Tombeau (en prose) pour Pierre Bachelet

 

George Orwell a écrit à la fin de sa vie qu’il aurait donné La ferme des animaux et 1984 pour être l'auteur d'une chanson que les gens du peuple auraient reprise dans les pubs. Pierre Bachelet a réussi cela, en particulier, avec “ Les Corons ”.

 

 Il y a quelques jours, le JT de France 2 proposait une analyse de cette chanson très populaire et une courte biographie de son interprète. En brodant et en en faisant des tonnes sur l’osmose entre le chanteur, son œuvre et le pays minier.

 

 Lorsque je découvris cette chanson en 1982, elle me fit chaud au cœur, d’autant que je vivais en expatrié en Afrique de l’Ouest et que je suis né à Hénin-Liétard (comme s'appelait à l'époque la ville désormais FN).  Á la première écoute, j’ai su tout de suite que Bachelet n’était pas un vrai ch’ti. En effet, lorsqu’il chante « Et j’avais des terrils à défaut de montagne », il prononce « terrils » [terrile] alors que les gens du pays minier – à commencer par moi qui ai passé ma petite enfance dans un coron – prononcent [terri]. Comme pour outil (que tous les Français prononcent [outi]), ou encore persil ou nombril. Cela m’importait peu, bien au contraire. Je trouvais formidable à l’époque que les deux plus belles chansons rendant une vraie justice aux gens du Nord aient été écrites par Bachelet, un faux ch’ti  et par Enrico Macias, un vrai pied-noir (“ Les gens du Nord”, 1967).

 

Pierre Bachelet est né à Paris. Il a passé son enfance à Calais, la ville natale de son père, loin des corons. Il est mort à son domicile de Suresnes. Il repose au cimetière marin de Saint-Tropez.

 

 

Au nord, c'étaient les corons 

La terre c'était le charbon 

Le ciel c'était l'horizon 

Les hommes des mineurs de fond 

 

Nos fenêtres donnaient sur des f'nêtres semblables 

Et la pluie mouillait mon cartable 

Mais mon père en rentrant avait les yeux si bleus 

Que je croyais voir le ciel bleu 

J'apprenais mes leçons, la joue contre son bras 

Je crois qu'il était fier de moi 

Il était généreux comme ceux du pays 

Et je lui dois ce que je suis 

 

Refrain 

 

Et c'était mon enfance, et elle était heureuse 

Dans la buée des lessiveuses 

Et j'avais des terrils à défaut de montagnes 

D'en haut je voyais la campagne 

 

 

 

Mon père était "gueule noire" comme l'étaient ses parents 

Ma mère avait les cheveux blancs 

Ils étaient de la fosse, comme on est d'un pays 

Grâce à eux je sais qui je suis 

 

Refrain 

 

Y avait à la mairie le jour de la kermesse 

Une photo de Jean Jaures 

Et chaque verre de vin était un diamant rose 

Posé sur fond de silicose 

Ils parlaient de 36 et des coups de grisou 

Des accidents du fond du trou 

Ils aimaient leur métier comme on aime un pays 

C'est avec eux que j'ai compris 

 

Refrain

 

Les corons de Pierre Bachelet © Jaworowski Dominique

 

 

Bachelet fut un compositeur de premier plan. On lui doit une flopée de bandes originales de films (EmmanuelleLa Victoire en chantantLes Bronzés fond du skiLes Enfants du marais etc.). Tous les Emmanuelle en série télévisée portent sa marque. Il a aussi composé la musique de “ Français si vous saviez ” d’André Harris et Alain de Sédouy.

 

 Bref, un très grand talent. De compositeur, pas d’auteur. En particulier, il n’a pas écrit les paroles de la chanson ci-dessus. Elles sont l’œuvre de Jean-Pierre Lang, un auteur-compositeur-interprète hors pair, encore moins ch’ti que lui. Á eux deux, ils écriront plus de 100 chansons.

 

 “ Les Corons ” est une merveille. Je passe sur ce que j’ai peut-être tort de considérer comme des petites facilités : « Et j'avais des terrils à défaut de montagnes », « Et chaque verre de vin était un diamant rose, Posé sur fond de silicose ». Je retiens surtout la concision extrême avec laquelle est décrit l’amour père-fils (« J'apprenais mes leçons, la joue contre son bras ») et le non moins magistral « Ils aimaient leur métier comme on aime un pays » qui nous rappelle qu’il n'y a pas si longtemps la classe ouvrière définissait son patriotisme par son rapport au travail. Et puis, il  y a, naturellement, « La terre, c’était le charbon ». Jusqu’à la fin des années cinquante, dans le pays minier, non seulement tout tournait autour du charbon, mais tout était charbon. On le respirait, soit sous forme de résidus au pied des terrils, soit parce qu’on le savait dormir à des centaines de mètres sous terre. Jusqu’à ce que, au prix d’efforts inimaginables des “gueules noires ” et de maladies qui ne pardonnaient pas, il fût remonté sur le carreau. C’est alors, comme je l’ai déjà rapporté par ailleurs, que le mineur pouvait se laver, avec une bassine d’eau froide, en terminant par l’interstice entre l’arcade sourcilière et la paupière où venait toujours se loger une fine poussière noire. Propre comme un sous neuf, il retrouvait la cuisine, briquée elle aussi comme un sous neuf, où sa femme lui avait préparé un bol de café bien “ bouillu ”, agrémenté de chicorée.

 

 Repose en paix, Pierre Bachelet, que montent jusqu’à toi, ou non, les clameurs des 40 000 spectateurs du stade Bollaert de Lens.

 

Les Corons, chanté par le stade Bollaert (RCL-SCB 21/01/2014) © superunknown62

 

 

 

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