Maxime Vivas. Les Déchirures.

  

 

Avec un retard qui frôle le scandale (mais je sais que Maxime m’a déjà pardonné), je rends compte de ce formidable petit livre qui évoque quelques déchirures dans notre société en remettant en perspective quelques événements qui ont marqué les esprits parce qu’ils ont été médiatisés (ainsi que d’autres, bien plus significatifs), et qui ont glissé sur nos consciences comme l’eau sur les plumes d’un canard parce qu’ils n’ont pas été médiatisés.

 

Comme le remarque Paul Ariès dans sa préface, les actes «chemisophes » ne sont que la face un peu grotesque d’une violence cachée, quotidienne, harassante qui, dans l’entreprise, exploite les travailleurs en leur extorquant – comme l’avaient bien analysé Marx et Engels – une plus-value de plus en plus importante. Les actionnaires français sont les mieux lotis de la planète. En percevant 51 milliards de dollars l’année dernière, ils ont récolté à eux seuls le dixième des dividendes du monde entier. Lorsque le haut cadre licencier d’Air France perdit un pan de sa chemise blanche, les médias se sont bien gardés de rappeler ces faits brutaux mais pas bruts.

 

L’entreprise est devenue par ailleurs le lieu du rapt des consciences (aux États-Unis, certaines entreprises recrutent à l’aide de tests génétiques), de la déshumanisation du travail, de la déchirure des solidarités, d’une aliénation toujours plus forte. En France, deux salariés meurent par jour ouvré d’un accident du travail. 10 000 personnes meurent par suicide, certaines sur les lieux mêmes de leur travail (57 à France Télécom en deux ans). Trois fois plus que dans les accidents de la route, donc. Les agriculteurs eux-mêmes se cachent pour mourir : un suicide tous les deux jours en France.

 

France Télécom, ancienne entreprise publique florissante, aujourd’hui privée et dans le rouge – mais cotée en bourse, ce qui est tellement plus joli ! – fut une spécialiste du broyage des consciences, de la déchirure du tissu social. Pour améliorer la productivité, les patrons recommandèrent « d’introduire une dose de stress dans l’entreprise », se contrefichant du fait que le stress inhibe le cerveau et donc favorise les erreurs et les accidents.

 

Air France brilla elle aussi par sa sauvagerie déchirante. Le 5 octobre 2015, le Comité central d’entreprise apprit que 2 900 emplois allaient être supprimés à l’instigation de son patron Alexandre Marie Henri Begoügne de Juniac (« les aristocrates à la lanterne ! »), proche de Sarkozy, qui avait déclaré peu de temps auparavant que l’on pouvait peut-être à nouveau réintroduire le travail des enfants. Pas contents, les salariés voulurent tailler des croupières au DRH Xavier Broseta. Celui-ci fut, en fait, sauvé par des militants de la CGT. Ce qui n’empêcha pas le premier ministre Valls, qui a depuis fait carrière dans l’extrême droite catalane, de déclarer in situ : « Je suis venu ici, à Air France, parce qu’Air France est sous le choc, marqué par ces événements qui se sont déroulés et par ces images dures, difficiles à supporter, cette violence qui n’a pas sa place dans notre société. » Pour le Catalan ami des milliardaires, la ruine de trois mille foyers comptait beaucoup moins qu’une chemise arrachée.

 

Le pauvre Xavier qui, énarque, avait fait ses armes chez la ministre Martine Aubry, expliqua son calvaire : « Á un moment, quelqu’un m’attrape par derrière, tire le col de ma chemise si fort que le bouton du col lâche. Ma chemise y reste ». Un prix décidément bien lourd à payer pour avoir préparé le licenciement de 3 000 travailleurs. Á noter que, toujours militant du parti socialiste, Xavier travaille désormais pour Bolloré. Depuis 1995, ce haut fonctionnaire dont les études auront été payées par les impôts des salariés d’Air France, n’aura travaillé que sept ans dans le public.

 

Xavier connut certainement l’humiliation. Mais rien de plus. Pas un bleu, pas une menace. Les futurs licenciés crièrent simplement « Démission ! »). Il a fui, non parce qu’il avait été frappé, mais parce qu’il avait eu peur de l’être.

 

La lutte à Air France paya à moitié : les 2 900 licenciements devinrent 1 000 départs volontaires. Sans compter celui de Xavier.

 

Goodyear se singularisa également par la violence patronale, le harcèlement moral (14 suicides en deux ans), le non-respect du droit du travail, l’intimidation par les vigiles et une fermeture d’usine non justifiée. Face au refus de tout dialogue, quelques dizaines de salariés, au désespoir, retinrent pendant trente heures le DRH et le directeur de la production. Ces deux cadres ne subirent strictement aucune violence de la part de salariés qui en étaient à sept ans d’intimidation et d’angoisse. Une petite remarque personnelle : j’ai longtemps vécu à Amiens et ai été témoin il y a cinquante ans de la violence patronale dans cette entreprise qui gère les rapports sociaux avec vigueur. Les deux cadres retenus purent conserver leur téléphone portable et furent alimentés correctement. L’entreprise retira une plainte qu’elle avait déposée pour séquestration. Le procureur de la République poursuivit néanmoins et réclama 24 mois de prison (!) contre huit anciens salariés dont cinq élus CGT. Ils écopèrent de 24 mois de prison, dont 9 fermes. Un appel est en cours.

 

Préface : Paul Ariès ; postface : Viktor Dedaj. Villeurbanne : Golias, 2016.

 

 

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