Mes dix livres préférés (I)

Mon ami et ancien étudiant Serge Landy Grah est un formidable agitateur culturel en Côte d'Ivoire. C'est grâce à des personnalités comme la sienne que les pays d'Afrique peuvent progresser.

 

Il m'a lancé un défi à la fois facile et impossible à relever : afficher pendant 10 jours les couvertures de mes 10 livres préférés. Facile car, spontanément, deux grosses poignées d'ouvrages ont traversé ma mémoire fatiguée. Impossible, car une bonne centaine d'œuvres qui ont marqué ma vie d'homme et de lecteur auraient pu s'imposer.

 

Sans ordre hiérarchique, je commencerai par Homage to Catalonia (La Catalogne libre) de George Orwell. C'est pour moi ce qu'il a fait de mieux. Œuvre d'un observateur d'exception, d'un formidable journaliste, d'un homme réellement engagé au niveau de l'humanité souffrante et combattante. En Catalogne, qu'il avait rejoint quelques jours après son mariage, Orwell reçut une balle en pleine gorge qui le laissa avec une diction chevrotante. Et c'est aussi dans les tranchées de cette province résistant au franquisme avec l'énergie du désespoir, qu'Orwell comprit – avant quantité d'autres – la nature du mensonge stalinien.

 

Mes dix livres préférés (I)

 

Les Buddenbrook. Thomas Mann. En 1901, Thomas Mann a 26 ans. Il rédige ce pavé très fortement inspiré par l’histoire des siens. Le livre est sous-titré “ Le déclin d’une famille ”.

 

Et quelle famille ! De riches négociants qui viennent de s’installer dans une superbe demeure de Lübeck. Une extraordinaire concentration d’intelligence et de névroses. De l’inceste, de l’homosexualité à tous les étages. Et au bout, une œuvre littéraire fabuleuse. Outre Les Buddenbrook, Tonio Kröger, La Mort à Venise, La montagne magique, probablement son meilleur livre, contemporain de La recherche du temps perdu et d’Ulysse de Joyce.

 

D’abord conservateur très bon teint, longtemps antisémite et xénophobe, Mann deviendra libéral au bon sens du terme. Refusant de rallier Hitler, il sera contraint à l’exil.

 

Dans la famille Mann, il y a aussi le frère Heinrich, nettement plus de gauche, qui choisira la RDA contre l’Allemagne fédérale. On se souvient du Professeur Unrat (L’ange bleu).

 

Et puis, il y a les enfants de Thomas. Entre autres :

 

– Erika, chanteuse et écrivaine. Homosexuelle, elle épousera le poète anglais (homosexuel) Wystan H. Auden.
– Klaus, antinazi de la première heure, écrivain (Méphisto, histoire d’une carrière). Se suicide à Cannes en 1949.
– Gottfried Golo Mann. Lui aussi exilé, lecteur à l’ENS de Saint-Cloud. Lui aussi homosexuel. Auteur de De Weimar à Bonn.

 

Dans la descendance de Thomas Mann, des musiciens, des directeurs de banque, des savants.

 

Mes dix livres préférés (I)

 

 

The French Lieutenant's Woman. John Fowles. Le romancier anglais John Fowles est mort à 79 ans en 2005. Il nous a laissé trois ou quatre romans exceptionnels, qu’on peut rattacher au courant post-moderniste : The Collector (L’obsédé), The Magus (Le Mage) et, mon préféré, The French Lieutenant’s Woman(La Maîtresse du lieutenant français), fort bien adapté au cinéma – car c’était un défi – par Harold Pinter et Karel Reisz, avec Meryl Streep et Jeremy Irons. Le roman, qui offre trois fins différentes, permet à Fowles une réflexion profonde sur l’époque victorienne, sur Darwin et sur les personnages qui ont tendance à échapper à leurs créateurs…

 

 

Mes dix livres préférés (I)

 

 

Les Mots. Jean-Paul Sartre. Un ouvrage formidablement novateur que j'ai lu, parfois avec difficulté, au moment de sa parution en 1964.

 

Deux parties : “ Lire ” et “ Écrire ” dans lesquelles Sartre évoque sa vie d'enfant de 4 à 11 ans.

 

5 “ Actes ” :

Le premier acte présente les origines familiales.
Le deuxième acte évoque les comédies qu'a jouées Sartre en s'enfermant dans un monde imaginaire.
Le troisième acte est la prise de conscience de son imposture, de sa peur de la mort et de sa laideur.
Le quatrième acte présente le développement de ses diverses postures d'écrivain.
Le cinquième acte évoque sa folie, base de la dynamique de son œuvre.

 

La même année, il refuse le prix Nobel.

 

Mes dix livres préférés (I)

 

 

Tintin au Tibet. Hergé. Pour moi, son album le plus réussi, esthétiquement parlant, et le plus abouti parce qu’il a osé aller au plus profond de sa névrose.

 

J’avais 12 ans quand l’album est paru. Pour l’enfant du plat pays, en termes d’imaginaire et de fantasmagorie, la montagne, que je ne connaissais pas, ce fut celle de Tintin au Tibet. Il y a aussi cette très émouvante création d’un double, Tchang qui, on le sait, a existé dans la vie d’Hergé, et que Tintin doit sauver pour se sauver.

 

Je recommande la page 59, un travail fabuleux sur le mouvement, la couleur et les sentiments.

 

 

 

Mes dix livres préférés (I)

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