j'ai été conseiller et collaborateur d'élu-e-s écologistes, donc que ces dix années passées aux Verts et à Europe Ecologie Les Verts, j'ai été salarié et que les quelques blessures à mes idéaux étaient compensées par le fait que je connaissais le luxe de travailler pour ce en quoi je croyais, et non pas dans une entreprise quelconque afin de juste « gagner ma vie » tout en rejetant au plus profond de moi la logique capitaliste, à l'instar d'un grand nombre de mes ami-e-s. En dix années, j'aurais tout de même eu l'immense chance, tant professionnellement que politiquement parlant, les deux se confondant souvent quand on est « assistant parlementaire » (les anciens collègues pourront le confirmer, sauf sans doute Pénélope Fillon), de connaître les antres du Sénat, d'une mairie et d'une communauté d'agglo, du siège d'un parti politique, de l'Assemblée nationale, et last but not least du Parlement européen. Ce qui est une sacrée chance pour acquérir de solides connaissances de notre architecture institutionnelle française et européenne. Donc d'ores et déjà pour cela, vraiment merci à tou-te-s les élu-e-s pour qui j'ai travaillé de m'avoir fait confiance pour faire un bout de chemin ensemble, merci pour ces moments.

Merci également aux membres passés et présents de la « Transnat », commission au sein de laquelle je m'étais le plus investi pendant plusieurs années, et qui ne cesse de produire du fond sur les questions internationales, oh combien nécessaire dans la configuration géopolitique actuelle. C'est bien souvent d'ailleurs au sein des commissions thématiques internes d'EELV que sont produites, dans l'indifférence générale, la plupart des idées programmatiques qui nourrissent utilement ce mouvement.

Ma chère conscience, à mon arrivée chez les Verts au début de l'année 2006, je me souviens avoir perçu ce mouvement comme une secte sympathique, tournée sur elle-même et ses propres échéances, mais portant des idées radicales qui résonnaient fortement en moi après une expérience en Inde auprès de mouvements gandhiens post-développementistes. J'avais même écrit ça à l'époque en assistant à un débat entre les cinq candidats à la primaire écologiste en vue de la présidentielle de 2007:

http://binjamin.over-blog.com/article-2148500.html

Dix ans plus tard, notre nombre d'adhérents n'a guère évolué, et a même baissé. Par contre, notre image dans l'opinion a elle fortement évolué, et pas vraiment en des termes flatteurs. Du petit parti alternatif prônant de faire « de la politique autrement », EELV est passé au petit parti opportuniste donnant l'image de pratiquer autrement la politique, en étant encore plus cynique et obsédé par le pouvoir que les autres. Triste ironie! Et cette évolution, j'y ai assisté aux première loges pendant ces dix années, au début toujours très enthousiaste quand nous parvenions à accéder à des postes institutionnels supplémentaires, puis progressivement de plus en plus atterré par la façon dont nous nous « organisions » « collectivement » pour construire notre rapport au pouvoir. Je pensais réellement que nous entrions dans les institutions pour y faire de la politique et principalement les transformer de l'intérieur, alors que nous faisions de plus en plus simplement de la politique pour entrer dans les institutions. Après la présidentielle de 2007 et son petit 1,57%, il y a eu les municipales et les cantonales de 2008 où les Verts ont fait respectivement plus de 8 et plus de 11%, puis surtout sont arrivées les européennes de 2009. Avec 16,9% des voix à l'échelle nationale, Europe Ecologie dépassait pour la première fois le Parti Socialiste et suscitait en nos rangs un extraordinaire enthousiasme, nous laissant envisager que le vent de l'histoire avait peut-être tourné et qu'enfin sonnait l'heure de l'écologie (parce qu'il y a urgence, comme nous le savons trop). Ensuite, Europe Ecologie toujours, qui se voulait un mouvement de rassemblement des écologistes dépassant les Verts, rassemblait plus de 12% des voix aux élections régionales de mars 2010, marquant un léger tassement mais tout de même la confirmation d'une vague de fond écologiste dans l'opinion. Quelques mois plus tard, en novembre, Europe Ecologie et les Verts décidaient alors de fusionner entre le mouvement et le parti pour donner Europe Ecologie Les Verts au congrès de Lyon.

Malgré les belles photos de presse de rassemblement à l'époque, je me souviens d'une période d'extrême tension entre les cadres d'Europe Ecologie et ceux des Verts, notamment entre Dany Cohn-Bendit et Jean-Paul Besset d'un côté, et Jean-Vincent Placé et Cécile Duflot de l'autre. C'est à partir de cette époque que j'ai réellement considéré le duo Cécile/Jean-Vincent, fonctionnant en tenaille, comme prêt à tout pour lui-même et néfaste pour l'image de l'écologie politique. Au prétexte de la fin des divisions picrocholines des écologistes pour une nouvelle maturité vis-à-vis du pouvoir justifiant l'accession à des postes de responsabilité, nous nous vautrions alors sans vergogne dans les pantoufles de la 5e république. A partir de 2011-2012, nous avons pour la première fois pu obtenir des groupes parlementaires au Sénat puis à l'Assemblée, grâce à des accords avec le Parti socialiste, mais au prix d'une image dégradée dans l'opinion. C'est à peu près à cette époque que mon énergie militante jusqu'alors plutôt enthousiaste et concentrée sur la construction programmatique, s'est peu à peu transformée en énergie négative avec la ferme intention d'empêcher à mon modeste niveau celles et ceux que je qualifiais de « Firme », autour de Cécile et Jean-Vincent, d'avoir les pleins pouvoirs. C'est dans cet état d'esprit que j'ai abordé le congrès de Caen et que j'ai très très mal vécu le ralliement de mes amis de l'époque comme Julien Bayou à la majorité d'alors. Je pense que c'est à ce moment-là que nous avons commencé notre descente dans les abimes de l'opinion alors que nous avions toutes les cartes en main pour continuer notre progression électorale et culturelle.

Je passe rapidement sur les épisodes suivants de la participation puis de la sortie du gouvernement sans concertation avec la base militante, du limogeage de Pascal Durand comme secrétaire national parce que pas suffisamment aux ordres, de la mise en scène médiatique minable des démissions personnelles de toute une partie de nos parlementaires se croyant devenus importants parce que dialoguant avec le Premier Ministre, du départ tonitruant de la secrétaire nationale suivante Emma Cosse pour retourner au gouvernement avec le même portefeuille que précédemment, celui du logement, deux ans plus tard, de la glauquissime et lamentable affaire Baupin, où comment un parti censé être à la pointe du combat féministe pouvait contenir en son sein un prédateur sexuel sans vergogne pendant des années sans que personne ne réagisse, de l'annonce malheureuse du renoncement de Nicolas Hulot, seule personnalité à même de rassembler le plus largement possible le camp de l'écologie bien au-delà de l'appareil EELV pour 2017, sur fond de rumeurs persistantes quant aux pressions exercées sur lui tant de la part du gouvernement et de l'Elysée que de Cécile et de ses proches, des primaires de l'écologie de l'automne dernier, où l'espoir revenait un petit peu après avoir vu désigner comme candidat de l'écologie un Yannick Jadot considéré comme moins politicien et plus garant de l'autonomie de l'écologie que les autres, jusqu'à son abandon en rase compagne hier soir en direct à la télé, avant même le vote des sympatisants de ce weekend. Le vote prévu est désormais sans objet, et donc sans intérêt.

Tous ces évènements mis bout à bout, n'ayant bien entendu pas le même degré d'importance, dessinent tout de même un tableau absolument calamiteux du rapport des écologistes français avec le pouvoir politique. Tant et si bien qu'aujourd'hui tout est à reconstruire en termes d'image et de crédibilité. Avant, les Verts n'étaient pas crédibles, mais avaient un trésor entre les mains, un fort capital sympathie et l'image d'un mouvement en avance sur son temps. Aujourd'hui EELV est, à raison pour tout ce qui est invoqué plus haut, détesté dans l'opinion. EELV est perçu comme Ethiquement et Esthétiquement Laids et Vulgaires, avec un manque flagrant de classe, de modestie et de bienveillance.

Le dernier coup de grâce vient donc d'être donné hier soir par Yannick Jadot, en grande partie sans doute aussi malgré lui. Mais on ne peut pas désormais prendre part honnêtement à un vote en offrant un voile de vertu démocratique à un énième putsh oligarchique. Car comme le disait si justement Coluche: « Ils voudraient qu'on soit intelligent et ils nous prennent pour des cons, alors comment on fait? » Et bien on s'en va, laissant cette génération de dirigeants enfants pourris gâtés de la politique mourir avec le vieux monde, pour reconstruire loin de la foire aux vanités du pouvoir un mouvement d'écologistes sincères. Nous sommes tous malades de cette élection présidentielle et du rapport infantile au pouvoir qu'elle occasionne. Mais c'est par la démocratie et le partage le plus large possible des responsabilités que l'on soigne ce mal, pas par des négociations en catimini d'un bout de papier qui, aussi noble soit-il d'un point de vue programmatique, a encore beaucoup moins de chances d'être adopté qu'en 2012.

Ma chère conscience, je ne supporte plus de voir que dans ce parti, la capacité de négociation et de placement et les ambitions sont toujours plus récompensées que le travail de fond et les véritables convictions. La dichotomie entre les valeurs que l'on porte et la façon dont on se comporte n'a toujours pas été résorbée et c'est à mes yeux elle qui explique principalement pourquoi en 2017 il y a encore si peu d'adhérent-e-s au (jusqu'alors) principal parti de l'écologie politique en France alors que cette idée ne cesse de progresser dans l'opinion. Ce n'est pas une question de ligne politique mais de comportement et d'éthique collective.

L'écologie est plus qu'une ligne politique, c'est également une façon d'être à soi et aux autres, une révolution mentale et comportementale à porter au sein du mouvement social tout comme des institutions, et qui doit gagner la bataille culturelle au sens gramscien du terme avant de se préoccuper des victoires électorales. Car sans un soutien social et sociétal réel, l'écologie est condamnée à faire figuration au sein des institutions, sous perfusion d'un accord électoral avec son « grand frère » socialiste. L'écologie politique en France mérite mieux qu'un parti groupusculaire à la posture politique plus gauchiste qu'écologiste et surtout se montrant incapable de discipliner dans le sens de l'intérêt collectif la foire aux égos de ses dirigeants, dont une bonne partie, encore plus ridicule, se sentait tellement incontournable et représentative qu'elle est partie fonder des micro-partis débiles n'ayant pour ultime ambition au départ que de fournir à François Hollande une pseudo caution écolo pour 2017, et depuis le renoncement de ce dernier, se partageant aujourd'hui entre Benoit Hamon et Emmanuel Macron.

Ma chère conscience, tout ça me donne de plus en plus sérieusement envie de ranger ma conception des relations internationales et des droits humains, mon idée européenne, ma vision de la laïcité et mon cosmopolitisme dans ma poche le temps d'une élection présidentielle pour voter pour la France Insoumise, finalement seul mouvement qui pour l'instant semble respecter la volonté de ses adhérents et ne pas les prendre pour des imbéciles. Ou alors à l'opposé, mais j'aurais tout de même beaucoup de mal, ranger ma conception de la justice sociale et de la lutte contre les inégalités dans ma poche pour choisir l'oligarchie d'Emmanuel Macron comme rempart au fascisme nauséabond de Jean-Marine et de ses tristes sbires. Face au cynisme des marchands de partis, finalement ces deux options se tiennent assez bien pour un écologiste.

Bref, pour conclure ma chère conscience, je n'ai plus envie de dépenser de l'énergie dans un parti politique qui finit par être négative à force de dépit et de désespoir quant à son incapacité collective à se comporter mieux pour se rendre plus beau et désirable. Et toute énergie dépensée en ressentiment et en opposition n'est que pure perte et empêche le rehaussement vibratoire et l'élévation du niveau de conscience.

Il faut désormais qu'EELV meurt pour que vive l'écologie politique. Alors merci tout de même pour ces moments, et merci de me rayer cette fois-ci définitivement des adhérents d'EELV, n'ayant plus l'intention de siéger à un conseil fédéral sans objet, de travailler encore dans une commission méprisée ou de croire toujours à un projet partagé quand il est si mal incarné.

Ma chère conscience, je suis finalement bien plus heureux d'être totalement en accord avec toi, désormais éloigné d'un parti, du pouvoir et des institutions, que perdu et désillusionné au cœur d'une machine malade. Reste à défendre sur le terrain, dans une démarche citoyenne sincère et désintéressée, le rapprochement nécessaire de toutes celles et ceux mettant au coeur de leur réflexion l'écologie politique, dont Jadot, Hamon ET Mélenchon, en débordant largement les marchands de partis pour ne pas voir la France d'ici quelques semaines avoir à choisir entre oligarchie à bout de souffle et néofascisme mortifère.

EELV est mort, vive l'écologie politique (sincère).

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