UN NOUVEAU PREMIER MINISTRE

Le 3 juillet, le président de la République a nommé un nouveau premier ministre, Jean Castex. Cette nomination intervient à la fois après le second tour des élections municipales et après une atténuation sensible de la crise liée au coronavirus. Sans doute ce nouveau premier ministre a-t-il été nommé pour constituer une forme de réponse d’E. Macron à ces deux événements politiques majeurs.

Le 3 juillet, le président de la République a nommé un nouveau premier ministre, Jean Castex. Cette nomination intervient à la fois après le second tour des élections municipales et après une atténuation sensible de la crise liée au coronavirus. Sans doute ce nouveau premier ministre a-t-il été nommé pour constituer une forme de réponse d’E. Macron à ces deux événements politiques majeurs.

 

Un choix qui entend répondre à des crises

Au moment où le mouvement qu’il a fondé connaît une véritable déroute à l’issue des élections municipales, la réponse que le président de la République donne au rejet qui a été exprimé par les électeurs est de changer de premier ministre. Alors que le pays exprime, par différents moyens, notamment par le moyen institutionnel des élections, le rejet de la politique qu’il a engagée et qu’il poursuit depuis maintenant trois ans, tout ce que le chef de l’État trouve à répondre est de changer son premier ministre, tout en maintenant dans ces fonctions un homme politique clairement engagé à droite, mais, sans doute, moins clairement engagé que ne l’était son prédécesseur, élu, depuis, maire du Havre. Il s’agit d’une réponse qui, finalement, n’est pas réellement une réponse politique à des doutes qui, eux, le sont bien, car les électeurs les ont clairement exprimés à l’occasion du choix institutionnel qui lui a été proposé à l’occasion des élections municipales. Si l’on réfléchit bien, le président de la République s’est trouvé remis en question de trois façons au cours de ces derniers temps. D’abord, il s’est agi de la remise en question de la politique de santé publique qui s’est manifestée lors de la pandémie du coronavirus, qui a, elle-même, eu une incidence politique majeure : l’interruption du processus électoral du renouvellement des conseils municipaux et des maires. Mais, de cette façon, comme toujours à l’occasion des crises (puisque c’est ce que signifie le mot lui-même, crise, qui est issu de la racine du verbe grec crino, je juge), c’est l’ensemble de la politique engagée qui est soumise au jugement de la réalité, à l’évaluation que propose l’expérience. Par ailleurs, l’exécutif ne peut pas méconnaître le fait que ses candidats ont connu une défaite majeure à l’occasion de ces élections municipales, qui ont permis, au contraire, à la gauche de gagner la confiance des électeurs. À cet égard, si la seule réponse de l’exécutif à cette remise en cause électorale est de changer le premier ministre, il s’agit d’une initiative politique qui ne va pas bien loin et qui ne répondra certainement pas au questionnement voulu par les électeurs. Enfin, en apportant pour toute réponse à ces crises et à ces interrogations une réponse seulement institutionnelle, l’exécutif entend montrer qu’il ne veut pas prendre part au débat : changer seulement le premier ministre signifie, au contraire, chercher à échapper à l’espace du débat public.

 

Un nouveau premier ministre mais une politique qui se poursuit

C’est que le choix qui s’est porté sur un haut fonctionnaire, même s’il est maire de Prades, consiste à poursuivre une politique en choisissant pour la mettre en œuvre une personnalité qui n’a pas une véritable identité politique mais qui a celle d’un agent de l’État. Il s’agit, en ce sens, d’un personnage qui est là pour appliquer des décisions prises par les pouvoirs auxquels il est soumis – en l’occurrence le président de la République. Il s’agit, en ce sens, de la part du chef de l’État, d’une forme de déni de la remise en cause de sa politique par le résultat des élections municipales qui avaient suscité, rappelons-le, presque 60 % d’abstentions et qui avaient connu l’échec des candidats de La République en marche en particulier à Paris, à Lyon ou à Marseille. En acceptant la démission d’É. Philippe – voire en la suscitant - et en choisissant pour lui succéder un personnage qui n’est pas réellement issu du monde politique, E. Macron entend bien exprimer le fait qu’il n’entend pas changer de politique, qu’il n’attend pas du premier ministre l’élaboration d’une nouvelle politique, mais, au contraire, qu’il attend de lui qu’il exécute une politique qu’il a lui-même décidée. Probablement, d’ailleurs, le retrait d’É. Philippe est-il lui-même lié à une forme de présence jugée excessive par E. Macron qui finissait peut-être par craindre que le premier ministre ne lui fît trop d’ombre. Sans doute est-ce, au contraire, pour être sûr que ce soit la même politique qui soit poursuivie par le gouvernement, sous sa houlette, qu’il a choisi ce nouveau premier ministre.

 

Une forme de dépolitisation du gouvernement

Mais il faut aller plus loin. Au-delà de la signification que peut revêtir ce changement de gouvernement dans le temps court, dans un temps politique réduit au temps des élections et à l’urgence de la crise sanitaire, il importe de s’interroger sur la signification de ce changement de premier ministre dans le temps long des institutions, car il nous permet de mieux comprendre la signification des pouvoirs institués par la cinquième République et la Constitution de 1958.

D’abord, cette Constitution a, en quelque sorte, partagé le pouvoir exécutif entre un président de la République qui est porteur de la dimension pleinement politique de l’exécutif, en permettant ainsi à l’exécutif d’échapper à un véritable contrôle démocratique par les élus du Parlement, et un premier ministre qui est réduit à un rôle d’exécutant technique des décisions et des choix du président. La seule situation que nous ayons peut-être connue d’un équilibrage des deux acteurs de l’exécutif est celle de 1997, quand, après la dissolution de l’Assemblée par J. Chirac, les élections législatives avaient amené au pouvoir une majorité de gauche, L. Jospin, alors dirigeant du Parti socialiste, devenant premier ministre. En 1958, en préparant la Constitution qui est toujours la nôtre, de Gaulle avait voulu donner au président de la République la dimension d’un monarque républicain à laquelle ses successeurs se sont bien gardés de mettre fin.

Par ailleurs, cette répartition des deux acteurs de l’exécutif a une autre signification : celle d’une répartition entre un président, pleinement politique parce qu’il est, lui, élu au suffrage universel direct et un premier ministre dont le rôle se trouve réduit à celui d’un expert qui n’a pas à prendre d’initiatives politiques. Le premier ministre, comme, d’ailleurs, l’ensemble des membres du gouvernement, finit par n’être plus qu’un haut fonctionnaire, peut-être un peu plus responsable que d’autres, mais que sa dimension d’expertise prive de sa dimension politique.

Au-delà, il s’agit d’une tendance lourde des institutions, sans doute, d’ailleurs, dans tous les pays et dans tous les régimes, à connaître une forme de dépolitisation des pouvoirs. À la fois en raison de la complexité croissante des situations politiques qu’ils sont appelés à dominer, à cause de la place croissante prise dans l’espace public par des médias qui ne sont plus que des médias récréatifs au lieu d’être des espaces de débat, et en raison de la place grandissante prise dans les espaces politiques par les outils du management. Ainsi, la vie des institutions finit par ne plus avoir de dimension pleinement politique : c’est l’espace public tout entier qui finit par cesser d’être politique.

Pour toutes ces raisons, le choix du nouveau premier ministre par le chef de l’État constitue un symptôme d’une crise réellement grave car il s’agit d’une menace pour la démocratie. Finalement, la situation de la France, soumise à un pouvoir exécutif sans réel engagement politique rejoint celle des Etats-Unis, soumis à un président issu du monde de la banque et de la finance. Dans ces deux pays, la vie institutionnelle finit par ne plus être politique ; le démos, le peuple, finit par perdre le kratos, le pouvoir. Ne nous leurrons pas : il s’agit bien de la fin de la démocratie. Heureusement, les élections municipales ont permis le retour du débat et du politique dans l’espace politique. En ce sens, nous nous trouvons bien dans une situation de confrontation forte entre deux types de pouvoirs, les pouvoirs de techniciens et de soi-disant experts et les pouvoirs des acteurs politiques et des militants engagés.

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