L’INHUMANITÉ

Depuis longtemps, je sentais qu’au-delà des désaccords politiques, quelque chose n’allait pas avec le président de la République. Je crois avoir compris de quoi il s’agit : notre président de la République est inhumain.

Une image de la perfection

C’est en voyant une des innombrables photographies de lui qui pullulent dans l’espace public que je crois avoir compris le malaise que j’éprouve devant les portraits d’E. Macron : le président n’a pas l’image d’un être humain, car son image est trop parfaite pour celle d’un humain comme nous. En voyant ces images, on a le sentiment que le président de la République a, certes, été élu, et a, donc, pris part, comme d’autres acteurs politiques, au débat et à la confrontation, on sait que ce qui l’a lancé dans l’arène politique est, sans doute le fait d’avoir été un collaborateur de son prédécesseur (merci, François, a-t-on envie de dire à cet égard), nous savons tout cela, et, pourtant, il se donne l’image d’un acteur politique qui n’est pas comme les autres – parce qu’il est trop parfait pour être un véritable être humain. Tous les dirigeants ont toujours eu leur petite faille, ont toujours montré un petit défaut qui les empêche d’être parfaits, mais c’est justement ce qui fait d’eux des êtres humains. On se rappelle le côté grandiloquent de de Gaulle, qui suscitait les moqueries, on se rappelle le portrait de G. Pompidou la cigarette au bec, les images de F. Mitterrand avec son écharpe et son grand chapeau. Mais là, non. Il n’y a rien, l’image est lisse, le portrait, pourrait-on dire, est, en quelque sorte, trop parfait pour être honnête. À moins que la relation entre le président et son portrait officiel se soit inversée : ce n’est pas le portrait qui représente le chef de l’État, c’est le personnage d’E. Macon qui représente son portrait. Toutefois, il y a comme un os : en effet, cette image de la perfection aurait du sens dans le champ politique s’il s’agissait d’une figuration de l’idéal politique. Or ce n’est pas le cas. En effet, on adhère à un idéal politique – et même certains d’entre nous y croient, mais on ne pas adhérer à l’idéal politique dont serait porteur E. Macron, tout simplement parce qu’il n’y en a pas. Rappelons-nous la campagne électorale de 2017, autant dire celle d’il y a à peu près un siècle ou deux : E. Macron n’avait pas encore fondé le mouvement qui s’appelle aujourd’hui L.R.E.M., La République en marche, mais il se contentait de se montrer avec, dans le dos, ses seules initiales : E.M. Autrement dit voilà un mouvement politique qui se confondait avec celui qui l’avait fondé. C’est cela, le sens de la perfection de la figure d’E. Macron : au lieu de porter un projet politique, au lieu d’engager la mise en œuvre d’une réforme de la société, l’élection d’E. Macron se contentait de porter au pouvoir un acteur politique seulement porteur de lui-même. On n’est pas très loin de la paranoïa. En effet, qu’est-ce que la paranoïa, sinon un trouble psychique qui consiste, pour le sujet, à se mettre tellement au centre que toutes les identités – en l’occurrence les identités politiques – se situent par rapport à lui. Peut-être faudra-t-il commencer à imaginer une dimension de la paranoïa qui s’appellerait paranoïa politique. Après tout, comme l’a écrit, je crois, Lacan, Napoléon n’était jamais qu’un fou qui se prenait pour Napoléon.

 

Un chef d’État qui se situe en-dehors des clivages et des confrontations politiques

Alors que, tout de même, le président est élu, donc choisi parmi nous, E. Macron s’est situé, depuis le début, dans une sorte de transcendance. Certes le président de la République, dans notre régime, n’est pas un acteur politique comme les autres. Ne serait-ce que parce, dans les situations d’urgence, il dispose de l’article 16 de la Constitution qui lui donne tous les pouvoirs. Certes – et E. Macron ne s’en est pas privé, le président de la République peut gouverner par des ordonnances qui lui évitent l’ennui d’un passage devant le Parlement, même si elles doivent être validées dans la suite. Comme E. Macron a pu susciter l’élection d’une assemblée dominée par des partisans, il n’a aucun problème de ce côté-là. En imaginant ce nouveau mouvement (comment faut-il l’appeler ? Parti ? Cour de courtisans ? Lieu de dressage des députés, un peu comme chez certains dresseurs d’animaux ?), E. Macron s’est placé en-dehors des confrontations politiques ordinaires. Il a tout préparé pour échapper au débat public. Dans ces conditions, comme on l’a vu avec l’épisode des « Gilets jaunes » ou comme on le voit aujourd’hui avec les manifestations contre le « passe sanitaire », il ne reste plus au peuple que la rue pour exprimer son mécontentement. En se plaçant ainsi en-dehors de l’espace du débat, en-dehors de cette bonne vieille agora, qui, finalement, avait du bon, le chef de l’État rend impossible le débat, il empêche toute opposition de s’exprimer. C’est, d’ailleurs, au Danemark que le président est allé expliquer que les Français sont des « Gaulois réfractaires au changement », des « irréductibles Gaulois », pour reprendre le propos de la bande dessinée consacrée à Astérix. Sauf qu’il faut faire attention aux mots, comme d’habitude. Astérix parle de gaulois irréductibles, et M. Macron de gaulois réfractaires, de résistants en somme. La différence est importante : pour lui, nous ne sommes pas irréductibles, mais réfractaires, ce qui signifie qu’il entend bien nous soumettre. C’est cela, l’inhumanité : l’impossibilité de l’échange, du débat, de la confrontation, de la parole, tout simplement.

 

Un président qui ne fait pas partie du genre humain

Notre président fait-il partie du genre humain ? Nous revoilà face à la question initiale. En effet, ce qui caractérise le genre humain, c’est la parole. Et, avec la parole, c’est l’échange avec les autres, c’est la confrontation à eux, c’est aussi, peut-être le risque de perdre son pouvoir. Peut-être une des caractéristiques de ce que je proposais, à l’instant, d’appeler paranoïa politique est que cette forme de psychose consiste à ne pas rechercher le pouvoir ni à l’exercer dans le but de construire une société fondée sur l’idéal politique dont on est porteur, mais à simplement rechercher le pouvoir pour lui, comme si ce mot, pouvoir, un peu comme les initiales E.M., suffisait, et, surtout, comme si cela permettait de situer le pouvoir en-dehors du langage, du débat et des échanges. C’est que, pour débattre, encore faut-il reconnaître la personne avec qui on échange comme un être humain symboliquement semblable à soi. C’est justement ce que J. Lacan désigne en parlant de l’expérience du miroir comme fondatrice du langage et de l’identité. C’est cette reconnaissance qui ne se produit pas dans le cas d’E. Macron. Dans ces conditions, nous voilà devant deux hypothèses possibles. La première hypothèse est que le président est fou. Un peu comme l’était, en son temps, Schreber, président de chambre à la cour d’appel de Dresde, dont Freud a abondamment parlé. C’est un fou qui se prend pour E. Macron. Ce n’est pas dramatique en soi, et tout le monde sait bien qu’aujourd’hui, on n’enferme plus les fous. Où cela commence à poser problème, c’est quand le fou en question a le pouvoir sur une soixantaine de millions d’êtres humains. Quand la société en est arrivée à ce degré de résignation ou de désintérêt que, tout simplement, elle s’en fout. Peut-être est-ce un des succès d’E. Macron d’être parvenu à tuer le débat. Sauf que, comme on commence à le voir aujourd’hui à propos du « passe sanitaire », cela ne sera peut-être pas aussi simple. L’autre hypothèse qui s’offre à nous est que, sans réellement nous en rendre compte, nous commençons à glisser vers un retour à la monarchie. Cette figure du chef d’État parfait est celle du monarque. Dans une monarchie, il n’a pas de débat : à quoi bon, puisque les décisions sont prises en haut et les choix faits par le monarque ? Et ce qu’il y a de commun entre la monarchie et l’exercice du pouvoir par E. Macron, c’est que, dans une monarchie, le souverain n’est pas comme ses sujets, il a ce petit quelque chose en plus qui le rend parfait, qui le fait échapper aux petits défauts, aux petits risques, aux petites imprévisibilités, qui font de l’histoire une sorte d’œuvre vivante. C’est bien le problème avec la perfection : elle n’a pas dans la vie. Et c’est en cela que le chef de l’État est proprement inhumain. En effet, la perfection n’existe pas chez les femmes et les hommes qui vivent, qui trouvent justement dans la vie les risques, les imprévus, les dangers, les épreuves, qui donnent toutes leurs significations aux joies et aux bonheurs que nous pouvons connaître, comme seuls peuvent les connaître les êtres pleinement humains.

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