UNE RÉVOLUTION COPERNICIENNE DE LA POLITIQUE

La pandémie du coronavirus bouscule les logiques classiques des engagements politiques, mais, au-delà de ce qui se produit dans le cadre des politiques de santé publique liées au coronavirus, sans doute est-il temps d’engager une véritable révolution copernicienne de la politique, pour reprendre la figure proposée, au dix-huitième siècle, par Kant.

La pandémie du coronavirus bouscule les logiques classiques des engagements politiques, mais, au-delà de ce qui se produit dans le cadre des politiques de santé publique liées au coronavirus, sans doute est-il temps d’engager une véritable révolution copernicienne de la politique, pour reprendre la figure proposée, au dix-huitième siècle, par Kant.

 

Qu’est-ce qu’une « révolution copernicienne » ?

Quand, dans la Critique de la raison pure, ouvrage paru en 1781, huit ans avant la Révolution française, le philosophe allemand E. Kant propose une réflexion sur ce qu’il appelle la révolution copernicienne, cela consiste, fondamentalement, selon lui, dans la nécessité, pour la philosophie, de ne plus seulement changer de méthodes ni d’objet, de ne plus même se contenter de changer les concepts et les modes d’analyse qu’elle met en œuvre pour penser le monde, mais c’est son regard même que le philosophe doit changer. Rappelons-nous ce que fut l’œuvre de Copernic, à laquelle se réfère Kant : à la fin du seizième siècle, Copernic explique que, pour penser le monde, il faut comprendre que ce n’est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais que c’est l’inverse : c’est la terre qui tourne autour du soleil. Mais, pour parvenir à cette réflexion qui bouleverse l’astronomie, et, au-delà, l’approche que nous avons du monde, Copernic explique qu’il est nécessaire de changer la place même de notre regard. On comprendra que ce que Kant appelle la révolution copernicienne va au-delà du domaine de l’astronomie et exprime une transformation, en quelque sorte, radicale, de la philosophie, puisque, comme c’est le but de tout radicalisme, c’est la racine même de notre réflexion qu’il faut transformer. Mais il faut aller encore un peu plus loin, pour comprendre la signification de cette révolution copernicienne : en effet, pour comprendre que ce n’est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais l’inverse, il faut cesser de croire que nous sommes au centre de l’univers. La révolution copernicienne consiste, en réalité, dans la possibilité pour notre réflexion de fonder notre penser sur le regard de l’autre. Ce n’est, d’ailleurs, pas autre chose qu’entreprendra Freud en fondant la psychanalyse : en effet, pour penser l’inconscient et pour comprendre que notre psychisme se fonde sur la distinction entre, d’une part, ce qui se dit, le conscient et le langage, et, d’autre part, ce qui ne peut pas se dire, ce qui fait l’objet d’un inter-dit, l’inconscient, l’intériorisation de la loi, il faut comprendre que la psychanalyse constitue, en réalité, une science politique, puisqu’il ne s’agit pas d’autre chose que d’une forme particulière de science de la loi. Mais, pour bien comprendre cela, il faut penser avec le regard de l’autre : c’est la relation à l’autre qui fonde notre identité. C’est bien en cela que consiste une révolution copernicienne. En effet, pour fonder la psychanalyse, il faut penser notre identité avec le regard de l’autre, de la même manière que, pour penser la place de la terre dans l’univers, il faut penser le mouvement de la terre qui tourne avec le regard de l’autre - en l’occurrence, il faut se mettre à place du soleil.

 

Une révolution copernicienne de la politique

De la même manière que Kant propose, en 1781, d’entreprendre une révolution copernicienne de la philosophie, ce qui constitue une des avancées et des transformations qui permettront l’émergence des idées révolutionnaires à la fin du dix-huitième siècle, notamment, en France, en 1789, raison pour laquelle la révolution de 1789 engage bien plus qu’un simple changement de régime politique, nous devons entreprendre, aujourd’hui, une forme de révolution copernicienne de la politique, tant dans la façon de penser la politique que dans la façon de mettre en œuvre son engagement. Une révolution copernicienne de la politique consiste à ne plus se contenter de penser la politique avec les méthodes imposées par les idéologies dominantes, mais d’imaginer de nouvelles méthodes, de nouveaux concepts, de nouveaux regards sur la politique et sur la société. Si c’est aujourd’hui que se manifeste avec plus d’acuité qu’auparavant l’urgence d’une telle révolution copernicienne, c’est parce que nous y sommes poussés par deux raisons. La première se situe dans ce que l’historien F. Braudel nomme le « temps court » : il s’agit de l’urgence liée à la pandémie du coronavirus. En effet, l’urgence se situe dans la nécessité de changer notre approche de la maladie, et de ne plus se soumettre au discours de la peur et de la menace pour se situer dans une façon distanciée de penser la maladie. Il ne faut pas avoir peur de la maladie pour la comprendre, car, au contraire, la peur empêche de penser. Mais, au-delà, l’autre raison pour laquelle nous devons entreprendre cette révolution copernicienne de la politique, c’est qu’il faut en finir avec la figure de la peur dans tous les domaines. C’est la peur du Front national qui obsède les discours politiques, en particulier depuis 2002, c’est la peur du totalitarisme qui fonde l’anticommunisme, en nous faisant condamner le communisme pour des régimes dictatoriaux qui n’ont rien de communiste, mais qui ont, en quelque sorte, volé le communisme pour fonder leur identité sur lui, c’est la peur du chômage qui pousse les salariés à accepter, aujourd’hui, n’importe quelle détérioration de leurs conditions de travail et de rémunération, c’est, enfin, aujourd’hui, la peur du coronavirus qui fonde les politiques de santé publique.

 

En quoi consiste, aujourd’hui, une révolution copernicienne de la politique ?

On abordera cette nécessité d’une révolution copernicienne de la politique, en particulier, dans quatre domaines. Le premier est celui de la sécurité. Bien sûr, un état se fonde sur la nécessité de vivre avec les autres en sécurité, sans être menacé, sans être en danger. Si nous vivons dans des sociétés politiques, c’est pour vivre dans des espaces sociaux qui fondent notre relation aux autres sur la solidarité et sur la reconnaissance d’identités communes. Mais c’est la sécurité même qu’il importe de penser avec un autre regard sur elle : il ne faut plus que la sécurité ne soit pensée que comme un concept fondé sur la peur de l’autre, mais qu’elle le soit, désormais, sur la nécessité de la relation à l’autre pour fonder la vie sociale. Le second domaine de cette révolution copernicienne est celui de l’écologie. Nous ne sommes pas pleinement rendus compte, quand, dans les années soixante, ce concept d’écologie est apparu en politique, qu’il ne s’agit pas seulement de protéger le monde contre les pollutions de l’environnement, alors qu’il s’agit, en réalité, de cesser de situer les femmes et les hommes au cœur de notre réflexion sur le monde, pour penser la vie sociale à l’aide d’un regard fondé sur le souci du monde et de sa pérennité. Dans un troisième domaine, celui de l’économie politique, cette révolution copernicienne consiste à en finir avec l’exigence de la croissance et à fonder la dimension pleinement politique de l’économie sur la nécessité de la fonder sur la décroissance au lieu de la penser sur le désir continuel de permettre au monde davantage de croissance. Il ne faut plus chercher à partager les fruits de la croissance, au demeurant souvent empoisonnés, mais il faut apprendre à vivre dans un monde dans lequel la décroissance permet une plus grande liberté. Car c’est bien sur ce point que se situe la révolution copernicienne de la politique, fonder l’engagement sur le souci d’une véritable liberté : en particulier, il faut en finir avec le libéralisme et avec l’illusion de liberté que représente le libéralisme ou le mariage homosexuel. Pour pleinement penser la révolution copernicienne de la politique, il importe de penser la politique sur une véritable liberté au lieu de la penser sur la simple dénonciation des contraintes, en particulier sur l’illusoire libération de contraintes imaginaires, comme peut l’être, dans un tout autre domaine, l’interdiction du mariage homosexuel. La révolution copernicienne de la politique consiste à élaborer un regard sur la politique qui soit fondé sur le souci de la liberté de la relation à l’autre, au lieu de la fonder sur la méconnaissance de la signification sociale de la loi et de notre regard sur elle. La loi et la politique ne doivent plus se fonder sur le souci de notre seule liberté individuelle, mais sur la nécessité de fonder la vie sociale sur le regard de l’autre.

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