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Billet de blog 8 déc. 2021

Zemmour a t-il sauvé les juifs ?

Les historiens peuvent débattre sereinement de la politique de Vichy à l'égard des juifs. Mais un politicien qui s'appuie sur la thématique pour fédérer l'extrême-droite affole certains d'entre eux et met en lumière le face à face caché de l'histoire et de la mémoire.

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On sait depuis Léon Poliakov (Bréviaire de la haine, 1951, 1989), Robert Aron (Histoire de Vichy, 1954), Raul Hilberg (La destruction des juifs d'Europe, 1961, 1987 et 2006) et bien d'autres, que pressé par l'occupant, Vichy a livré les juifs étrangers et apatrides, qu'il a refusé de dénaturaliser ceux possédant la nationalité française et marchandé avec plus ou moins de réussite afin de ne pas les déporter (selon Léon Poliakov 10% des juifs français et 50% des juifs étrangers ont été tués ; des travaux plus récents ont revu ces pourcentages à la baisse). Que cette relative préservation des juifs français ait résulté d'une affirmation d'indépendance et non d'un refus de l'antisémitisme ne change rien à l'affaire. À l'inverse, Robert Paxton, Michael Marrus (Vichy et les juifs, 1981, 2015) et d'autres mettent en relief l'antisémitisme de l'État français notamment interdits professionnels et spoliations, rafles et déportation vers les camps d'extermination ainsi que l'action des Justes.

On sait aussi que des responsables religieux et autres acteurs de la société civile française ont agi contre les persécutions antisémites par le biais de proclamations, de démarches auprès des autorités et de réseaux d'aide. Mais la comparaison avec les Pays-Bas administrés par un Reichskommissar nazi y montre des interventions plus nombreuses, plus puissantes mais au final tragiquement inefficaces : 75% de morts dans la population juive néerlandaise, 25% en France.

Voici donc Éric Zemmour prétendant que Pétain a sauvé les juifs !
Il cite un historien israélien (Alain Michel, Vichy et la Shoah, 2012) qui reprend des analyses partagées par de nombreux chercheurs.

Zemmour n'est pas un historien mais un politicien d'extrême-droite s'efforçant de détruire l'ostracisme idéologique qui frappe son camp depuis la Libération. Juif lui-même, il paye son entrée dans ce petit monde en montrant patte brune.

Mais pourquoi donc une telle importance donnée à cette affaire ?

Deux raisons à cela. Tout d'abord l'angoisse devant la possible destruction d'une digue à un déferlement de l'extrême-droite. Notons toutefois que la politique antisémite ne constitue qu'une partie des crimes reprochés à la collaboration. Le plaidoyer vichyste de Zemmour ignore la politique sociale, la soumission active à la vision nazie de l'Europe, l'enfermement des réfugiés et la répression de la Résistance sur lesquels Pétain et Laval ont été jugés à la Libération.

Et ensuite parce que le meurtre des juifs par les nazis fait l'objet d'une entreprise de mystification. Elle tend à faire disparaître les autres aspects du nazisme et il faut à tout prix que le monde entier y ait participé au point que la responsabilité des nazis s'estompe derrière celle des acteurs secondaires et des témoins. On se souvient du mensonge distillé par les Israéliens selon lequel le Grand Mufti de Jérusalem aurait convaincu Hitler d'exterminer les juifs. Il y a quelques années, les intellectuels polonais protestant contre l'appellation "camps de la mort polonais" se voyaient stigmatisés par le fait que certains de leur compatriotes de l'époque avaient participé aux persécutions antisémites.

Éric Zemmour incarne un basculement de l'extrême-droite classique mais aussi de groupes néo-nazis revendiqués, de l'antisémitisme vers l'islamophobie. L'observation de sites néo-conservateurs et pro-israéliens montre depuis quelques mois, leur ralliement à ce politicien.

Longtemps critiquées pour leur soutien à l'État français, leur manque d'empathie et leur passivité à l'égard des juifs persécutés durant l'occupation, les Églises et la société civile sont désormais désignées comme sauveuses des juifs. On prétend aussi qu'avant 1980, régnait le silence sur le génocide (lire François Azouvi, Le mythe du grand silence, 2012)

La "doxa" évoquée par Alain Michel au sujet de la politique antisémite de Vichy prend sa place dans une guerre idéologique. Depuis les années quatre-vingt et la radicalisation de la société israélienne, la victimitude juive et son pendant, la culpabilité universelle à l'égard des juifs, prennent le pas dans les travaux historiques influencés par la logique mémorielle, sur les autres aspects du nazisme. Il importe de conditionner les populations afin d'inhiber les critiques adressées à "l'état du peuple juif".

Tout change au gré des nécessités politiques ...


Lire aussi :
http://siteedc.edechambost.net/Paxton/Paxton_Michel_Zemmour_EdC.pdf
http://siteedc.edechambost.net/Paxton/Conclusion.htm
http://siteedc.edechambost.net/Paxton/Texte_Berliere_jan_2015.pdf

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