SIGNIFICATION DE LA JUSTICE

Au moment où s’ouvre, à Paris, le procès des auteurs des attentats du 13 novembre 2015, à Paris, essayons de comprendre moins les attentats eux-mêmes (sont-ils compréhensibles ?) que la justice elle-même, sa signification, son rôle dans la société.

Juger, ce n’est pas répondre à une violence par une autre violence

D’abord, sans doute, devrions-nous tenter de nous débarrasser d’une ide reçue : la justice serait là pour punir ou pour juger les autres. C’est le rôle que, depuis toujours, les pouvoirs ont tenté de lui donner, auquel ils ont tenté de la réduire, et c’est le rôle qu’ils ont toujours tenté de nous faire croire pour elle. Mais, finalement, c’est une manière de s’en débarrasser, en lui faisant exercer une violence, comme si, à la violence, pouvait répondre une autre violence. Mais c’est impossible, pour la simple raison qu’il n’y a de réponse que dans le langage. On ne peut répondre qu’à ce qui nous est dit. Or la violence, en quelque sorte par définition, se situe hors du langage : elle est au-delà de la limite du langage qu’elle transgresse, car la violence, ce ne sont que des actes. La justice, elle, se situe dans un autre champ. En revanche, le rôle d’un procès n’est pas de mettre en œuvre une violence, mais, justement, de permettre que l’on se libère de la violence jugée en la représentant, en quelque sorte comme une forme de catharsis. Représenter, comme sur la scène d’un théâtre, c’est énoncer de la parole et jouer des scènes, des événements, interpréter des rôles et des personnages, pour déplacer les événements jugés de l’ordre du réel vers celui du symbolique. Juger, c’est interpréter la représentation de la violence des actes jugés en les inscrivant, ainsi, dans le domaine du langage.

 

Juger, c’est parler

Réduire la justice à des sanctions, c’est faire croire qu’elle se trouve, elle aussi, dans le champ de la violence, alors qu’elle se situe, elle, dans celui du langage, de la parole. C’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle la justice consiste dans la parole des juges, dans ce que l’on appelle, justement, les débats, dans la parole des victimes ou des plaignants, dans la parole que les juges tentent de faire énoncer à ceux qui sont jugés, dans la parole des avocats. Qu’il s’agisse de la justice civile, qui juge les conflits et les litiges entre les personnes, ou de la justice pénale, qui juge les infractions à la loi – notamment les actes de violence, comme les actes de terrorisme, la justice commence toujours par un récit, elle se poursuit par des échanges de parole et elle se conclut par un arrêt, un jugement, une décision, qui est la parole finale des juges. C’est pourquoi la justice cherche toujours à mettre un terme à des actes de violence ou de transgression en énonçant de la parole. La seule particularité de la parole de la justice (pas seulement de la parole des juges, mais de toutes les paroles qui se disent au cours d’un procès), c’est qu’elle est en même temps un acte. Quand le juge parle, il agit en mettant en œuvre le procès. De la même façon, l’avocat parle : il donne une voix à celui qu’il représente (c’est le sens du mot : ad-vocatus, de vox, la voix), il cherche à défendre son client contre ce qui est présenté comme une sorte de violence, celle de l’État. Quand les plaignants ou les victimes parlent, ils agissent en recherchant à retrouver leur dignité ou leur légitimité perdue. Quand les juges énoncent leur décision, ils agissent en la disant, car elle s’impose à tous ceux qui l’entendent.

 

« Au nom du peuple français »

Dans notre pays, tous les jugements commencent par cette formule. Sans doute a-t-elle été imaginée au temps de la Révolution, pour manifester la fin des privilèges et le retour à un véritable pouvoir du peuple. Mais ill ne s’agit pas d’une simple figure de rhétorique institutionnelle, d’un artifice, d’une mise en scène. Non : cela signifie que, précisément, la justice parle au nom du peuple. Elle lui donne sa voix et ses mots en parlant en son nom. C’est ce qui fait toute la force de la parole des juges : ils ne s’expriment pas en leur nom propre, mais au nom du peuple qui leur fait, en quelque sorte, assez confiance pour leur donner le pouvoir de parler en son nom. Cette formule rituelle, par laquelle commencent tous les jugements, est comme tous les rites : elle donne du sens à la procédure mise en œuvre. Il s’agit de faire passer les événements et les faits qui sont jugés au cours du procès de l’ordre de la réalité à celui du langage et de la parole, celui du nom. En s’exprimant en son nom, la justice représente le peuple, de la même manière que le théâtre représente des faits, des actes, des relations, qui sont mis en scène : le tribunal est une scène, sur laquelle se rejouent des actes qui se sont déroulés parfois il y a très longtemps, et qui, le temps du procès, sont représentés par des mots et par des procédures. C’est la raison pour laquelle on désigne le procès par ce mot, « audience », qui veut bien dire qu’il s’agit d’entendre. Il s’agit bien d’écouter des mots, d’entendre des paroles. Il y a de l’audience, parce que, come dit Lacan, ça parle. Mais, bien sûr, comme le peuple français n’a pas de voix ni d’oreilles, pas plus, d’ailleurs, qu’aucun autre peuple, l’audience se déroule en son nom.

 

Juger, c’est comprendre

C’est l’autre signification de la justice : la parole y tente de comprendre. La justice tente de déplacer les actes dans le domaine de la raison. Non qu’ils aient toujours été irrationnels, non qu’ils aient toujours échappé à la raison, mais les actes jugés ne se sont pas déroulés pour cela. Quand on agit, on ne le fait pas par raison, mais pour rechercher un but, un résultat. C’est la justice qui, en les jugeant, tente de les comprendre, et de nous aider à les comprendre. C’est pourquoi l’audience est toujours publique (sauf dans quelques cas, notamment quand la mise en évidence de l’intimité équivaudrait à un viol). Juger, c’est mettre de la rationalité au lieu des actes. Et, comme toujours, on ne peut comprendre, raisonner, que par des mots. Et là, les choses deviennent parfois difficiles. Les actes de violence terroriste comme ceux qui se sont déroulés 13 novembre 2015 sont comme tous les actes de violence : ils sont proprement incompréhensibles, car ils échappent à la raison. Nous nous trouvons devant des actes de folie qui, en quelque sorte, par définition, sont étrangers à la rationalité. Mais, si l’on réfléchit bien, c’est le cas de tous les actes que la justice a à juger. En effet, les litiges dont est saisie la justice civile, par exemple les litiges immobiliers ou les litiges qui conduisent à des divorces, sont, eux aussi, des actes qui échappent à la raison, que les plaignants ne peuvent pas comprendre, car ils ne peuvent pas se mettre à la place les uns des autres. C’est pourquoi, justement, ils font appel à la justice : pour les aider à les comprendre, à comprendre celui qui est leur adversaire. Juger, c’est comprendre, car c’est remplacer les actes par les mots que tous pourront comprendre. C’est comprendre, car c’est se situer dans une logique partagée par tous. C’est le sens de cette théorie imaginée par Montesquieu, dans L’esprit des Lois, au dix-huitième siècle, un peu avant la Révolution. Montesquieu y explique qu’il y a trois pouvoirs : le pouvoir législatif, qui consiste à élaborer des lois, le pouvoir exécutif, qui consiste à les mettre en œuvre, à décider les moyens de les appliquer, et le pouvoir judiciaire. Ce dernier pouvoir consiste, au fond, à comprendre les lois, à leur donner du sens, en jugeant leur application ou leurs transgressions.

Juger, c’est élaborer une signification

Le mot important est écrit : la justice tente de donner du sens aux actes, ou à constater que c’est impossible, qu’ils échappent à la signification, et, dans ce cas, à punir, car c’est la seule manière, pour la société, de mettre en œuvre ses codes, ses façons de donner du sens à elle quand elle se trouve devant l’incompréhensible, devant l’irrationnel. Juger, jus-dicere, en latin, c’est dire le droit, la loi, c’est faire entrer le droit dans le langage. La justice, finalement, interprète : elle interprète les actes qui lui sont soumis (ou elle tente de les interpréter) et elle interprète les lois au nom desquelles elle va juger. Car la justice ne donne pas seulement une signification aux actes qu’elle juge en jugeant ceux qui les ont mis en œuvre : elle donne aussi une signification à la loi en la confrontant à la réalité de la société. Dans le cas des attentats du 13 novembre 2015, la justice ne va pas leur donner véritablement une signification mais, en constatant qu’ils n’en ont pas, elle va élaborer la signification du psychisme de leurs auteurs et de la culture ou des mots dont ils se soutiennent. Mais, au-delà, dans tous les cas dans lesquels elle est appelée à juger, en énonçant sa parole, la justice tente de construire une signification qui permette de comprendre les actes qu’elle juge et leurs auteurs. Comme les journaux dans un autre champ de l’espace public, la justice dit les mots qui vont construire du sens. Elle aussi, elle informe : elle donne des formes, c’est-à-dire des codes, du langage, auxquels nous donnerons du sens.

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