LA VIOLENCE ILLÉGITIME D’ÉTAT

Plusieurs événements viennent de nous interroger sur c que l’on peut appeler « la violence illégitime d’État », en référence à la formule de Max Weber, qui définit l’État comme l’acteur social qui dispose du « monopole de la violence légitime »

Qu’est-ce qu’une violence illégitime d’État ?

Une violence illégitime d’État est une violence mise en œuvre par un état qui l’exerce en ayant recours aux moyens et aux méthodes des acteurs mêmes dont l’État combat la violence. Mais, pour aller plus loi, sans doute peut-on dire que la violence d’État est illégitime quand elle n’est pas destinée à garantir ou à renforcer la liberté ou l’indépendance d’une nation ou quand elle n’est pas destinée à garantir l’application de la loi ou des décisions prises démocratiquement par les institutions. Une violence illégitime d’État peut, finalement, se définir comme une violence exercée par un appareil d’État qui réduit l’identité de l’état qui l’institue à celle d’une simple personne, d’un simple acteur politique de l’espace public. Une violence illégitime d’État se manifeste quand l’État transgresse les logiques et les lois qui structurent l’espace public et qui viole la citoyenneté en empêchant de s’exercer pleinement la médiation politique entre la dimension singulière de celles et de ceux qui appartiennent à cet état et leur dimension collective. Pour dire les choses plus simplement, la violence illégitime d’État est celle par laquelle l’État met un terme à l’expression des identités politiques qui se manifestent dans l’espace qui le fonde. La violence des policiers qui s’en prennent à des manifestants, la violence d’un état qui détourne un avion, la violence d’un état qui n’exerce pas ses devoirs de solidarité ou de santé sont illégitimes parce qu’elles manifestent la transgression, par cet état, des devoirs qui fondent l’identité politique qu’il représente dans l’espace public.

 

Formes contemporaines de la violence illégitime d’État : de la piraterie à la censure

Le détournement d’un avion par les forces de l’État biélorusse, la censure de certaines candidatures à l’occasion des élections iraniennes, le soutien du ministre français de l’Intérieur à une manifestation de policiers contre la justice : tout cela constitue un florilège récent de formes de cette « violence illégitime d’État »[1]. Il suffit de lire un seul numéro d’un journal pour trouver des récits de touts ces manifestations de la violence illégitime d’État. On remarquera que cette violence revêt des formes contemporaines d’actes qui ont toujours existé : la piraterie a toujours existé, depuis qu’il y a des transports, la censure des acteurs politiques opposés aux pouvoirs a toujours existé depuis qu’il existe des régimes autoritaires ou absolutistes, l’opposition entre les juges et les policiers a, depuis toujours, manifesté la confrontation entre ces deux pouvoirs que constituent le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Ce qui est nouveau, ce sont les formes que revêtent, aujourd’hui, ces manifestations des violences illégitimes d’État, ce sont les événements que les appareils d’État peuvent susciter aujourd’hui afin de mettre en scène, dans l’espace public, des pratiques qu’ils s’imaginent représenter leur force, alors qu’en réalité, ils ne font que manifester, au contraire, toute leur faiblesse. Cela montre qu’au fond, les états ont, depuis toujours, trouvé des situations dans lesquelles exercer des formes illégitimes de violence, et que, sans doute, les populations n’en ont pas fini de sitôt avec ces contraintes et ces dommages, mais aussi avec ces souffrances que leur imposent les états au lieu d’exercer à leur égard des formes rationnelles d’autorité. Ce qui a toujours existé et qui continue de se manifester, c’est cette propension de certains appareils d’État à confondre autorité et pouvoir, mais ce qui est nouveau, c’est la rapidité avec laquelle nous sommes informés de ces manifestations de violence et l’impossibilité pour les états de taire ces actes de violence ou de les dissimuler.

 

Quand l’État exerce-t-il des formes illégitimes de violence ?

Réfléchir aux circonstances au cours desquelles l’État exerce une violence illégitime permet de comprendre ce que cette dernière représente. Il y a, en particulier, trois types de moments au cours desquels les états exercent ces violences. D’abord, bien sûr, il y a les moments où les états se croient en danger, se croient menacés. On pourrait parler, à ce propos, de violences d’illégitime défense. Si le dictateur biélorusse a donné l’ordre de détourner un avion pour s’emparer d’un opposant que cet avion transportait, c’est parce qu’il se sentait lui-même trop illégitime pour risquer de s’exposer à la critique. Une autre circonstance au cours de laquelle un état exerce une violence illégitime est son incapacité à mettre en œuvre une politique, légitime celle-là, de solidarité ou de santé. La violence exercée par certains états, aujourd’hui, sous la forme de contraintes vaccinales dans la situation du Covid-19, alors que l’efficacité des vaccins est sérieusement mise en doute et qu’ils peuvent exposer des personnes à des risques sanitaires graves, ne fait que manifester l’incapacité de ces états à engager une politique efficace et rationnelle de prévention et de santé publique. La censure de certaines candidatures à des élections ne fait que manifester l’absence de projet des pouvoirs qui l’exercent et, en réalité, une forme de timidité qui les empêche de se soumettre au verdict des urnes. Toutes ces situations rendent évidente la réalité des appareils d’État qui exercent de la violence : leur faiblesse ou la gravité de leur incompétence.

 

Dictature et totalitarisme : régimes fondés sur la mise en œuvre d’une violence illégitime

Les dictatures et les multiples formes de totalitarisme sont des régimes politiques fondés sur la violence illégitime d’État. De tels régimes ont toujours existé : il s’agit toujours de régimes ou de systèmes politiques trop faibles, en réalité, pour s’exposer à la critique qui s’exprimerait dans l’espace public. La faiblesse de ces régimes est une faiblesse politique ou une faiblesse économique qui empêche que puisse pleinement s’engager un véritable débat à l’issue duquel les pouvoirs pourraient susciter l’adhésion des peuples qui leur sont soumis. Le silence qu’ils imposent constitue une violence illégitime d’État en empêchant la parole de se tenir dans l’espace public. Dictature et totalitarisme exercent l’intensité de la violence illégitime du silence, qui prive les populations de voix, qui leur impose d’être muets en venant leur voler leur voix, pour leur imposer le silence ou la voix de leur maître.

 

Les formes contemporaines de violence illégitime d’État

Les violences policières sont toujours des formes illégitimes de violence d’État. La police est là pour empêcher la violence, pas pour l’exercer. C’est ainsi que, pour les pouvoirs, utiliser la police pour réprimer ou pour empêcher la critique revient à avouer leur faiblesse, qui les empêche d’utiliser la police, force régalienne, d’être au service de la réalité d’un ordre social public équitable et démocratique. La police n’a pas à être violente : elle est là, au contraire, pour protéger les populations contre les violences qu’elles pourraient subir. Les occupations de pays par d’autres sont d’autres formes de violence illégitime, comme on peut s’en rendre compte par l’occupation de territoires palestiniens par Israël. Un pays exerce ainsi une violence illégitime quand il transgresse une frontière conçue pour protéger un autre pays d’atteintes extérieures et quand il occupe ce pays en lui imposant un ordre que ce dernier n’a pas conçu ni adopté pour lui-même. Reste une forme de violence illégitime exerce par certains états sur la culture et sur l’imaginaire des populations, ce que l’on peut appeler une violence idéologique. Peut-être s’agit-il de la violence illégitime la plus grave et la plus menaçante parce qu’elle ne se voit pas, parce qu’elle est subie sans nécessairement que les populations à qui elle est imposée s’en rendent compte. Plus grave encore : il arrive que des états exercent une violence illégitime sur l’inconscient de leurs populations, leur imposant, ainsi, des formes de rêves ou d’imaginaires, des formes de censure sur leur expression, qui manifestent ainsi, une fois de plus leur faiblesse et leur incapacité à susciter l’adhésion des populations.

 

[1] Cf. Le Monde, 27 mai 2021.

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