Mes dix livres préférés (II)

Les Soleils des Indépendances. Ahmadou Kourouma. Pour tous les écrivains que j’ai pu côtoyer en Afrique dans les années 80, il s’agissait du meilleur roman de la période postcoloniale en Afrique de l’Ouest francophone. Publié en 1968, ce constat des indépendances est très sombre. L’auteur nous dépeint une Afrique non démocratique, sans libertés. Les citoyens sont humiliés, appauvris. Violées, excisées, les femmes sont particulièrement victimisées. L’ordre traditionnel est chamboulé, l’ordre nouveau est un leurre.

 

En 2002, Kourouma prit position contre le concept d’ivoirité, qui mit le pays à feu et à sang. Kourouma est mort à Lyon en 2003. Sa famille ramena sa dépouille en Côte d’Ivoire en 2014. Une maison de la ville porte son nom. Située dans le Jardin des Chartreux, la Maison Ahmadou-Kourouma accueille des associations.

 

 

Mes dix livres préférés (II)

 

 

Hamlet. William Shakespeare. Le roi du Danemark, père d'Hamlet, est mort depuis peu. Son frère Claudius l'a remplacé comme roi et, moins de deux mois après, a épousé Gertrude, la veuve de son frère. Le spectre du roi apparaît alors et révèle à Hamlet qu'il a été assassiné par Claudius. Hamlet doit venger son père et pour mener son projet à bien simule la folie. Mais il semble incapable d'agir, et, devant sa “ procrastination ”, on se demande dans quelle mesure il n’est pas devenu vraiment fou. J’ai enseigné cette pièce pendant plusieurs années en Côte d’Ivoire et j’ai eu quelque peine à faire passer la notion de spectre.

 

Mon monologue préféré n'est pas “ To be or not to be ” mais celui de Claudius :


“ Oh my offense is rank ; it smells to Heaven
It hath the primal eldest curse upon't,
A brother's murder. ”

 

Au cinéma, Sarah Bernhardt fut la première Hamlet. Ma préférence va à Laurence Olivier.

 

En 1976, Johnny Hallyday sortit un double album de 28 titres intitulé Hamlet (paroles de Georges Thibault ; musique de Pierre Groscolas ; orchestré par Gabriel Yared).

 

Mes dix livres préférés (II)

 

 

Arthur Rimbaud. Poésies. Tu as 16 ans. Tu vaques. Tu appréhendes déjà le bac (rime riche). Et tu découvres soudain (soudain parce qu'au lycée on n'enseigne ni Rimbaud, ni Baudelaire, ni Verlaine) qu’un type de ton âge a écrit ceci:

 

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue. 

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme, 
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme. 

 

Alors tu lis tout Rimbaud, ce qui est – heureusement ou malheureusement – possible. Et comme tu viens de découvrir Laurence Olivier et Jean Simmons dans Hamlet, tu es subjugué, terrassé par ces vers, également écrits à l’âge de 16 ans :

 

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux ! 

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu ! 

- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

 

Dans la foulée, tu penseras que “ Le Dormeur du val ”, lui aussi composé à cet âge, est peut-être le poème le plus parfait de la littérature française.

 

Mes dix livres préférés (II)

 

 

Madame Bovary. Gustave Flaubert. Le procureur qui tenta de faire censurer ce roman s’appelait Pinard. Sous le banquier éborgneur, nous avons toujours des procureurs très excessifs mais ils n’ont pas de nom aussi ridicule. Comme c’est dommage ! Le procès rendra Flaubert immensément populaire.

 

Je lis ce livre en gros tous les deux ans depuis près de soixante ans. Je n’ai naturellement jamais pu résoudre l’extraordinaire mystère narratif de la première phrase : « Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. » Cet incipit, rédigé juste avant la publication, est pour moi une farce flaubertienne. Qui est ce « nous » dont on n’entendra plus jamais parler par la suite ?

 

Le long chapitre des comices est un fabuleux morceau de bravoure. Quant à la scène du fiacre hermétiquement clos, où les amants font l’amour pendant un bon moment, perçue d’un point de vue extérieur ou de celui du cocher, je n’insiste pas.

 

Dumas père et fils trouvèrent le livre épouvantable. Victor Hugo ne se trompa pas. De son exil, il écrivit à Flaubert : « Madame Bovary est une œuvre. […] Vous êtes, monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez. Continuez de [tenir] haut devant elle le flambeau de l’art. Je suis dans les ténèbres, mais j’ai l’amour de la lumière. C’est vous dire que je vous aime. »

 

Mes dix livres préférés (II)

 

 

Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen. Stefan Zweig. Mon dixième livre préféré. Pour finir, je crois que si je devais vivre seul sur une île déserte avec l’œuvre d’un auteur, ce serait celle de Stefan Zweig. Je l’ai découvert à l’âge de 15 ans quand mes parents m’ont incité à lire son Joseph Fouché. J’avais naturellement pris pour argent comptant tout ce qui était écrit dans ce livre, ne sachant pas qu’une biographie pouvait être romancée. Mais je fus ébloui par l’érudition et le style de l’auteur. Dans les quatre ou cinq années suivantes, je dévorais d’autre biographies : Marie Stuart, Marie-Antoinette, Érasme, et son extraordinaire Balzac.

 

En fac, à une époque où mes connaissances en allemand étaient encore décentes, je lisais, dans la version d’origine, plusieurs de ses œuvres de fiction – nouvelles et romans –, comme Amok, La Confusion des sentiments, La Peur, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

 

Á mes yeux, tout était parfait. Un peu plus tard, alors que mes connaissances en allemand s’étaient évaporées, je lus la version française du Monde d’hier. Je savais, avant de l'aborder, dans quelles circonstances ce livre avait été écrit, à savoir par un écrivain en exil, car il était juif alors que la judéité n’avait jamais vraiment compté pour lui. Il s'agissait donc d'un texte autobiographique qu’il posterait pour son éditeur une journée avant de se suicider avec sa femme, parce que son « foyer spirituel, l’Europe, [s’était] effondré ». Par parenthèse, les deux dernières phrases écrites par Zweig avant de prendre le poison mortel sont parmi les plus bouleversantes jamais écrites : « Je salue tous mes amis : puissent-ils vivre pour voir l'aube après cette longue nuit. Moi-même, impatient, les précède. »

 

Ce qui est fascinant dans Le Monde d’hier, c’est la concomitance de deux visions de l’Europe : un continent de culture et de richesses matérielles vu par le bourgeois privilégié qu’était Zweig et une civilisation s’autodétruisant, aveuglée par la confiance qu’elle avait en elle-même. Le premier chapitre du livre décrit Vienne comme “ le monde de la sécurité ”, le dernier chapitre est intitulé “l’agonie de la paix ”. Comment admettre que le monde de Freud, de Rilke, de Hofmannsthal ait été enceint de la folie hitlérienne ? Il n’eut pas la force de le pouvoir ou d’envisager un monde de demain et décida de mourir.

 

Mes dix livres préférés (II)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.