Les mots chéris des médias et des politiques (16)

 

 L’expression « Françafrique » est utilisée depuis les années soixante pour désigner la relation spéciale, établie entre la France et ses anciennes colonies.

 

La relation spéciale a été théorisée et construite par De Gaulle et son homme de main et de l’ombre Jacques Foccart, secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches de 1960 à 1974. Il sera rappelé aux affaires par Chirac en 1986 et 1995. Derrière ce mot : des réseaux, des barbouzes, des coups tordus, des coups d’État aidés en sous main par la France. Et puis beaucoup d’argent. Mitterrand nommera un “ conseiller pour les affaires africaines ”, Guy Penne, dentiste “ de gauche ”, franc-maçon influent. Lui succèdera le fils cadet du président, Jean-Christophe, connu en Afrique pour son surnom “ Papamadi ”. Nicolas Sarkozy supprimera la cellule africaine, ne conservant qu’un conseiller diplomatique, Claude Guéant, comme par hasard. François Hollande ne recréera pas de cellule africaine.

 

C’est Félix Houphouët-Boigny, le futur président ivoirien qui utilisa le premier ce terme en 1955. Dans son esprit, il s’agissait d’une notion positive. Plus tard, on jouerait sur le mot : France-Afrique, France-à-fric.

 

Les anciennes colonies françaises étant considérées comme une chasse gardée, le Quai d’Orsay n’était pas concerné par une politique opaque, sous l’égide de la cellule foccartienne relayée par le ministère de la Coopération, aujourd’hui disparu. La Françafrique, c’était aussi des milliers de fonctionnaires de toutes sortes, de l’instituteur au conseiller spécial de président de telle ou telle République (Houphouët-Boigny confiant les clés de son cabinet à des préfets ou d’anciens gouverneurs français) en passant par des médecins et des militaires.

 

La Françafrique, c’était aussi des flux financiers incontrôlés : de l’argent français déversé dans des projets pharaoniques avec d’énormes commissions à des potentats africains, de l’argent africain revenant en France alimenter les caisses noires de partis politiques (les rétro-commissions).

 

Dans le domaine économique, la Françafrique, c’est la garantie pour la France de l’accès aux matières premières stratégiques comme l’uranium et aux cultures d’exportation  comme le café ou le cacao, des cultures imposées aux Africains au détriment des cultures vivrières. Dans le domaine politique, la Françafrique, c’était la grandeur de la France, à l’ONU en particulier où, pendant longtemps, les anciennes colonies votèrent comme un seul homme selon les desiderata de la Métropole.

 

Entre la France et les anciennes colonies ont été signés de nombreux accords de coopération militaire, avec des clauses secrètes qu’on ne découvrira qu’en temps de crise. Par exemple, l'Accord de Défense entre les Gouvernements de la République française, de la République de Côte d'Ivoire, de la République du Dahomey et de la République du Nigerdu 24 avril 1961, établit l'installation de bases militaires françaises dans ces trois pays, et évoque des « Accords spéciaux » selon lesquels ces trois pays peuvent demander l'aide de la France en matière de défense. La deuxième annexe de cet accord de Défense, concernant les « matières premières et produits stratégiques » (uranium, hydrocarbure), stipule que ces mêmes pays, « pour les besoins de la Défense, réservent par priorité leur vente à la République française après satisfaction des besoins de leur consommation intérieure, et s'approvisionnent par priorité auprès d'elle » et « lorsque les intérêts de la Défense l'exigent, elles limitent ou interdisent leur exportation à destination d'autres pays ».

 

En 2008, Nicolas Sarkozy décide la fermeture de bases françaises situées en Afrique : le 43eBima (Abidjan), Ouakam (Dakar), les Forces Françaises du Cap-Vert Il ne reste alors que deux bases militaires françaises dans des pays africains, à Djibouti et à Libreville. Néanmoins, la présence militaire française reste importante au Tchad, au Mali et en Côte d’Ivoire. 200 soldats sont maintenus à Bangui.

 

En 2011, Sarkozy engage l’armée française dans une intervention militaire en Libye. En 2013, Hollande fait de même au Mali et en Centrafrique. L’opération Barkhane (contre les salafistes djihadistes) est lancée en août 2014. Au 1erjanvier 2017, les forces françaises stationnées en Afrique sont de 3 600 hommes.

 

La Françafrique, ce sont aussi d’énormes magouilles. Un réseau considérable de politiques corrompus impulsé par Elf dans les années 1980. Des enrichissements inouïs de dirigeants africains sous l’égide de banques françaises, mais aussi de celle du Vatican. Au moins 150 milliards d’euros ont été détournés par les dirigeants africains. D’après l’ONG Transparancy International, les avoirs en France de Denis Sassou Nguesso du Congo, de Teodoro Obiang de Guinée équatoriale et de feu Omar Bongo du Gabon s’élèvent à 160 millions d’euros.

 

Depuis Clinton, les Etats-Unis ont progressé à grands pas dans le “ pré carré  ” de la France, un peu plus, pour l’instant, que la Chine, troisième partenaire économique de l’Afrique. La coopération chinoise a ceci de très particulier qu’elle construit par elle-même. Ce sont des ouvriers chinois qui bâtissent, ce qui ne diminue pas le chômage de masse des Africains. Quant au transfert de technologie, il ne faut pas rêver.

 

 

 

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