Olivier Margot. Le temps des légendes (2)

 

Enfant, Ali Ould Kacha (Alain) Mimoun, fils d’un saisonnier agricole de l’arrondissement de Telagh en Algérie, ne sait pas qu’il deviendra le champion le plus titré de l’athlétisme français. Mais il sait qu’une bourse d’études lui est passée sous le nez au profit d’un gosse d’origine européenne parce qu’il était “ indigène ”. Cette blessure alimentera l’increvable moteur d’un fondeur hors pair aux trente-deux titres de champion de France. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il fait partie de ces troupes coloniales qu’on envoie en première ligne. Sa vaillance au combat – pour la France – sa grave blessure au Mont Cassino, lui valent d’être décoré de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur à titre militaire (il sera fait Grand officier à titre civil). Toute sa vie il a couru, jusqu’à près de quatre-vingt-dix ans, y compris dans les couloirs d’hôtel quand les stades étaient trop éloignés. Il noua une indéfectible amitié avec le Tchécoslovaque de légende Émile Zatopek à qui il fit découvrir les crevettes. Il n’avait rien d’un ascète : sa cave contenait de grands Bordeaux et il adorait le foie gras. Il remporta le marathon de Melbourne dans une chaleur infernale devant 110 000 spectateurs. Á l’autre bout de la Terre, sa femme donnait naissance à Pascale-Halina.

 

 

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Les Anglais disent que, inventé par des aristocrates, le football est joué par des ruffians. Disons des gens du peuple, d’origine émigrée si possible. Comme Platini ou Zidane. Avant eux, Raymond Kopa (Kopaszewski), que beaucoup considèrent comme le meilleur joueur français du XXe siècle. Né à Nœux-le-Mines en 1931, il est galibot à quatorze ans à 600 mètres sous terre. Un jour, un bloc de schiste lui tombe sur la main. Á l’hôpital, on lui coupe les deux dernières phalanges de l’index. Il touchera jusqu’à sa mort une pension mensuelle de trente euros. Après trois ans, il parvient à s’évader de son milieu professionnel, ce qui lui épargnera la silicose. Il est embauché par le SCO Angers où il prouve tout de suite qu’il est différent : « Il n’a nul héritage, il invente tout. Il dribblerait les nuages s’il le fallait. Il ne rencontre pas des adversaires, mais des regardeurs. Il a des années d’avance, comme s’il se souvenait de l’avenir. » Sa – relative – petite taille, son sens extraordinaire de l’équilibre, sa science, sa divination du jeu en font effectivement un feu follet incompréhensible pour les autres. Après avoir joué à Reims, la meilleure équipe française, il est recruté par le Real Madrid, la meilleure équipe du monde. Tantôt comme un fantastique distributeur de jeu, tantôt comme – selon son coéquipier Alfredo Di Stefano – « le meilleur ailier droit du monde ». Pour un salaire jugé à l’époque faramineux, équivalent à celui d’un agrégé aujourd’hui. Á l’époque, les matchs se jouent généralement sans caméra. Alors les footballeurs d’exception un peu petits comme Kopa ou Pelé en prennent plein les tibias, les chevilles. Les piqûres d’hydrocortisone aideront Raymond à oublier les cals et les becs-de-perroquet. Kopa sera le capitaine de la mythique équipe de France de la Coupe du monde de Suède, battue en demi-finale par le Brésil de Pelé, alors âgé de dix-sept ans et demi qui inflige aux Français trois buts à lui tout seul (Just Fontaine inscrira treize buts en six matchs, record inégalé, mais Pelé en marquera six en deux matchs seulement). Il faudra attendre quarante ans pour qu’une équipe de France se hisse et dépasse un tel niveau. Fontaine fut régulièrement l’objet de plaisanteries un peu minables de la part de ses pairs, non parce qu’il marquait des buts à tire-larigot, mais parce qu’il avait le baccalauréat !

 

 

Du ballon rond au ballon ovale, Olivier Margot nous offre une belle brochette : Lucien Mias,  Pierre Albaladejo, André Herrero et les frères Boniface. Médecin-chef hospitalier (il est à l'origine d'un projet gériatrique prônant la personne âgée comme un « être bio-psycho-socio-culturel » et non un « être bio-mécanique »), Mias dirigea l’équipe de France qui inventa le rugby moderne, et qui, accessoirement, s’en alla défier victorieusement les Springboks sur leurs terres. De cet ensemble, Alain Crauste disait ceci : « Définir l’équipe de Mias, c’est dire son esprit de corps, son goût pour l’entraide, la force du collectif, l’unanimité du groupe. Lucien avait tout changé et c’était une révolution. Chaque équipier évitait de faire le pas de trop afin de donner le meilleur ballon au copain qui arrivait derrière. » Le docteur Mias, qui soignait ses sinus en buvant de grandes lampées de rhum et qui inventa la « troisième mi-temps », fut l’instigateur de deux innovations techniques d’extrême importance : la touche longue en mouvement et le demi-tour contact, ce qui favorisa le jeu d’avants. Les Anglais prétendaient que le rugby était un sport de ruffians joué par des aristocrates. Dans l’équipe de Mias, ce ne fut pas le cas du Pyrénéen François Moncla dont le père rempierrait les chemins des villages de la vallée d’Ossau. Ni de Pierre Albaladejo, dont le père était employé d’une compagnie d’électricité. Ni des frères Herrero, dont le père fut ouvrier agricole puis grutier. Dans cette familles, deux filles, quatre garçons, tous joueurs de rugby, comme leur père. Un jour, à Carmaux, Herrero ne se relève pas : il a une double fracture en biseau tibia-perroné. Il est opéré le lendemain à Toulouse après un interminable voyage en wagon deuxième classe. Six mois de consolidation au terme desquels il apprend que sa jambe ayant raccourci de trois centimètres, c'en est fini du rugby pour lui. Réaction du champion : « Recassez-la ». Ce qui fut dit fut fait.

 

 

D’origine polonaise comme Kopa, né comme lui et Micheline Ostermeyer dans le Pas-de-Calais – décidément ! – Michel Jazy développa la plus belle foulée des années soixante. Neuf records du monde, six records d'Europe et trente-deux records de France. Une blessure jamais guérie : une erreur tactique le prive de la médaille d’or sur 5 000 mètres aux JO de Tokyo en 1964. Enfant, il est victime de la xénophobie. Son instituteur le bat. En semaine, il se nourrit d’une tartine de saindoux et d’un bol de café au lait. Il a droit à un peu de viande le dimanche. Son père et son grand-père meurent de silicose. Á quatorze ans, il rejoint sa mère à Paris. Lui, sa sœur, son beau-père et sa mère vivent dans une pièce de quatre mètres sur quatre, sans gaz, sans eau, sans toilette. Il trouve un travail comme groom au Bridge Club de Paris. Á dix-huit ans, il choisit la nationalité française. Á soixante-seize ans, il s’étranglera : « J’ai voulu renouveler mon passeport. L’administration m’a demandé de prouver ma nationalité, de présenter mon carnet militaire. » Il est de droite alors que son éternel rival et second Michel Bernard, ch'ti lui aussi mais du département du Nord, est clairement de gauche. Lors de ses tentatives contre les records du monde en 1965, l’ORTF (à une seule chaîne) interrompt le journal télévisé, “ Cinq colonnes à la une ” ou le “ Palmarès des chansons ”. Il n’a conservé qu’une seule relique : le maillot du dramatique 5 000 mètres de Tokyo.

 

Jean-Claude Killy fut le meilleur et le plus populaire des skieurs français. Hugues Auffray lui consacra une chanson qui fut un tube. Triple champion olympique, six fois champion du monde. Par ailleurs très bon coureur automobile : 1er de la Targa Florio, 2e aux 1 000 kilomètres de Monza. Et enfin, brillant homme d’affaires, aux États-Unis en particulier. Son père était suisse, naturalisé français, pilote de Morane Saunier et de Spitfire avant de rejoindre un maquis de la Résistance. Sa mère quitta le foyer conjugal alors qu’il avait dix ans (beaucoup de familles éclatées chez nos champions). On lui fit intégrer un pensionnat où il n’y avait pas d’eau chaude. Á vingt-huit ans, il a gagné son premier million de dollars. Il est courtisé par Jean Seberg en présence de Romain Gary. Clint Eastwood, qui passait par là et qui avait des vues sur la belle Américaine, n'insiste pas. Robert Redford déclara un jour : « Si je n’avais pas été Robert Redford, j’aurais voulu être Jean-Claude Killy. » En 1972, il épouse l’actrice Danièle Gaubert. Ils ont une fille. Il adopte les deux enfants qu’elle a eus avec le fils du dictateur Trujillo. Elle meurt en 1987 d’un cancer. Une blessure jamais refermée. Il aime cette phrase du Nègre du “ Narcisse ” de Joseph Conrad : « Une vérité, une foi, une génération d’hommes passe, est oubliée, ne compte plus. Excepté pour ceux, peu nombreux, qui ont pu croire à cette vérité, professer cette foi, ou aimer ces hommes. »

 

Enfin Jacques Anquetil vint ! Jamais on n’avait vu un cycliste aussi beau, pur et efficace. Le Mozart du vélo. Même Fausto Coppi avait un côté disharmonique avec ses très efficaces et interminables fémurs et sa cage thoracique monstrueuse. Je l’ai vu à l’œuvre en une seule occasion, longuement, lors d’un critérium consécutif au premier Tour qu’il avait remporté en 1957. Le peloton passa devant nous une cinquantaine de fois. Il y avait les autres et Anquetil qu’on repérait d’un simple coup d’œil. Plusieurs fois, dans des courses contre la montre, des coureurs qu’il avait rattrapés ont avoué l’avoir regardé pour le plaisir avant de repartir pour de bon. Il pédalait avec la pointe du pied et bandait les muscles de la jambe lors de la remontée de la pédale. Essayez pendant 300 mètres. Il l'a eu fait pendant 140 kilomètres ! D’origine modeste, enfant il ramasse des fraises pendant des heures avec son père. C’est sûrement comme cela qu’il se fabrique une musculature exceptionnelle au niveau des reins (chez les cyclistes, ce ne sont pas les muscles des mollets qui comptent mais ceux des cuisses et du dos). Il remporta soixante-cinq épreuves contre la montre (dont neuf fois le Grand Prix des Nations où il ne sera jamais battu) en développant des braquets auxquels les autres coureurs ne rêvaient même pas, aussi parce qu’il avait une science du temps extraordinaire. Avant de longs voyages en voitures, il disait à sa femme : « Si l’on part à 8 h 45, on arrivera à 16 h 20. » Et ça marchait. Retraité, il acheta le château de la famille de Maupassant et, comme il ne dormait pas, par peur de la mort, il marchait la nuit dans les bois et contemplait les étoiles. L’hiver, son chien rentrait seul, frigorifié. Dans sa demeure qui avait accueilli Flaubert ou le peintre Le Poittevin, il festoya avec Stablinski et Poulidor. Avec Raymond Poulidor, il réalisa le bras-de-fer du siècle dans la montée du Puy-de-Dôme en 1964. On a oublié le versant tragique de cette épopée : la veille, « Entre Bordeaux et Brive, à Port-de-Crouze, le camion-citerne qui ravitaille l’hélicoptère de la gendarmerie fonce dans la foule. Neuf morts. » Cinq adultes, quatre enfants dont un décapité. Puis il réalise l’exploit du siècle en enchaînant une victoire dans le Dauphiné Libéré et dans Bordeaux-Paris, cette course si particulière où il ne s’était jamais aligné. Dans le Tour de 1961, il porte le maillot jaune du premier au dernier jour. Une partie des spectateurs du Parc des Princes le siffle car il avait tué le suspense. Sur son passage, des poulidoristes crient « Mort à Anquetil ! » Pour la première fois, un champion français était explicitement menacé de la sorte. Quelques années plus tard, Eddie Merckx recevra, pour les mêmes motifs, un très violent coup de poing au foie. Malgré les amphétamines, sa carrière professionnelle dura dix-sept ans. Au plus haut niveau, sans une seule blessure sérieuse. Côté vie privée, il ne fit pas dans la dentelle. Tout jeune, il enlève et épouse la femme de son médecin. Elle a six ans de plus que lui et est mère de deux enfants dont le père aura la garde avant que les deux gosses fuguent pour rejoindre leur mère.

 

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Plus tard, il voudra une descendance bien à lui, mais Janine ne pourra plus procréer. Il fait un enfant à Annie, la fille de Janine – elle a dix-huit ans et est donc encore mineure – que celle-ci a offerte à Jacques. Leur relation durera douze ans. Dans son livre de souvenir Pour l'amour de Jacques, Sophie (déclarée comme la fille de Janine et non d'Annie) synthétisera la situation en ces termes : « J'ai été une petite fille qui a eu deux mamans. L’une de mes mamans était la fille de l’autre, et mes deux mamans [furent] en même temps, et pendant presque quinze ans, sous le même toit l’une et l’autre, la femme double de mon bigame de papa. » Le soir de la communion de Sophie, Jacques Anquetil passe la nuit avec Dominique, la femme d'Alain, son beau-fils. En 1986, Jacques Anquetil a un deuxième enfant, Christopher, dont la mère est Dominique. Jacques et Janine divorcent mais il lui demande de garder le nom d’Anquetil, ce qu’elle accepte. Tout ce bouillonnement dans le château de Maupassant.

 

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Un jour, Jacques dit à sa femme : « Mon père est mort à cinquante-huit ans. Je n’irai pas jusque là. » La science du temps, toujours. Il décède à cinquante-trois ans d’un cancer généralisé. Dans d’atroces souffrances, sans jamais se plaindre. La plus belle élégie fut celle d'Antoine Blondin : « Si nous avions su que nous l'aimions tant, nous l'aurions aimé bien davantage. »

 

Paris : Jean-Claude Lattès, 2017

 

PS : sur le dopage, j'ai écrit ceci et ceci.

Sur Anquetil, j'ai écrit ceci.

Sur Gino Bartali, j'ai écrit ceci.

Sur Bernard Hinault, j'ai écrit ceci.

Sur quelques livres consacrés au cyclisme, j'ai écrit ceci.

Sur le col d'Izoard  qui « a tous les droits », comme celui de m'avoir fait connaître ma plus belle expérience de cycliste totalement amateur, j'ai écrit ceci.

Enfin une primeur (un scoop ?) pour les lecteurs de ce blog : ils pourront suivre ici les performances d'une possible future championne de France de natation.

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