Sur un questionnement de Lilian Thuram

 

Le footballeur Lilian Thuram s’est exprimé récemment en ces termes sur la dichotomie Blancs/Noirs : « Il y a du racisme dans la culture blanche. Les Blancs pensent être supérieurs. Les Noirs ne traiteront jamais les Blancs de cette façon. » Thuram réagissait, entre autre, au comportement ignoble de spectateurs de matchs de football qui poussent des cris racistes quand un joueur noir prend possession du ballon (il faisait en l’occurrence allusion aux supporters italiens, ceux de Rome étant champions en la matière).

 

Bien que Thuram mène, depuis qu’il a raccroché les crampons, un combat inlassable contre le racisme, dans le foot et dans la société, son propos pose de gros problèmes.

 

Il faudrait d’abord définir, ce qui me semble impossible, ce qu’est la culture « blanche ». Pendant des siècles, la peinture européenne fut d’inspiration chrétienne, pas blanche. Victor Hugo devint un écrivain progressiste, pas un écrivain blanc. Par ailleurs, est-ce que la couleur de la peau soude les gens ? Qu’y a-t-il de commun entre telle femme de service dans une école maternelle et le propriétaire de LVMH ? Rien, sauf pour Thuram peut-être, qui voit en elle et lui deux personnes blanches.

 

Pourquoi, demande également Thuram, les Blancs ne sont jamais nommés comme étant des Blancs, alors qu’ont dit « les Noirs », « les Jaunes » etc ? Pour la raison très simple que, depuis 2 000 ans, les Blancs sont très majoritaires en France. Si vous introduisez un canard dans un élevage de gallinacés, le canard sera nommé. Pas les poules et les coqs. En 1940, il y avait, dans la France métropolitaine, 5 000 Noirs. Ils étaient forcément visibles quand on en rencontrait un. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

 

Ce qui est dangereux dans la démarche de Thuram, ou encore de son collègue Vikash Dhorasso, un des rares footballeurs nettement de gauche, c’est qu’en glissant vers l’essentialisme, ils s’éloignent du combat politique, qui comprend tous les autres. Vers 1960, le troisième personnage de l’État était un farouche opposant au général De Gaulle. Il contestait en particulier les réformes constitutionnelles voulues par le premier président de la Ve République. Les antennes nationales lui étaient interdites (ah, la nostalgie de nombreux gens de gauche d’aujourd’hui pour De Gaulle !), si bien qu’on avait fort peu l’occasion de le voir et de l’entendre. Quand cela arrivait, j’aimais écouter cet homme aux analyses bien structurées et posées. Un jour, je me dis : « Mais ce type est noir ! ». Hé oui, le président du Sénat était noir. Il s’appelait Gaston Monnerville. Pouvait-on avoir un nom plus français que celui-là ? Son patronyme était celui d’une commune fondée au VIIe siècle par le roi Dagobert. Quant à son prénom, j’ai toujours pensé – sans en avoir la preuve –  qu’il avait inspiré Nino Ferrer, cet Italien du Lot qui connaissait forcément le Guyanais élu du Lot qu’était Gaston Monnerville. Qu’auraient fait les essentialistes d’aujourd’hui avec le Blanc Agostino Arturo Maria Ferrari (dit « Nino Ferrer ») et le Noir Gaston Monnerville ?

 

Thuram affirme qu’on ne nomme pas les Blancs. Mais bien sûr que si ! Ça dépend où. J’ai longtemps vécu en Afrique de l’Ouest où les Blancs étaient – ô surprise ! – très minoritaires. On entendait des phrases du style : « il y a ce Blanc, là, qui a brûlé un feu rouge ». « Blanc » signifiait « Français ». Les Africains parlaient également des Français en disant « les Européens ». Une manière de nommer sans nommer tout en nommant. Comme quand on évoque aujourd’hui les « Blacks ». Depuis les ravages du politiquement correct, une pratique de droite née outre-Atlantique dans les milieux d’extrême gauche, on nomme les Blancs en utilisant le terme « Caucasien ». D’un point de vue scientifique rigoureux, ce terme ne signifie rien. Mais il est tellement reposant de dire qu’un Caucasien s’est battu avec un Afro-Américain plutôt que d’énoncer qu’une rixe a eu lieu entre un Blanc et un Noir. Tout comme « Caucasien », le terme « Afro-Américain » est particulièrement sujet à caution. Des dizaines de millions d’Africains ne sont pas noirs tandis que des centaines de millions d’Américains ne sont pas étasuniens. Quand on nomme par la « race » ou la couleur, qu'on soit progressiste ou nazi, on finit toujours par se planter.

 

En 1960, une sprinteuse étasunienne écrasait la discipline. Elle avait du mérite car elle venait d’une famille de 21 enfants et avait longtemps été handicapée par la poliomyélite. Sans parler du fait que l’athlétisme était nettement, dans ce pays, l’apanage d’étudiants (vrais ou faux) blancs. Elle s’appelait Wilma Rudolph. Elle était magnifique à regarder courir. Cela n’a pas raté : elle fut très rapidement affublée du surnom de « gazelle noire » (The Black Gazelle). Enfant, elle avait joué au basket, avec le surnom de « Moustique ». C’est fou ce que les Noirs peuvent être source d’anthropomorphisme.

 

Bref, lorsque je regarde combattre Teddy Riner, je vois quoi : un Noir ou un judoka fabuleux ? Les essentialistes, que l’on trouve un peu partout désormais, y compris dans La France Insoumise (Mélenchon n’en pas fini avec eux – et elles), voient un Noir. Cela ravit le propriétaire de LVMH.

 

Parler en termes racialistes revient inévitablement à emprunter les plates-bandes de Gobineau (les Blancs, les Noirs, les Jaunes), donc à opérer des classements et à juger. Foin des coalitions entre cultures chères à Lévi-Strauss. La place est alors ouverte, prévenait l'auteur de Race et culture il y a soixante-dix ans, à la surdité, au refus et à la négation.

 

On vient de perdre au moins soixante-dix ans.

 

 

 

 

 

Sur un questionnement de Lilian Thuram

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