Dans un magasin de chaussures … et Benjamin Griveaux

En préambule et pour s’en débarrasser une fois pour toutes, le patronyme “ Griveaux ” n’a malheureusement rien à voir avec “ grivois ”. Un griveau est un homme dont les cheveux et les poils de barbe étaient mêlés de noir et de blanc.

 

Ainsi donc, je me trouvais récemment dans un magasin de chaussures pour (re)chausser mes filles. Il y avait dans les lieux quatre autres clientes : une jeune acheteuse et trois copines. La vendeuse apporta quatre ou cinq paires à essayer. Ça n’a pas raté : à chaque essai, les trois copines prirent des photos. Barthes a écrit des choses très sensibles sur la photo qui nous permet de repousser la mort. L’acheteuse finit par marquer une préférence. L’une des copines tiqua et dit qu’on devrait en référer à Kevinette (un pseudo) qui était, elle, une vraie spécialiste. Par la grâce du téléphone et de l’internet, un cliché fut envoyé à Kevinette qui, comme la plupart des ados de nos jours, avait les yeux et les bouts de doigt rivés sur son portable. Moins d’une minute plus tard, le jugement tomba : « C’est bon ». Une bonne vingtaine de photos et deux connections internet avaient permis cet achat.

 

Dans “ Benjamin Griveaux ” il y a “ Benjamin ”. Le jeune bras droit et homme de confiance du banquier éborgneur est, comme toutes ces ados acheteuses, bien de et dans son temps. Mais il en est aussi la victime.

 

Soit, donc, un type de 40 ans qui a une épouse, trois enfants, une maîtresse (comme on disait à l’époque de Labiche). En public, il propose un discours traditionnaliste, nourri de valeurs ancestrales sur la Famille. En privé, il n’écoute que ses pulsions et s’envoie en l’air. Un beau matin, il a une érection. Il ne peut ou ne veut en faire profiter sa légitime. Il se prend en photo et expédie l’objet de toutes les convoitises à son illégitime. La suite est connue.

 

Il n’a rien fait d’autre que nos ados à la fièvre acheteuse. En prenant un cliché, il a produit de la photo tout en étant produit par elle. Telle est la logique du selfie par qui je suis à la fois l’agent et l’objet. En prenant une photo sans intérêt artistique et en la propulsant, sans trop réfléchir, jusqu’à sa “ maîtresse ”, le jeune Benjamin a vérifié le principe bien connu démontré par Marshall McLuhan dans les années soixante : le médium est le message. Un selfie que je fais connaître par internet n’a rien à voir, ni dans la forme ni dans le fond, avec une photo posée chez un professionnel. Dans ce dernier cas, il y a trois facteurs qui contribuent au résultat final : le professionnel, le modèle et la prise du cliché. Dans le magasin de chaussures, comme dans le cabinet de Benjamin (j’appelle cette excellence « Benjamin » parce que j’en sais tellement sur lui désormais !), les trois facteurs – au sens premier du terme – ne font qu’un. Il n’y a plus de frontière entre l’intime et l’extime, entre celui qui pose et celui qui est posé, entre celui qui prend et celui qui est pris. La qualité artistique n'importe plus. Seul compte un résultat final qui existe avant même le début de l’entreprise.

 

Dans la basse politique qui est désormais la norme, on appelle cela un effet d’annonce.

 

 

Dans un magasin de chaussures … et Benjamin Griveaux

 “ Ceci n'est pas la verge de Benjamin Griveaux ”. (René Magritte)

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