L’ÉCOLOGIE COMME FORME DE L’INCONSCIENT POLITIQUE

Le 26 septembre dernier, une usine de produits chimiques brûlait à Rouen, mettant en danger la population de la métropole. Sans doute convient-il de chercher à comprendre cet événement sur différents plans, mais, surtout, l’événement nous permet de comprendre que l’écologie constitue peut-être une dimension majeure de ce que l’on peut appeler l’inconscient politique.

L’événement et ses significations économiques et environnementales

Commençons par lire cet événement sur le plan de l’économie, de l’environnement et de la vie urbaine. Il ne s’agit pas d’un simple accident, comme il s’en produit sans doute, tous les jours, parce que c’est la vie de toute une métropole urbaine qui est en danger. Avant même de connaître les résultats de l’enquête judiciaire qui a été ouverte, il est important de tenter d’analyser l’événement et la situation d’urgence qu’il entraîne. On peut comprendre cet événement de trois façons. D’abord, il s’agit d’une simple négligence. On sait déjà que, dès 2016 – il y a tout de même trois ans, les autorités de l’État avaient attiré l’attention de l’entreprise sur les risques que des négligences dans ses aménagements faisaient courir aux employés qui y travaillent, ce qui est déjà, en soi, condamnable, mais entrainaient aussi des risques qui pesaient sur l’ensemble de la métropole où est située l’usine, sans que les mesures appropriées aient été engagées par l’entreprise. Sans doute, d’ailleurs, cette négligence est-elle liée à une forme d’incompétence des services concernées, tant dans l’entreprise elle-même que dans les services publics. Mais il faut comprendre cette négligence environnementale sur un autre plan, celui de l’économie : une fois de plus, c’est le libéralisme qui est porteur de danger, parce que l’absence d’autorité de l’État qu’il implique entraîne l’exposition de toute une population à des risques majeurs. En ce sens, l’économie est pleinement une économie politique,  car elle entraîne des responsabilités devant toute une population, devant toute une société. Enfin, l’événement qui a eu lieu dans l’entreprise Lubrizol montre le lien entre économie et environnement : on a trop longtemps considéré que la question de l’environnement se limitait au souci de la pollution – presque à une forme de simple amplification de la question de l’hygiène – alors qu’en réalité, on se rend compte, quand des événements comme celui-ci surviennent, que la préservation de l’environnement a une dimension économique majeure. Sans doute nous trouvons-nous devant une des implications de l’irresponsabilité du libéralisme.

 L’information et le risque dans le domaine politique

Une deuxième façon de comprendre cet événement et ce qu’il implique dans l’espace public est la question de l’information et de ce que l’on peut appeler, d’ores et déjà, une forme de censure. Alors qu’une des responsabilités majeures de l’État était d’informer pleinement les populations concernées et exposées au risque, la stratégie de communication de la préfecture et des autorités publiques s’est limitée à tenter de rassurer sans informer. Les services publics n’ont pas donné les informations qu’ils auraient dû donner, se contentant de chercher à distiller des communiqués cherchant à assurer que la situation était contrôlée et que, par conséquent, les habitants de l’espace concerné n’avaient pas de souci à se faire. Or c’est bien l’absence d’information qui est toujours à l’origine d’une situation de risque. Au-delà des événements qui surviennent, entraînant des situations de risque, environnemental en l’occurrence, l’absence d’information, la censure, le refus d’expliquer et de fournir des éléments de connaissance sur ce qui s’est produit suscite l’émergence d’un véritable imaginaire de risque, pouvant entraîner une véritable panique dans les populations concernées. C’est de cette manière qu’il est important de comprendre que, dans l’espace politique, l’information et le risque sont liés l’un à l’autre dans une forme de nœud événementiel.

 L’écologie comme inconscient politique

C’est ici que l’on peut comprendre, finalement, au-delà de l’événement de Rouen, la place de l’écologie dans le domaine politique. Il est important de ne pas limiter l’écologie, comme on a trop souvent tendance à le faire, à la question de l’environnement. On peut donner à l’écologie la place d’une dimension inconsciente du politique. C’est, d’ailleurs, justement, la raison pour laquelle il a fallu tellement de temps à l’écologie pour se faire reconnaître une place véritable dans le débat public et dans l’opinion politique. C’est que l’écologie a longtemps été proprement refoulée par le discours politique, qui s’est cantonné à la question des partis et des pouvoirs, à celle de la lutte des classes ou à la question de l’économie ou encore à la question de la politique étrangère, alors qu’il aurait dû reconnaître la dimension écologique présente dans l’ensemble de ces domaines. Au lieu de penser l’écologie et de lui reconnaître une place dans le domaine de la sécurité, les pouvoirs politiques ont systématiquement réduit la question de la sécurité à la question de la sécurité routière et des accidents individuels et à la question de la répression et du maintien de l’ordre : la sécurité a longtemps été limitée à la police. Tout s’est toujours passé comme si le politique refoulait l’écologie en se limitant à la confrontation entre les partis et entre les régimes.

Au-delà, il faut comprendre l’écologie de trois manières, qui peuvent expliquer pourquoi elle a ainsi fait l’objet d’un refoulement.

D’abord, l’écologie, terme issu de l’articulation des deux termes grecs, logie, de logos, qui signifie le discours, le raisonnement, la rationalité, et éco, de oikos, qui désigne l’espace social, l’espace habité. Il est, d’ailleurs intéressant de remarquer que c’est de ce mot éco que viennent, en français, le mot économie et, en latin le mot vicus, le lieu de vie, d’où vient le français voisin, celui qui vit dans le même lieu que moi. Science de l’espace, l’écologie est, ainsi, le domaine du politique qui engage la dimension la plus fondamentale de la société, car c’est bien dans l’espace que nous pensons nos relations avec les autres.

Par ailleurs, l’écologie est le champ dans lequel le politique engage l’articulation des deux dimensions qui nous fondent, la dimension singulière, celle de notre expérience personnelle – en l’occurrence de notre expérience de l’espace, et la dimension collective, celle de notre appartenance sociale – en l’occurrence nos relations avec ceux avec qui nous vivons en société et avec qui nous partageons la responsabilité de ce que l’on peut appeler l’espace partagé.

Enfin – et c’est là le point le plus important, il faut comprendre pourquoi le discours politique a toujours refoulé l’écologie, et pourquoi, celle-ci constitue l’inconscient politique. C’est que la dimension consciente du politique, sa dimension visible, explicite, manifeste, est la question du pouvoir. Penser le politique s’est toujours limité à penser le pouvoir, ses limites, ses responsabilités, en même temps que la façon de l’acquérir ou de le critiquer. Or, qu’est-ce que le politique sinon ce qui fonde l’espace social ? C’est bien la raison pour laquelle l’écologie, raison de l’espace, est à la fois si ancrée en nous et si souvent refoulée : penser l’écologie c’est poser la question de la signification fondamentale du politique, celle de l’institution de l’espace dans lequel nous sommes en relation avec les autres. L’écologie est ainsi l’instance fondatrice du politique, car c’est en pensant l’écologie que nous pensons la construction de l’espace dans lequel ont lieu les rencontres avec les autres, les échanges de parole et de communication qui nous lient à eux, et l’aménagement des lieux dans lesquels nous vivons.

Penser l’écologie et dénoncer les refoulements dont elle est l’objet – notamment dans le cas des événements comme celui de Rouen, c’est penser, finalement la mort au sein du politique et la responsabilité des pouvoirs et des institutions.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.