Bernard Lamizet
Ancien professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon
Abonné·e de Mediapart

128 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 oct. 2021

LE POUVOIR ET LA PEUR

L’ambassadeur d’Algérie à Paris a été rappelé par son gouvernement « pour consultation », après qu’E. Macron eut déclaré estimer qu’une « histoire officielle » de ce pays reposait sur une « haine de la France ». Cela incite à la réflexion.

Bernard Lamizet
Ancien professeur à l'Institut d'Études Politiques de Lyon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pourquoi le discours du président sortant sur « la haine de la France » de l’Algérie ?

On ne peut pas vraiment comprendre ces propos du président qui n’ont pas de sens si on les sort de leur contexte. Nous nous approchons de l’élection présidentielle et le chef de l’État semble sentir, de tous côtés, une montée des mécontentements qui pourrait – c’est ce qu’il semble, sans doute, ressentir – rendre impossible sa réélection. Dans ces conditions, tous les moyens sont bons pour capter toutes sortes d’alliances – y compris, aujourd’hui, le rapprochement avec cette partie de l’extrême droite qui n’a jamais accepté l’indépendance de l’Algérie en 1962, à l’issue d’une guerre qui avait duré huit ans, et qui mettait fin à la colonisation de ce pays entreprise en 1830. En tenant des propos invraisemblables sur une supposée haine algérienne à l’égard de la France, E. Macron cherche à rafler les voix de cette mouvance colonialiste de l’extrême droite qui seraient plutôt destinées à la candidate du Rassemblement national. Or, comme un second tour opposant le président sortant à Mme Marine Le Pen ne semble pas impossible, il entend se préparer à cette éventualité en évitant que ces voix n’aillent à la candidate du R.N. Il s’agirait d’une sorte de vol, de rapt, de l’extrême droite – à moins, bien sûr, que le président sortant n’adhère à l’idéologie de la colonisation. Mais, dans ce cas, il faudrait le dire, afin que le rassemblement sur son nom de la droite libérale ne soit, lui-même, un sorte de vol de voix. Mais, si l’on approfondit un peu cette lecture des propos présidentiels, peut-être ne sont-ils, après tout, que le symptôme d’une haine qu’il éprouverait, lui, à l’égard d’un pays qui a su se rendre indépendant et devenir un pays rassemblant ses habitants autour d’une identité nationale partagée. En effet, le discours du président vient juste après un autre discours qu’il avait prononcé, rendant hommage aux « harkis » qui n’étaient, eux-mêmes, que des sortes de traîtres à cette identité nationale – un peu comme l’étaient, dans notre pays, ceux qui avaient collaboré avec l’occupant au cours de la deuxième guerre mondiale.

Après la peur qu’il cherche à susciter, il semble, à son tour, lui-même éprouver de la peur

Cette peur, que l’on peut désigner par le terme de « peur macronienne », est la peur de perdre. Tous les moyens sont bons pour parer à cette éventualité. Jusqu’à ce moment, qui semble constituer un tournant critique dans la pensée du président, E. Macron était tellement sûr de lui qu’il ne semblait même pas concevoir un échec. Mais Jules César se demande s’il ne se trouve pas devant la roche Tarpéienne. La peur macronienne, celle de perdre après celle qu’il tentait de susciter chez les habitants de son pays, est un obstacle qui se dresse devant lui comme si, depuis 2017, il vivait dans un rêve et que le réveil venait de sonner. C’est cela, la peur macronienne : un réveil qui vient de sonner. C’est la surprise de ce éveil qui lui a fait commettre ce qui pourrait constituer une erreur de plus, ce jeudi 30 septembre. Mais e quoi consiste cette peur macronienne ? C’est très simple : c’est la peur de perdre le pouvoir. Cette peur est d’autant plus forte que, de la même façon qu’E. Macron ne sait gouverner que par la peur, comme nous l’écrivions ici même récemment, il ne peut concevoir sa vie hors du pouvoir. Sans famille véritable, sans expression véritable d’un désir qui marquerait le réel de son psychisme, E. Macron ne conçoit son existence que dans le pouvoir : il n’est pas un humain mortel comme nous, comme tus les autres, car il ne peut vivre hors du pouvoir. Cette élection de 2017 a constitué, pour lui, la rencontre avec ce qui était pour lui le réel de son identité, et, de la même façon, l’élection prochaine de 2022, sera, pour lui, une sorte de marqueur, ou de la poursuite de son existence s’il la gagne, ou de sa fin s’il la perd. C’est dire l’enjeu que représente, pour lui, cette élection. Nous nous trouvons en-dehors du politique, nous nous trouvons hors du débat démocratique : alors que, pour les militants et les acteurs politiques ordinaires, une élection n’est qu’un moment d’évaluation et de soumission à l’expression de la volonté populaire, sans qu’il y aille de leur existence, pour le président sortant, un échec marquerait la fin de son existence même. D’où la peur.

La peur consiste dans de l’imaginaire, et est, donc étrangère au politique

Mais voilà : la peur est de l’ordre de l’imaginaire. Toujours comme nous l’écrivions dans Mediapart, elle est étrangère au politique, car elle empêche la tenue du débat public. D’abord, comme l’imaginaire est étranger au politique car il empêche la réflexion et la critique, la peur nous fait sortir de l’espace public du débat politique. Dans la peur, nous nous projetons, en quelque sorte, hors du politique, car nous ne connaissons plus d’alliés ni d’adversaires, mais nous nous trouvons seuls devant la peur. Quand nous éprouvons de la peur, nous ne pouvons plus réfléchir, nous ne pouvons plus prendre la mesure des incidences de nos propos ou de nos actes, car l’autre n’existe plus. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle l’expérience de la confrontation à la pandémie du Covid-19 a provoqué une sorte d’extinction des identités politiques, devenues muettes devant la peur du mal. Par ailleurs, la peur nous empêche d’analyser les situations et d’entreprendre une critique : il n’y pas de rationalité dans la peur. La peur désigne une sorte de déferlement de l’irrationnel. C’est pourquoi je ne suis pas sûr qu’il existe des peurs collectives, de la même façon que je ne suis pas sûr qu’il existe des imaginaires collectifs. Les religions et les mythes ne sont pas des imaginaires collectifs, mais des récits et des discours politiques cherchant à faire appel à l’imaginaire de celles et ceux qui les lisent ou les écoutent, ce qui n’est pas la même chose. La peur, finalement, nous chasse du politique, elle nous enlève nos identités politiques en nous empêchant d’exprimer des engagements et d’élaborer des projets. C’est bien pourquoi une élection ne peut reposer sur un débat fondé sur de la peur, ce qui, pourtant, semble bien l’idée que s’en fait le président sortant, quand il cherche à susciter la peur du peuple assemblé, quand il cherche à réduire ses adversaires à des personnages qui font peur, ou quand le sortant a peur d’être sorti.

La peur est le symptôme d’une absence de politique

C’est bien cela, la peur : le symptôme d’une absence de politique. En dehors d’une « marche », sans autre but que le ralliement à son nom et à ses initiales (le fameux « E.M. » de « L.R.E.M. »), le président sortant ne s’est pas fait élire sur un véritable projet, et n’a pas de véritable projet à proposer aux électrices et aux électeurs de ce pays. La peur n’est pas un projet, elle n’est peuplée que d’un ensemble de figures imaginaires. La peur manifeste, en réalité, un vide politique, elle est un blanc dans le discours politique, comme si, tout à coup, il y aura bientôt cinq ans, le débat politique s’était arrêté. Il n’y a que dans les partis que le débat se poursuit et que les idées et les projets se formulent. Le président, lui, n’a pas de discours politique véritable, en-dehors du discours sur la peur, tellement fort qu’il en vient à le tourner vers lui, à se le tenir lui-même, à faire, lui-même, à son tour, l’expérience de le peur. Comme il n’a pas de politique, comme son engagement se caractérise par l’absence de projet, par un vide politique, le président ne peut le peupler que d’imaginaire – en l’occurrence de peur. C’est au tour du président sortant de faire l’expérience de la peur sur laquelle il aura fondé son mandat. Et c’est de cette façon que la peur lui fait commettre des erreurs. Plus que des erreurs : des fautes.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
En Pologne, le calvaire des exilés
Dans notre émission ce soir, reportage aux portes de l'Union européenne, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. En plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — France
La candidature de Zemmour prend une mauvaise tournure
L’ancien éditorialiste de CNews et du Figaro a officialisé, mardi, sa candidature à l’élection présidentielle dans un clip reprenant toutes ses obsessions identitaires. Sur le terrain, sa campagne est devenue particulièrement compliquée.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Pour Pécresse et Bertrand, une campagne aux airs de pénitence
Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
La beauté fragile d'un combat
« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine