Mon voisin de palier, Carl Lewis, Zidane et d’autres

Un de mes voisins de palier est un homme d’un certain âge (il n’a que quatre ans de moins que moi), il est noir (contrairement au discours dominant, je ne suis pas obsédé par la race et la couleur mais la précision est d’importance) et très bien conservé. Beaucoup mieux que moi en tout cas. Il est même très athlétique.

 

Hier, je me suis lâché et lui ai demandé s’il pratiquait un sport. Il m’a répondu que non mais a aimé m’apprendre qu’il était un ancien champion africain d’athlétisme et qu’il avait brillé – ce qui n’est pas banal – à la fois sur 100 mètres et au saut à la perche. De son portefeuille, il m’a alors sorti des photos des années 80 attestant ses performances (il faisait entre 10 secondes et 10 secondes 2 sur 100 mètres), une en particulier où il avait enflammé le stade de Yamoussoukro, capitale de la Côte d’Ivoire, stade que je connaissais.

 

Très admiratif, il me parla de Carl Lewis, en regrettant qu’il y ait toujours eu entre le très grand sportif étasunien et lui une distance d’1 mètre 50 qu’il ne parvint jamais à combler.

 

Il me parla beaucoup du mental et expliqua ses performances par sa formation en URSS et à Cuba. « Là-bas », me dit il, « on m’a appris à dissocier complètement l’individu que j’étais et le sportif qui, lorsqu’il entrait dans un stade – y compris à l’entraînement, laissait l’homme derrière lui. »

 

Nous en vînmes à parler de footballeurs qu’il avait rencontrés et qui, quoique talentueux qu’ils aient pu être, ne réussirent jamais à atteindre cette étanchéité. Á tout seigneur tout honneur, nous évoquâmes le Zidane du « coup de boule » contre Materazzi. Il me dit qu’à sa place il n’aurait pas bronché malgré les insultes à répétitions contre sa mère et sa sœur, il aurait terminé le match en le gagnant et aurait dit à son antagoniste dans les vestiaires : « j’ai des copains qui vont t’attendre à la sortie. » Fondée ou pas, cette menace aurait calmé l’Italien insulteur.

 

Je dis alors à mon voisin de palier que, au moment de cet événement quasi incompréhensible, j’avais émis une hypothèse qui faisait rigoler tous ceux à qui je la soumettais : Zidane, qui avait déjà remporté une Coupe du monde et bien qu'élu meilleur joueur de la compétition, était ce jour-là dans une spirale de défaite. J’avais été frappé que, quelques dizaines de minutes avant le « coup de boule », il avait tiré un pénalty, très mollement, la balle heurtant la barre transversale et ne rentrant dans le but que par miracle.

 

– Je suis d’accord avec vous, me dit mon voisin. Il était dans la lose, il ne voulait pas aller dans cette Coupe du monde, on l’y avait traîné de force. Il y avait dans cette équipe, et dans son encadrement, des champion hors pair, des hommes de grande qualité mais qui était systématiquement au bord de la crise de nerfs : Zidane, ou encore Blanc ou Deschamps qui fumaient comme des pompiers dans les toilettes pour se calmer.

 

Lorsque nous nous séparâmes, mon voisin me dit : « la prochaine fois je vous parlerai de Marie-Jo Pérec et de la débâcle des JO de Sydney. »

 

 

Mon voisin de palier, Carl Lewis, Zidane et d’autres

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