Toi, le Parisien (Ma Nemesis)

Tu n’es probablement pas un méchant au fond. Tu n’es pas le genre de type qu’on a peur de rencontrer dans le métro aux heures tardives sous le regard distrait des caméras de la RATP. Pourtant, tu es un tueur de la rame, un génie du strapontin.

Tu n’es probablement pas un méchant au fond. Tu n’es pas le genre de type qu’on a peur de rencontrer dans le métro aux heures tardives sous le regard distrait des caméras de la RATP. Pourtant, tu es un tueur de la rame, un génie du strapontin.

Au moment d’entrer dans le wagon, tête baissée, tu te faufiles, tucrées le chaos au milieu de tes congénères. Tu t’assois sur le strapontin quand tout le monde se met debout. Tu empêches les gens de sortir du wagon, parcequ’au moins, si t’es au milieu des portes, tu pourras tout de suite squatter une place assise. C’est vrai qu’elle est longue la ligne 8. Entre Ledru Rollinet la Motte Piquet, ça fait une trotte et t’as raison de vouloir finir ta nuit. Huit heures trente, ça fait tôt pour se coltiner les odeurs de pisse de laveille et les relents d’aisselles de tes semblables. Car tu es une espèce invasive. Tu es nombreux.

T’aurais adoré te réveiller au son des oiseaux,marcher en savates sur le carrelage froid de ta cuisine, déjeuner du pain rassis de la veille, gratter le givre sur le pare-brise de ta voiture et faire dix bornes, même quinze sur les petites routes de campagne pour arriver au boulot. Un peu de chlorophylle, le parfum de la bouse et le petit frisson au moment de poser tes mains sur le volant gelé. Mais tu es là. Et moi aussi. Tu as croisé mon regard sans même me voir. J’ai l’impression de te connaître. Ton visage ne m’est pas familier, mais sous ton masque j’arrive à te reconnaître. C’est bien toi que j’ai croisé plusieurs fois auparavant. Je me souviens. Tu conduisais ta Mégane. Si ! maintenant j’en suis sûr ! c’est toi qui te trouvais au milieu du carrefour ce jour-là... Tu étais dans les bouchons et tu es resté là seul au monde, collant la voiture devant toi pour ne pas perdre un pouce de terrain. Tu insultes lesautres à tue-tête dans ta Mégane en écoutant RMC. D’ailleurs, maintenant que j’y repense, je crois que c’est toi que j’ai vu encore, un soir à Saint-Arnoult. Tu m’as fait une queue de poisson sur la droite pour passer juste devant moi au péage. T’avais ton gosse harnaché dans son petit siège sur la banquette arrière. Vite, tu devais faire vite pour rentrer avant que le chiard ne vomisse encore sur le velours de ta Mégane dci. Ca pue la gerbe depuis ce jour là dans ta bagnole. Mais c’est pour ça que t’es toujours presséet de mauvaise humeur dans ton carrosse. C’est pas pour ça que tu refuses la priorité à droite, ni que tu passes au rouge en sortant du boulot dans lesembouteillages. Non, tu le fais parce que tout le monde le fait. Parce quec’est comme ça. Parce que tu ne vois pas pourquoi tu serais le seul abruti à ne pas faire comme les autres, à ne pas tirer ton épingle du jeu. C’est la vie…

Et ta vie, elle est déjà assez dure comme ça. Dans le boulot ton boss te fait déjà vivre un calvaire et quand tu rentres, t’as du mal à causer à ta femme parce qu’elle est crevée elle aussi. Elle est un peu nerveuse, le mioche a encore écrit sur le mur de la salle de bains. Et puis il a encore eu une crise d’asthme à l’école. Et puis, pourquoi quand elle rentre du boulot c’est à elle de récurer les chiottes. Pourquoi ça ne serait pas ton tour aussi un peu ? Ceci dit, ta femme n’est pas toute blanche non plus dans l’histoire. Elle s’en fout un peu ta femme, de se garer en double file ou sur un passage clouté pour aller chercher le pain. Le Rav4 en warnings, c’est pas un drame.Y’en a pas pour plus de cinq minutes. Et puis elle ne met pas son clignotant pour tourner. Mais elle n’aime pas quand on lui fait la remarque. Ah ça non, elle n’aime pas. Elle fait des grands gestes, elle gueule des insanités, mais on ne l’entend pas. Pas grave, on devine. C’est pas de sa faute, la pauvre. Pour elle aussi, la vie est dure. Elle ne va pas se laisser emmerder par un connard qui lui fait remarquer qu’elle a failli provoquer un accident. En fait l’accident, il a déjà eu lieu une fois, elle s’est mise sur la file de gauche pour tourner à droite, parce que sur la file de gauche, y’a moins de monde, vu que normalement c’est pour aller tout droit. Elle a renversé une moto. Rien de grave, un tibia péroné pour le motard. Il s’en remettra. Et son Rav4 n’a pas une égratignure. De toute façon,ils font n’importe quoi ces motards. Ils roulent entre les files…

Tout ça pour dire que vu ta femme, je comprends quand même un peu que t’aies pas envie de récurer les chiottes en rentrant du boulot. Tout ce que tu veux c’est qu’on te foute la paix et que tu puisses te coller tranquillement devant la téloche. Y’a match ce soir. T’aurais bien invité tes potes, mais t’en as pas dans un périmètre de moins de huit stations de métro. Ca fait loin. Ca fait long. Je te plains. T’es pris au piège, quoi que tu fasses. Même ton engeance est prisonnière. Ton gosse ne sait même pas que les vaches ont des cornes. C’est vrai, comment pourrait-il savoir, elles sont toutes décornées au salon de l’agriculture. Mais c’est mieux que rien le salon de l’agriculture. Tu y vas parce que tu le sens bien, il te manque un truc ici, à « Paname ». T’as pas ton compte de prairie. Mais c’est peut-être la dernière année que tu y vas à la porte de Versailles. Y’a de plus en plus de monde. Trop degens, trop de bruit, pas assez de place pour parquer ta Mégane. Mais bon, quand t’en reviens, tu peux essuyer un peu de crottin sur ton paillasson. Le lendemain matin, quand tu pars de chez toi pour une nouvelle journée de travail, tu baisses la tête et tu vois cette petite virgule de merde, est-ce d’âne, de chèvre ou de mouton, ornée d’un petit bout de paille, mystère. Ca te fait toujours un souvenir. Profites-en, bientôt il partira en poussière. Se dispersera dans la crasse de l’immeuble, se diluera dans les particules de gasoil comme tu te dilues dans ta ville, au milieu des tiens.

Je ne t’aime pas le Parisien, mais restons encore un peu hypocrite, tu veux ? Tu n’y es pour rien. Tout se joue ici, tout se fait et se défait dans le béton et les ors, les cercles et les milieux. Et toi, t’es là parce que c’est comme ça. C’est fatal. Alors tu t’adaptes. Mais tu ne causes plus beaucoup à ta femme. Et moi, qui croise simplement ton regard ce matin dans le métro parce que ta Mégane est en révision, oui, moi, je m’approche de toi. Je pue, je suis sale, pauvre. C’est ma pisse que tu sens. J’ai été comme toi, y’a encore pas si longtemps. T’as pas une pièce ?

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