Covid Sa mère

Ce 27 mai, une campagne Ulule démarre. Initiée par le collectif Backpackerz autour d'une compilation inédite intitulée Deuxième Souffle, 21 titres contre le COVID, elle renoue avec l'esprit collectif voir politique d'un milieu trop souvent considéré comme égocentré et apolitisé. L'occasion de revenir sur la manière dont celui-ci s'est positionné pendant cette période étrange de crise sanitaire.

Pochette Deuxième Souffle compilation © Graphisme Maxime Masgrau Pochette Deuxième Souffle compilation © Graphisme Maxime Masgrau

La pandémie de COVID 19 et son lot de mesures auraient pu marquer l’avènement de la notion de collectif, pourtant si difficile à penser dans ce monde de consommation individuelle, de réussite personnelle et de définition de soi comme mesure ultime. Tous reclus, chacun renvoyé à sa réalité, expérience collective s’il en est que beaucoup ont cherché à éviter.

A croire que pour certains, leur propre exceptionnalité fait règle pour les autres. En somme, les inégalités tant territoriales que sociales ont fleuri comme nature en confinement… Collectif déjà bien mis à mal par les différents plans de démantèlement du service public comme la loi HPSP visant la mise en concurrence des structures hospitalières ou la réforme de l’École qui met fin à la notion même de groupe classe pour les Lycées. Il (le collectif) semble désormais passé de mode, relever d’un autre temps.

Pourtant, beaucoup l’ont évoqué ce collectif, certains l’ont appelé de leurs vœux en période de repli. Chacun y allait de sa petite phrase, de son petit vœu pour ce « Tout » qui nous réunirait et nous permettrait justement d’assurer notre survie individuelle (et non l’inverse).

Il était applaudi ce collectif tous les soirs à 20h, certains même allant jusqu’à s’investir personnellement pour soutenir l’hôpital considéré tout à coup comme l’institution héroïque du moment. Des personnalités ont même mis la main à la poche pour venir aider cette institution d’État dont la mission est inscrite dans la constitution même de la République : assurer secours et assistance à tous les citoyens sans distinction.

Clément Viktorovitch : Peut-on négocier la santé ? - Clique, 20h25 en clair sur CANAL+ © Clique TV

A peine dé confiné, les belles promesses d’un nouveau monde oubliées, faute de les avoir authentiquement considérées. Penser le collectif suppose de prendre pour point de départ le fait qu’un collectif n’est pas la somme des individus qui le compose. A ce titre, l’enjeu n’est pas la responsabilité individuelle, mais la responsabilité collective qui implique l’individu à condition que le cadre collectif l’y invite, le favorise.

Cela suppose nécessairement anticipation et projection dans le temps. Cela empêche nécessairement de hiérarchiser les groupes d’intérêts et les individus. Sinon, c’est un collectif en série et non en groupe (une collection plus qu’un collectif).

Or, nous n’avons assisté qu’à un manque fondamental d’anticipation et à une mise en concurrence des citoyens entre les héros (essentiellement hospitaliers oubliant royalement tous les autres secteurs de la vulnérabilité en activité et notamment les travailleurs sociaux), les performants (ceux qui ont continué de travailler sans questionner l’impact du travail à domicile sur la santé mentale des personnes et notamment les risques de burn out), les généreux et solidaires et les mauvais joueurs qui prenaient des formes et des allures diverses selon les groupes de personnes et les régions.

Les témoignages et constats sur la gestion des attestations selon qu’on est habitant du 93, parisien ou dans le grand ouest n’ont fait que démontrer combien la gestion de crise prenait des formes différentes selon les espaces et les faciès. Comme le rap le jeune Youssef Swatts « on était parti pour tous restés ensemble » et pourtant, c’est le chacun pour soi qui domine encore et toujours. Tentative pour contrer cet état de fait, ce jeune belge a tenté de réunir des collègues pour échanger et se rencontrer malgré les distances et distanciations.

Youssef Swatt's, Demi Portion, Aketo (SNIPER), Vin's, l'Hexaler - Freestyle en live © Youssef Swatt's

Au lieu de voir et de sentir que cette expérience collective pouvait nous rapprocher par le partage d’une situation délicate, c’est la délation qu’on a revu fleurir à côté des initiatives citoyennes de fabriquer des masques, des repas pour les soignants (mais jamais pour les CHRS, les MECS, les internats éducatifs, les foyers de vie, etc.).

Bref, une fois de plus, c’est le visible, ce qui est manifeste qui est privilégié et non les souffrances mises au ban de la société, celles que cette dernière refuse d’admettre et de voir, des violences conjugales aux violences intra familiales au sens large (et qui n’est pas que le fait des pères) en passant par les enfants présentant des troubles du comportement et de l’apprentissage entre autres.

Autrement dit, face à l’expérience commune de pandémie appelant à la responsabilité collective qu’est censé incarner l’État, c’est à la responsabilité individuelle que les membres de ce collectif sont renvoyés : chacun décide s’il renvoie ou non son enfant à l’école, s’il porte ou non un masque, des gants…

Ainsi, beaucoup de dons ont été faits pour soutenir l’hôpital en temps de crise. De Jul qui a revendu ses disques d’or et de platine pour en offrir les recettes, à Booba recyclant les produits de sa marque de textile pour en faire des masques gratuits pour les soignants.

Tant mieux, mais reste à savoir comment le collectif peut encore avoir un sens s’il ne tient plus qu’à la bonne volonté des uns et des autres? A leur âme charitable? Dans Piège de freestyle #58, au contraire, 40 MCs se sont réunis pour signifier les différentes incohérences de la gestion de crise en restant à leur place d’artiste.

PIÈGE DE FREESTYLE #58 "Connerie Virus" feat. 40 MC's - LE RAP S'ADRESSE À MACRON !! © Piège de Freestyle

Ce faisant, la responsabilité du collectif n’est pas inquiétée et les individus quant à eux sont poursuivis, jugés, évalués à leur bon cœur, leurs bonnes mœurs et conscience. Les rapports humains évoluent et se transforment l’air de rien mais cela ne questionne pas.

Comment être avec autrui si je m’écarte dès qu’il m’approche à moins d’un mètre? Est-ce favorable à la rencontre, au partage, à la mise en relation sensible et non seulement intellectuelle? Quelle société humaine sommes nous si nous ne nous touchons plus, ne pouvons plus nous atteindre les uns et les autres, communiquer par d’autres biais que le langage, etc? Vraies questions, vraies angoisses pour certains aussi : passer de l’isolement au vivre ensemble n’est pas chose aisée.

Lorsque nous sommes reclus en nous, sur nous, notre perception devient alors la seule mesure des choses. De ce fait, nous sommes enfermés alors dans une pensée dite solipsiste (seule) qui s’avère souvent inféconde car n’étant pas confrontée à son autre, sa contradiction et/ou sa dimension délirante. En somme, le confinement renvoie à l’isolement qui ne permet pas de penser l’altérité, le collectif qui suppose un peu de dialogue justement.

La plupart des récits de confinement étaient donc assez logiquement autocentrés faute d’échanges réels possibles avec autrui et beaucoup ont « profité » de cette période pour avancer sur soi, découvrir de nouvelles passions pour eux-mêmes, apprécier les moments simples de la vie… (quand on a la chance de pouvoir le faire). Quoi de plus normal quand l’Autre devient potentiellement source de danger pour Soi?  

En lieu et place d’une expérience collective, c’est l’expérience individuelle de l’isolement, de l’être face à soi qui a pris le pas comme l’exprime Furax Barbossa dans son dixième freestyle de confinement sorti le 19 mai dernier. L'ensemble de la série s'intitule A l'isolement

FURAX.BARBAROSSA - A L'ISOLEMENT/Freestyle 10 - AMERTUME A LA PROD © Furax. Barbarossa.Officiel

Cet isolement a été massif dans certains endroits et quartiers français puisqu’il a généré une impunité de certains agents des forces de l’ordre censés incarner la loi. Les amendes, arrestations et bavures ont eu lieu dans le 94, dans le 93 mais peu dans Paris intra-muros malgré « les îlots de résistance » autoproclamés comme dans le 18ème arrondissement.

La loi ne vaut qu’à condition d’être appliquée partout de la même manière sinon, elle ne fait pas autorité, elle perd sa fonction symbolique de vecteur de paix sociale.

Fidèle à sa fonction de valorisation du collectif, malgré les chimères de l’industrie qui cherchent souvent à l’en détourner, le mouvement HipHop a une fois de plus démontrer combien les expériences collectives lui était chères. Même confinés, la rencontre et l’élan vers autrui restaient présents.

Entre les danseurs qui proposaient des battle sur Instagram, les graffitis artistes qui se sont transformés pour l’occasion via des propositions visuelles originales, les compétitions de Djing en live sur Youtube ou sur Instagram dans le pur respect de la tradition émulatrice de la culture HipHop (la confrontation n’est pas le lieu de la domination d’autrui, mais de l’émulation collective : par la battle ou la compétition nous devenons meilleurs l’un et l’autre et non l’un contre l’autre), il y avait de quoi faire.

Les rappeurs n’ont pas été en reste. Au-delà de la présentation des gestes barrières de Booba qui a rappelé à son public de rester chez lui, d’autres en ont fait des hymnes réels comme Lady Leshurr par exemple avec son titre Quarantine.

Lady Leshurr - Quarantine Speech © Lady Leshurr

Nous y voilà, pour pouvoir penser le collectif comme une entité en soi dépassant nécessairement la somme des individus qui la compose, encore faut il accepter que l’individu ne soit pas la mesure de tout. En tant que tels, les individus sont limités tant en puissance qu’en compétences. Nul ne peut tout seul et indépendamment des autres.

Or, si l’individu est la mesure ultime, alors chacun devient l’ennemi de tous et la notion même de complémentarité se confond alors avec la concurrence.

Pire, cette idée de l’individu comme unité de mesure ultime ne correspond pas aux principes même de la République qui se fonde sur l’idée de la primauté du collectif. Si nous sommes égaux, ce n’est pas en vertu des compétences individuelles, des potentiels de chacun, mais bien en tant que sujets de droits ce qui nous permet tous d’exister dans nos différences sans en être inquiétés. Autrement dit, notre égalité ne tient pas à nos caractéristiques, mais bien à notre être ensemble.

C’est ainsi que nous sommes libres, ensemble, dans le contexte défini par la loi et ceux qui en sont exclus sont accompagnés pour en bénéficier grâce à la fraternité en acte : l’action sociale, médico-sociale et sanitaire. C’est donc bien le collectif qui donne sens à l’existence citoyenne et non le sujet qui donne le ton de la citoyenneté.

Sauf que cette primauté du collectif comme condition nécessaire à la définition de l’intérêt général est aujourd’hui mise à mal par l’idée que seule la liberté individuelle et les droits particuliers favorisent l’émancipation.

Étrangement, c’est souvent dans le rap qu’on retrouve cette notion d’engagement collectif faute d’implication suffisante de l’État, qui inscrit sa dimension HipHop. On a vu fleurir les morceaux collectifs pendant ce confinement comme le titre de soutien au personnel soignant par le collectif de rappeurs réunis autour de Alpha Tauri pour 20h du matin. Est-ce que cela ne rappelle pas combien la notion de collectif reste le cœur vibrant du milieu ?

20H DU MATIN © Alpha Tauri

L’émancipation ne vaut qu’à condition d’être collective, que l’individu s’inscrive dans un collectif qui lui ouvre des possibles et non l’enferme dans sa condition, sa case. C’est ainsi qu’il peut alors créer, c’est-à-dire inventer, construire, innover. Celui qui reste dans sa sphère, son monde, son univers, ne peut être force de proposition car il reste enfermé dans un monde limité à ce qu’il connaît déjà. Pas de rencontres, pas d’ouverture des possibles.

C’est à travers l’échange et le partage que les horizons s’ouvrent, pas dans la réflexion solitaire et univoque. La quête de la réussite individuelle vient même freiner en soi la création car elle amène au mimétisme : faire comme les autres parce que c’est la recette qui marche et non métaboliser (la digérer, la faire sienne, la transformer)

C’est le risque des méthodes dites de benchmarking, de management par le résultat, de coaching individuel : sous couvert d’espoir c’est beaucoup de peines qui adviennent… A trop vouloir croire en l’individu on le charge de tous les maux et de toutes les responsabilités au point de l’écraser sous son propre poids. L’individu ne vaut que dans le collectif qui lui donne jour, ni plus ni moins. Les citoyens agissent dans le cadre qui leur est donné et non en soi, en eux-mêmes.

Alors que cette crise pouvait faire ouvrir les yeux sur la nécessité de sortir du culte de la réussite individuelle, c’est encore et toujours les initiatives personnelles qui sont sollicitées et non des actions collectives fortes et signifiantes.

C’est notamment ce que ce morceau collectif Espoir et Peine initié par Swift Guad révèle. Comment s’émanciper dans l’isolement de nos situations précaires, car j’ai besoin d’autrui pour le faire et qu’on ne me renvoie qu’à moi-même?

"ESPOIR & PEINE" - SWIFT GUAD, GEULE BLANSH, JP MANOVA, TAÏRO, YOURI, FADAH, DASOL(PROD JEAN JAILLE) © Swift Guad

Pour que la création advienne, encore faut-il que le créateur s’expose, propose quelque chose d’original, d’intime, de personnel. Ce faisant, il cherche à rejoindre l’autre et s’inscrit d’emblée dans un collectif. La création s’adresse à autrui tout en étant aussi le fruit de son apport qui lui revient alors transformé. L’art transforme la matière qui n’est pas encore définie comme telle, il est intuition du monde qui se révèle à l’artiste autant qu’au spectateur.

Fondamentalement rencontre, il s’inscrit donc dans une relation où l’artiste et le spectateur se rejoignent à travers et autour de l’œuvre. Il y a influence réciproque et c’est ainsi que la création et le collectif ne font plus qu’un. Ce n’est pas la rencontre entre deux individus, mais une rencontre par laquelle l’un et l’autre se confondent, se rejoignent et ainsi forment un tout avec tous les autres.

En ceci, l’art vise toujours quelque chose du collectif, même si ce n’était pas l’intention première de l’artiste. C’est pourquoi en cette période éminemment politique et collective, le milieu du rap continue d’être pionnier en termes de création, de production et d’association comme le montre la compilation Deuxième Souffle, 21 titres contre le COVID initiée par Backpackerz.

Loin de chercher à tirer leur épingle du jeu, les artistes ont donné chacun des titres et une campagne de financement participatif ( sur le site Ulule ) débutera le mercredi 27 mai au 17 juin afin de récolter le maximum de fonds et les reverser à la Fondation des Hôpitaux de Paris, Hôpitaux de France.  

Comme quoi, ce sont les activistes HipHop qui assurent la mission qui revient au politique mais restent toujours décrits comme des individualistes invétérés et inconscients du monde qui les entourent. Les artistes présents sur cette compilation démontrent le contraire, une fois de plus. 

 

 

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