SIGNIFICATIONS POLITIQUES DE LA BIODIVERSITÉ

C’était annoncé dans Le Monde du 4 septembre : un congrès réunira, à Marseille, début janvier, les membres de l’Union internationale pour la conservation de la nature, venus du monde entier pour engager une réflexion sur la protection des écosystèmes. C’est, pour nous, l’occasion de réfléchir à la signification de la biodiversité.

C’était annoncé dans Le Monde du 4 septembre : un congrès réunira, à Marseille, début janvier, les membres de l’Union internationale pour la conservation de la nature, venus du monde entier pour engager une réflexion sur la protection des écosystèmes. C’est, pour nous, l’occasion de réfléchir à la signification de la biodiversité.

Qu’est-ce que la « biodiversité » ?

Ce que l’on appelle la biodiversité est la vie dans un même espace d’êtres vivants multiples, la coexistence de plusieurs espèces vivantes, de plusieurs approches de la nature. Si ce concept a fini par apparaître dans l’espace public, dans le champ du débat, sans doute est-ce justement parce qu’il désigne un domaine en danger. La biodiversité pourrait, en effet, se définir en particulier comme la coexistence dans un même espace des hommes et de l’ensemble des autres êtres vivant sur la terre. Ce mot même, « biodiversité », vient nous rappeler que c’est la diversité, la pluralité des êtes vivants, qui, justement, fonde la terre, cette planète sur laquelle nous vivons et que nous avons fini par nous approprier. Sans doute, d’ailleurs, cette figure de la biodiversité a-t-elle fini par faire son entrée dans le débat public à partir du moment où l’écologie est venue fonder une réflexion et une discussion sur l’espace dans lequel nous vivons. La biodiversité peut se définir comme la coexistence dans un même espace des êtres humains, des animaux, des êtres végétaux et des êtres que l’on peut appeler les figures géographiques. C(‘est cela, la biodiversité : la pluralité des êtres vivants dans l’univers que nous nous sommes appropriés il y a maintenant des millénaires, finissant par oublier – ou par refouler – le fait que nous n’étions pas seuls à y vivre. On peut, d’ailleurs, se demander si les récits mythiques comme la Genèse ou, dans d’autres cultures, les récits de création du monde, n’ont pas, fondamentalement, pour signification le récit de cette forme de confiscation de l’univers par les êtres humains et par leurs sociétés, cette appropriation ayant engagé ce que l’on peut aujourd’hui, avec du recul, désigner comme une dégradation de l’espace de la vie. La biodiversité désigne un univers dans lequel des pluralités d’êtres vivants font vivre côte à côte les systèmes écologiques dans lesquels ils vivent. N’oublions tout de même pas que la biodiversité a pu commencer par désigner, dans nos sociétés, l’existence commune, sans discriminations d’êtres humains issus de toutes origines, sans que les différences qui les distinguent soient des facteurs de menace. Après tout, c’est aussi cela, le souci de la biodiversité : la fin des discriminations entre les êtres humains mais aussi entre les êtres humains et les autres êtres vivant dans le même univers.

 

Les écosystèmes en danger

C’est que ce que l’on appelle les champs que l’on appelle les écosystèmes sont en danger. Il y a, aujourd’hui, une forme d’urgence à penser ces menaces qui mettent en danger les écosystèmes, menaces qui sont issus, justement, des systèmes sociaux dans lesquels nous vivons. Tout de passe, finalement, en quelque sorte, comme si une véritable guerre opposait, aujourd’hui, les écosystèmes aux systèmes sociaux de vie économique et politique. Qu’une union qui s’intitule, précis »ment, « pour la protection de la nature » nous interpelle, aujourd’hui, à l’occasion de ce congrès, manifeste une véritable urgence à penser les dangers auxquels sont exposés les écosystèmes avec lesquels nous partageons l’univers. Nous avons, d’ailleurs, déjà dit, ici même, que, si l’écologie avait été conçue comme une science, et, même, sans doute, plus précisément, comme une science politique, c’est qu’il y avait danger, c’est que nous nous trouvons aujourd’hui, nous-mêmes, exposés à la même menace que celle à laquelle sont exposés les systèmes dans lesquels nous vivons, ces systèmes dont la multiplicité et la pluralité sont désignées par la figure de la biodiversité. Que les écosystèmes soient en danger, ne nous trompons pas, cela signifie que c’est notre existence même qui est elle-même en danger. Il ne s’agit pas seulement, comme on feint de le croire, des fleurs et des petits oiseaux, il ne s’agit pas seulement de la dimension esthétique de l’espace dans lequel nous vivons : ce qui est, aujourd’hui, en danger, ce n’est ni plus ni moins que notre existence même.

 

Les défenseurs de l’environnement sont en danger

Sur un plan plus restreint, dans une approche aux dimensions plus réduites, ce sont, déjà, les défenseurs de l’environnement qui sont en danger. L même article du Monde nous rappelle qu’en 2019, il y au 212 personnes tuées en raison de leur engagement pour la protection de la biodiversité, en raison de leur lutte, sous des formes multiples, contre la confiscation de la biodiversité par les exigences de l’économe libérale qui a fini par dominer la vie sociale, les sociétés dans lesquelles nous vivons. D’ailleurs, si un grand nombre de sociétés politiques ont donné le jour à des ministères de l’écologie ou de l’environnement, si les pouvoirs ont fini par s’emparer de la question de la biodiversité et par la placer au cœur du débat politique, c’est que les défenseurs de l’environnement ont fini par faire entendre leur voix. Si eux-mêmes se trouvent aujourd’hui, menacés, c’est que leur parole finit par avoir une portée politique réelle dans le débat public. On peut, d’ailleurs, se dire que, derrière cette confrontation entre ceux qui menacent l’environnement et ceux qui cherchent à le protéger, il y a une opposition comparable à celle qui oppose le populisme aux autres identités politiques. Mais, si les défenseurs de l’environnement sont en danger, c’est que les pouvoirs politiques ne les protègent pas assez des dangers auxquels ils s’exposent.

 

Repenser l’économie politique

C’est que la question, désormais, n’est plus seulement celle de l’environnement. Ce n’est plus seulement l’environnement dans lequel nous vivons qui est menacé, c’est l’avenir même de nos sociétés, la pérennité des êtres humains. En particulier, ce qui a engagé cette menace grave à laquelle nous sommes exposés, c’est le néolibéralisme. Ne nous leurrons pas : c’est l’économie libérale qui pose, aujourd’hui le problème de l’urgence écologique, cette économie qui ne pose pas les problèmes de nos sociétés en les situant dans le temps long, dans ce temps dont parlait Braudel à propos de l’histoire, et qui, est, justement, le souci des acteurs de la protection de l’environnement, mais que l’économie libérale pose les problèmes de l’économie en termes de profit. Au fond, l’économie libérale, pour cette raison même, est incapable de projeter dans le temps long la pérennité de nos sociétés, car elle est incapable de penser au-delà de la logique immédiate du profit. N’oublions pas que, si l’économie politique est à repenser, c’est qu’il faut, aujourd’hui, construire une économie réellement politique, c’est-à-dire une économie qui se soucie de l’articulation entre la vie des sociétés et celle de leur environnement. Repenser l’économie politique, c’est penser la pluralité des systèmes sociaux dans lesquels nous vivons et comprendre leur diversité, mais c’est les penser dans les écosystèmes dans lesquels ils se situent, c’est-à-dire dans leurs systèmes de vie. N’oublions pas que ces deux termes, écologie et économie, ont la même étymologie : ils désignent, l’un et l’autre, des approches de l’oikos, de l’espace dans lequel nous vivons. S’il importe aujourd’hui de repenser l’économie politique en l’articulant pleinement à l’écologie, c’est que la dimension politique de nos sociétés doit, enfin, exercer pleinement son pouvoir en fondant la pérennité des espaces de vie dans le temps long à venir, au lieu de se laisser confisquer le pouvoir par les acteurs poussés par la seul recherche du profit. Sans doute importe-t-il de ne pas oublier que, pour assurer la pérennité de nos systèmes de vie, de la même manière que pour garantir à celles et ceux qui travaillent des conditions de vie pleinement satisfaisantes, il faut commencer par mettre fin à l’expérience libérale.

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