LE MONDE EXISTE-T-IL ENCORE ?

Comme c’est souvent le cas, la chronique d’aujourd’hui partira d’une expérience. D’une expérience toute simple, quotidienne : je lisais le journal, hier. Et une évidence m’a frappé quand je tournais les pages : le journal d’hier montrait deux mondes, étrangers l’un à l’autre.

Deux mondes dans une même terre

Si le titre d’aujourd’hui consiste dans cette question, le monde existe-t-il encore ?, c’est que j’ai pris hier comme en pleine figure l’évidence violente d’un constat : le monde n’existe plus – et je me suis d’ailleurs demandé s’il avait jamais véritablement existé. Commençons, comme toujours, par les mots. Ce que l’on appelle l’étymologie, l’histoire des mots et de leur lente construction, est, en réalité, une forme d’inconscient de la langue. En nous donnant les outils et les méthodes qui nous permettent de comprendre comment les mots se sont formés et comment ils ont évolué au cours du temps, l’étymologie nous permet de penser la dimension inconsciente de leur signification. C’est ainsi qu’il nous faut penser ce que signifie, dans cet inconscient des mots, éco, ce préfixe que l’on trouve dans écologie et dans économie. Éco vient d’un terme que l’on retrouve dans le grec oikia, qui veut dire « la maison » et dans le latin vicinus, qui veut dire le voisin. C’est ainsi que l’écologie désigne la rationalité qui fonde l’aménagement de l’espace partagé, commun à tous ceux qui habitent le même monde, à tous ceux qui y sont des voisins les uns pour les autres. De son côté, l’économie désigne la rationalité qui fonde les logiques des échanges mis en œuvre dans cet espace commun par tous ceux qui l’habitent. C’est cela, la Terre : un espace dans lequel nous engageons les échanges qui nous font exister les uns pour les autres dans des pratiques sociales que nous partageons, que nous mettons en œuvre ensemble.

Ce que j’ai découvert comme une évidence en lisant ce journal, c’est que la Terre, au sens de cet espace commun, partagé, est un leurre. En effet, pendant que des millions de femmes et d’hommes voient leur pauvreté s’accroître de façon infinie, des dirigeants politiques, en France, certes, mais aussi dans d’autres pays, se livrent, peut-être même avec un certain plaisir, à leurs petits jeux minables, à leurs petits trafics entre partis, entre hommes politiques, entre dirigeants, pour tenter de sauver les derniers pouvoirs qui leur restent. Pendant que l’urgence climatique et l’urgence sanitaire guettent l’humanité, pendant que des femmes et des hommes meurent faute de soins et de préventions sanitaires ou faute de politique climatique, nos dirigeants n’ont rien de plus urgent que de poursuivre leur ambition et les derniers lambeaux de leurs institutions qui leur restent encore. Il y avait, dans ce journal, comme une confrontation violente entre ces deux mondes – au point que l’on peut se demander si existe encore cet espace social que l’on appelait la Terre, que nous parcourions, dans lequel nous voyagions, dans lequel nous mettions en œuvre des échanges, dans lequel nous existions les uns pour les autres. Peut-être est-ce là la première leçon de l’urgence que nous connaissons aujourd’hui dans le domaine du climat et dans celui de la santé : la Terre, cet espace social partagé, n’existe plus.

Dans ces conditions, peut-être la première urgence à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, avant toutes les autres, est-elle de rendre son existence à la Terre, à cet espace social, à cet espace de sociétés, d’identités et de relations que nous avons construit pendant tous ces millénaires au cours desquels nous l’avons habité, au cours desquels nous nous sommes donné l’illusion qu’il s’agissait d’un espace partagé.

 

La confrontation des identités

Une fois de plus, relisons Marx, essayons de lui donner du sens aujourd’hui. Tout le monde se rappelle que, pour Marx et pour Engels, c’est la lutte des classes qui donne sa signification à l’histoire. Au-delà, peut-être plus généralement, c’est la lutte, la confrontation entre elles, qui donnent leur signification aux identités politiques dont nous sommes porteurs. Si je suis de gauche, c’est parce que je m’oppose aux acteurs politiques de droite. Si j’appartiens à un pays du Tiers monde, c’est que je suis sans cesse confronté aux deux premiers (encore qu’aujourd’hui, le deuxième, le monde qui s’appelait encore « socialiste », n’existe plus non plus). Déjà en 1969, Joseph Wresinski avait imaginé ce mot, « quart monde », pour désigner un monde qui n’appartenait à aucun des mondes politiques reconnus. La figure du Tiers monde, imaginée comme un monde qui ne se reconnaissait ni dans le monde libéral ni dans le monde socialiste, renvoyait à la figure du Tiers état, de cet « état » qui, en 1789, lors des États généraux convoqués par Louis XVI pour élaborer une nouvelle politique fiscale, représentait ceux qui n’appartenaient ni à la noblesse ni au clergé. Mais la figure du « quart monde » signifiait qu’une étape de plus avait été franchie. En effet, il ne s’agissait même plus du peuple, mais d’une sorte de « sous-peuple ». Dans cette confrontation des identités qui fonde le politique, la figure du « Quart monde » tentait de donner une identité à ceux qui n’en avaient pas, à ceux qui ne faisaient l’objet d’aucune reconnaissance dans le monde politique, à ceux qui ne se voyaient reconnaître aucune place dans l’espace public. En effet, pour pouvoir participer à la confrontation des identités qui fonde l’espace politique, encore faut-il en avoir une. Dans la figure de la lutte des classes imaginée par Marx et Engels, les identités qui se confrontent l’une à l’autre sont la bourgeoisie et le prolétariat. Nous en sommes arrivés, depuis quelque temps déjà, à ce qu’apparaisse une troisième classe (un peu, d’ailleurs, comme il existait une « troisième classe » dans les chemins de fer), que l’on a appelée le sous-prolétariat, ou le quart monde.

 

L’urgence des inégalités

C’est cela, l’urgence, aujourd’hui : elle n’est plus économique, elle n’est plus seulement sanitaire, elle est politique, sociale et culturelle. Il s’agit de l’urgence des inégalités qui ont atteint un degré que nous n’avions peut-être encore jamais connu. Et ne nous payons pas de mots, cessons de nous réfugier dans une sorte de déni : nous faisons porter à la pandémie et à la menace du Covid-19 la responsabilité que nous aimerions ne pas avoir à prendre, celle de cette gravité des inégalités dans le monde. Il a bon dos, le Covid-19, heureusement qu’il est là pour nous trouver un responsable des inégalités, pour nous permettre d’acquérir à bon compte une sorte de bonne conscience en nous dissimulant derrière l’urgence sanitaire. Inondons le monde de vaccins qui ne servent à rien, cela nous permettra de cacher l’échec de nos engagements et des politiques que nous avons menées. Regardons enfin la réalité en face : il n’y a plus d’espace public. Il a, d’abord, été détruit par les guerres, il l’a ensuite été par la pollution et par les dégradations sans fin que lui ont imposées des politiques d’urbanisme et d’architecture délirantes, et il l’est, aujourd’hui par les inégalités dont la menace sanitaire nous fera peut-être enfin prendre conscience. Il n’y a plus d’espace public, tout simplement parce que nous n’existons plus les uns pour les autres. Mais c’est ce que dit Lacan sur le réel : on a beau le dissimuler par tous les moyens possibles, il finit toujours par revenir. Cette urgence des inégalités que nous mesurons aujourd’hui par la mort et par la perte de dignité et de figure d’être humains d’un nombre croissant d’entre nous pourrait bien, demain, nous rattraper par une autre urgence que l’urgence sanitaire : par l’urgence des dictatures, que nous ne sommes, d’ailleurs, pas loin de connaître aujourd’hui. C’est à cette urgence-là que nous devons répondre – s’il n’est pas déjà trop tard. L’urgence que représente le risque de ne plus même exister les uns pour les autres, l’urgence de la menace que ce qui fut notre monde n’existe plus.

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