LA GIFLE

Au cours d’un déplacement dans la Drôme, M. E. Macron s’est fait gifler par un jeune, connu, semble-t-il, pour son appartenance à l’extrême droite, qui avait crié « Montjoie ! Saint-Denis ! », cris de ralliement royalistes. Au-delà de l’événement, somme toute sans grand intérêt, interrogeons-nous sur les significations de cet acte.

Ô rage, ô désespoir,

Présidence ennemie !

N’ai-je donc tant régné

Que pour cette infamie ?

 

D’après Corneille, Le Cid (propos de Don Diègue après la gifle du Comte, un peu revus par B. Lamizet)

 

Les limites du politique

Même si le terme « violence , employé dans des commentaires politiques de l’événement, semble un peu excessif, il semble bien que la gifle présidentielle ait ceci de commun avec la violence qu’elle se situe aux limites du politique. Par ailleurs, même si l’on peut parler de folie à propos de ce geste, c’est bien, justement, ce qu’est la folie : un au-delà du politique, incompréhensible dans le langage politique, qui fait l’objet, tantôt d’un enfermement (d’un confinement : cela me rappelle quelque chose, mais quoi donc ?), tantôt d’une relégation ou d’une surveillance, mais, dans tous les cas, d’une sorte de défense que le politique se donne dans la psychiatrie. Mais cette limite du politique, ce franchissement des frontières du politique, a été préparé, longuement, depuis des années, a été rendu possible, aujourd’hui, parce que, depuis longtemps, la domination de l’espace public par le libéralisme a construit, peu à peu, l’affaiblissement de l’État, jusqu’à en venir, aujourd’hui, à une véritable disparition de l’État. Ne nous trompons pas : la gifle présidentielle a la même signification que la disparition de la maîtrise des états européens sur leur monnaie. Si la folie peut, aujourd’hui, prendre la forme d’une telle humiliation du président, c’est parce que, depuis longtemps, c’est l’État tout entier qui connaît une dégradation de sa figure, de sa représentation, dans l’espace politique. Les fous ont toujours eu ce rôle : ils questionnent l’État en le mettant face à une sorte de miroir inversé de sa puissance. Avant, les fous étaient tolérés, ils se voyaient même reconnaître, comme dans « Le Roi s’amuse » de Victor Hugo, une place auprès des rois, car ils ne faisaient pas peur. Depuis le dix-neuvième siècle et la montée en puissance du libéralisme, la société s’est mise à les craindre, et, pour cette raison, elle les a enfermés, comme le raconte M. Foucault, parce qu’elle s’est figuré qu’en les mettant dans des asiles, ils ne représenteraient pas une menace pour elle. Mais la gifle a manifesté une transgression de ces limites, l’enfermement ne suffit plus à contenir la folie et à protéger l’État de ses manifestations.

 

L’affaiblissement de l’État

Car c’est la première signification de ce geste : une gifle est une sorte d’humiliation qui est un symptôme de l’affaiblissement de l’État. Il y aurait toutes sortes de manifestations possibles de la dégradation de l’État, mais la gifle a une signification particulière : elle est une humiliation. La gifle est une réduction de l’autre à un enfant turbulent qui ne connaît pas d’autres paroles ni d’autres signes que cette manifestation de violence censée mettre en scène la supériorité du parent sur lui, censée manifester la figure de l’adulte, doué de raison et d’expérience. La gifle n’appartient pas au langage des adultes, et c’est bien ce que Corneille a mis en scène dans cette scène, en quelque sorte inaugurale du Cid. Don Diègue ressent une humiliation particulière parce que le Comte le réduit à la figure d’un enfant. Il n’y a pas de gifles entre adultes, les gifles, c’est pour les enfants. Même les enfants ne se giflent pas entre eux : ce sont les adultes qui giflent les enfants. Dans ces conditions, le fou qui gifle le chef de l’État réduit la figure de l’acteur du pouvoir à celle d’un enfant. C’est un peu comme si l’État était lui-même réduit à la figure d’un enfant. Et nous revoilà avec la dégradation de l’État par le libéralisme : les choses sérieuses, c’est pour les acteurs de l’économie, c’est pour l’Union européenne, c’est pour la Banque centrale européenne ; les états se retrouvent relégués à des places d’enfants, à des jeux de cour de récréation, ils se voient punis par les pouvoirs de l’économie parce qu’ils ont fait des bêtises, comme des politiques économiques non conformes aux prescriptions des adultes que sont la Banque centrale européenne. Ils ont dépassé les 3 % de déficit budgétaire, les vilains, allez, une gifle et nous les privons de dessert.

 

La détérioration de la figure présidentielle

C’est une autre signification de la gifle : la figure présidentielle connaît une détérioration de plus – après tant d’autres signes de cette dégradation continue depuis des années. Ce n’est pas seulement l’État qui connaît cette dégradation, c’est la figure du président. On me dira que peu importe, finalement, la dégradation de la figure présidentielle, puisque c’est l’État tout entier, dont la figure est dégradée, mais tout de même, il faut s’interroger sur cette dégradation-là. D’abord, elle est liée à l’électoralisme dominant. Depuis l’établissement du quinquennat, tout se passe comme si le président passait son temps dans une campagne électorale continue, puisqu’à peine élu, il doit commencer à se préoccuper de sa réélection. Le président voit sa figure réduite à celle d’une sorte de candidat permanent. Il n’est plus un chef d’État, il est un distributeur continuel de tracts et d’images de lui – et, par conséquent, puisqu’on met les tracts à la poubelle, on met sa figure à cette poubelle de l’histoire que sont les gifles. Parce qu’enfin, tout de même, un attentat aurait eu une autre classe. Les acteurs politiques de toutes les tendances se seraient réunis pour condamner ce qui aurait constitué un véritable acte de violence ; mais, avec la gifle, le rôle du président est réduit à celui d’un gamin insupportable. Par ailleurs, cette dégradation de la figure présidentielle est liée au personnage même de notre président. Avec, une fois de plus, la question de l’œuf et de la poule, car, enfin, si c’est M. Macron qui a été élu, sans doute est-ce lié à ce qu’il représente lui-même. M. Macron n’a pas le charisme, dont parle Max Weber, qui est une sorte de reconnaissance par le peuple tout entier d’une figure qui va au-delà de celle d’un simple homme politique, qui le met au-dessus de la classe politique ordinaire. Mais, sans doute, s’il s’est fait gifler, c’est que M. Macron ne se voit pas reconnaître cette dimension, ne se voit pas pleinement reconnaître, dans l’espace public, cette sorte de transcendance qui le mettrait au-dessus des dimensions habituelles de l’espace et du temps politiques.

 

Et puis après ?

Sans doute est-ce la véritable question qui se pose aujourd’hui. Que va-t-il se passer, à présent ? En particulier cela va-t-il avoir des incidences sur l’élection présidentielle, dont la campagne, comme on l’a dit, a déjà commencé depuis belle lurette, et, s’il y en a, quelles seront-elles ? Mais la question de l’après se pose au-delà de l’élection présidentielle. En effet, même si les propos du président visent à dissiper la violence de l’événement, la gifle est une marque que le champ politique ne pourra pas oublier : au-delà du président, c’est l’espace public qui a été giflé. C’est la contrainte essentielle qui est imposée dans l’après : l’espace politique tout entier doit reconstruire sa figure endommagée, doit retrouver une confiance et une reconnaissance véritables auprès des citoyennes et des citoyens de notre pays. Et, contre le pourrissement de l’image du président, on ne connaît pas de vaccin. Ce qui est urgent, c’est que le pouvoir retrouve sa légitimité, et, pour cela, ce n’est pas son image qu’il doit réparer, c’est un véritable projet qu’il doit élaborer et soumettre au jugement populaire, pour lequel il doit reconnaître l’adhésion des citoyennes et des citoyens. Ce qui est urgent, c’est que le débat public redevienne ce qu’il fut à certaines époques, de plus en plus rares, il faut bien le dire : une confrontation entre de véritables politiques et non un jeu minable de gifles entre des gamins sans rationalité.

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