Camille Lacourt. Cinquante nuances de bleu.

 

Je me suis toujours méfié des mémoires écrits par les célébrités sportives, télévisuelles, politiques. Non parce que ces livres sont rédigés par des “ nègres ”, mais parce que ce sont le plus souvent de dégoulinants plaidoyers pro domo.

 

Mais quand j’ai eu le livre de ce très grand nageur entre les mains et dans la mesure où, on le sait, mon rapport à la natation de compétition a beaucoup évolué  depuis une dizaines d’années, j’ai abordé la lecture avec curiosité, d’autant que la personnalité du “ nègre ” m’était plutôt sympathique. Jean-François Kervéan fit partie, à une certaine époque, de la bande à Maïté Biraben sur Canal+, et je me souvenais d’un esprit original et acéré. Ajoutons à cela que Lacourt est connu pour ne pas pratiquer la langue de bois et pour être un jeune homme plutôt drôle et sensible. Leur livre ne pouvait que valoir le déplacement.

 

Lorsqu’on n’est pas un spécialiste de ce sport, l’un des moins visuels qui soit puisque les compétiteurs sont au trois-quarts invisibles et que leurs parcours dans l'eau sont programmés à l’avance de manière immuable, on apprécie la grande quantité d’explications techniques données par le champion, de manière pédagogique et à la portée de tous. Par exemple, il nous dit que pour avancer vite, il faut être « aquatique », c’est-à-dire qu’il faut savoir « attraper l’eau, y trouver ses appuis, saisir l’élément liquide ». Raison pou laquelle les nageurs qui ont des bras kilométriques très musclés – du style Alain Bernard ou les Manaudou – ont un gros avantage sur les autres.

 

Á un certain niveau, il faut parfois savoir choisir entre l’argent et le bonheur sportif. Lacourt aura quelques heures pour refuser les 3 000 euros mensuels (pour les grands fouteux, c’est 3 000 euros de l’heure) du Racing Lagardère et accepter un peu plus de 1 000 euros à Marseille avec, en sus, la gratuité d’un F2. Il faut savoir se déterminer entre la solitude d’interminables entraînements chez Lucas ou des entraînements plus personnalisés, avec à la clé l’esprit de groupe de Romain Barnier (qui infligera un jour une punition de 1 200 pompes à Camille car il avait séché un entraînement). En ayant en tête que la natation est un sport individuel qui se pratique de manière collective.

 

En natation, les dons ne suffisent pas, même si, comme Lacourt, on est capable de nager 100 mètres en apnée. Il faut énormément travailler, “ que ” 5 à 7 heures par jour, six jours par semaines. Il est donc vital d’aimer passionnément cette activité, de très bien se connaître, de croire en soi (comme Richard Martinez a cru en Lacourt) et de ne pas devenir fou en comptant les milliards de petits carreaux que l’on efface à longueur d’années. Bref, il faut donner du sens à ce qui n’en a guère a priori.

 

Lacourt a connu des échecs, et les reconnaît dans ce livre. Il est parfois difficile d’être un très grand quand on aime les filles, la belote et la bière. Écarté du groupe de Martinez pour indiscipline, il se réfugie chez Philippe Lucas qui lui propose 500 euros mensuels (et un logement). Lacourt brosse de cette personnalité légèrement en marge (à une époque de sa vie, il entraîna de grands nageurs dans un bassin de 25 mètres situé dans un camping !) un portrait que je crois fidèle, pour l’avoir vu de près dans divers championnats : « Avec sa réserve bourrue, Lucas parle peu et bien, il ne caporalise pas, ne copine pas non plus. Immédiatement, j’ai eu l’impression d’un homme réglo et bienveillant. » Lacourt explique que, quelle que soit la personnalité des deux éléments du binôme nageur/entraîneur, il ne s’agit pas d’un lien du « fort contre le faible, mais d’un lien équilibré, à la fois subtil et puissant, ludique et exigeant. »

 

Il y a des passages très émouvants dans ces mémoires. Bien sûr sa relation passionnée à Valérie Bègue et à leur enfant. Et puis des moments qui s’approchent de ceux qu’Alan Sillitoe avait décrit dans La solitude du coureur de fond, comme la « mélancolie du vainqueur » qui a dû bien souvent le submerger : « Un phénomène de descente, de décompression, comme lorsque tu remontes trop vite des profondeurs ». Il y a aussi ces épisodes où il faut se battre contre les jaloux qui veulent prospérer aux dépens de ceux qu’ils calomnient. La rédaction de L’Équipe compte quelques crapules de ce style.

 

Dans le domaine sportif, Lacourt n’aura eu qu’un seul regret, celui de ne pas avoir été champion olympique alors qu’il régna sans conteste sur 50 et 100 mètres dos pendant plusieurs années. Mais la première fois il était amoureux, et la seconde il avait perdu son amour.

 

Récemment, un petit gosse du Cercle des Nageurs de Marseille lui a dit : « T’es une légende, toi ! » Il s’agit désormais pour l’homme Lacourt de ne pas décevoir ce gamin. Il a donc pris la résolution d’arrêter de fumer.

 

 

Autobiographie. Michel Lafon, Paris : 2019.

 

Note de lecture (188)

 

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