Le tirage au sort: une forme d'extinction de la vie politique

Depuis qu’Emmanuel Macron est devenu président de la République, on croit toujours qu’on a atteint le fond, mais, tous les jours, on est confronté à une nouvelle manifestation, plus grave, de la recherche de la disparition de la vie politique. Aujourd’hui, c’est le tirage au sort qui en est la dernière manifestation.

Le tirage au sort pour désigner les participants de la Convention citoyenne pour le climat

C’est donc par tirage au sort que seront désignés les citoyens qui participeront à la Convention citoyenne pour le climat[1]. 150 citoyens vont se réunir à partir du vendredi 4 octobre, et pour six week-ends, pour élaborer ensemble les moyens de « réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, dans une logique de justice sociale », comme le précise la « lettre de mission » qui a été adressée par le premier ministre à la Convention citoyenne. Ces 150 citoyens ont été désignés au cours d’une succession d’opérations, la première étant la génération par un ordinateur de 250 000 numéros de téléphone, puis ont eu lieu des opérations de désignation de profils censés représenter le mieux possible la population : c’est ainsi que les 150 citoyens sont constitués pour 51 % de femmes et pour 49 % d’hommes, et pour des pourcentages d’activités professionnelles et d’origine géographique. Désigner les membres de cette convention par tirage au sort visait, en principe, à la faire correspondre le mieux possible à la composition du pays, mais c’était surtout destiné à empêcher qu’ait lieu un débat autour de la désignation de ceux qui allaient y participer et à éviter que cette désignation soit l’occasion d’une véritable confrontation autour de choix, d’opinions et de projets fondant la politique climatique.

 
Le refus de reconnaître la dimension politique du climat

C’est ainsi que le projet de cette convention, exprimé par cette modalité de désignation par tirage au sort, annoncée comme une des réponses à la crise des « gilets jaunes », revient, en réalité à refuser de reconnaître le caractère politique de la question du climat et du débat sur les choix du pays en matière de politique climatique. Ce refus de reconnaître la dimension politique de la question du climat et du réchauffement climatique consiste ainsi à la fois à refuser de reconnaître que c’est bien le libéralisme effréné qui a caractérisé la politique industrielle de ces dernières années qui est à l’origine de la crise du réchauffement climatique et à refuser de laisser s’exprimer des engagements politiques autour des choix en matière de climat et, au-delà, en matière d’énergie et d’environnement. Refuser de reconnaître que le climat est une question politique revient aussi à refuser de l’inscrire dans les formes de la démocratie, il s’agit d’une façon de plus de confisquer la démocratie, de l’empêcher de se mettre en œuvre, d’empêcher les citoyens de participer à la désignation de ceux qui vont les représenter pour élaborer les choix du pays en matière de politique climatique.

 
Le refus de reconnaître le caractère de représentation des institutions et du débat public

Mais il faut aller plus loin. En faisant désigner par tirage au sort les participants de la Convention citoyenne pour le climat, le pouvoir refuse de reconnaître la dimension de représentation du débat public et des institutions politiques. Comme ceux qui participent à la Convention sont tirés au sort, ils ne sont pas désignés par ceux qu’ils représentent sur la base de choix politiques, mais tout se passe comme s’ils étaient censés représenter l’ensemble des citoyens du pays sans que ceux-ci aient à les choisir. Les institutions cessent, ainsi, de constituer des formes de représentation des citoyens, puisqu’elles ne s’inscrivent plus dans des logiques de choix. En confiant au tirage au sort la désignation des membres des institutions, le pouvoir dénie l’importance de la représentation en en faisant un processus aléatoire et en évitant de soumettre au débat public les questions qui seront posées à la Convention citoyenne. De cette manière, la démocratie représentative n’existe plus, elle n’est plus mise en œuvre, elle cesse d’être considérée comme ce qui fonde le régime politique dans lequel nous vivons.

 
Une forme de déni de la signification politique de l’écologie

C’est aussi la signification politique de l’écologie qui est déniée par le pouvoir. La politique climatique, qui fait partie de la dimension écologique de la politique, est ainsi confiée au hasard, ce qui revient à lui refuser de reconnaître sa signification politique. D’abord, parce qu’en faisant désigner par tirage au sort ceux qui vont participer à cette Convention, le pouvoir fait de l’écologie une question qui échappe aux identités politiques et aux engagements de ceux qui participent au débat. Par ailleurs, on se demande si, au-delà de cette Convention citoyenne pour le climat, ce ne sont pas toutes les questions liées à l’écologie qui feront l’objet de choix aléatoires, de décisions relevant du hasard, et qui seront, ainsi, exclues du débat politique. Par ailleurs, ce déni de la signification politique de l’écologie est une vieille histoire : depuis que le mot existe (il a été formé, en 1866, par un biologiste, E.H. Haeckel, pis introduit en français, en 1874, dans le domaine des sciences), il a toujours fait l’objet d’un débat entre ceux qui veulent le préserver à l’écart du débat politique en faisant de l’écologie un domaine des sciences naturelles et ceux qui, au contraire, entendent le situer pleinement dans le débat public en fondant sur lui des engagements et des identités politiques. Ce déni de la signification politique de l’écologie est, sans doute, lié à la recherche d’une politique sans conflit, d’une forme d’imaginaire unanimiste du politique, d’une forme d’illusion que les choix politiques pourraient ainsi échapper au débat.

 
Un déni de la conflictualité du politique

Mais il s’agit aussi d’une sorte de déni de la conflictualité du politique, d’une façon de feindre de croire que la politique pourrait ne pas prendre la forme de conflits et de confrontations entre des engagements et des opinions d’orientations différentes. Ce déni de la conflictualité du politique s’apparente au déni de la lutte des classes ou au déni de la conflictualité entre les pays, ou encore, aujourd’hui, au déni de la conflictualité entre les pays du Nord et ceux du Sud. Ce déni de la conflictualité du politique s’inscrit, par ailleurs, dans la même logique que les religions : il s’agit toujours de chercher à fonder les choix politiques au-delà des hommes et des espaces sociaux. Le hasard du tirage au sort est une forme de manifestation des pouvoirs qui échappent aux hommes qui sont aussi exprimés par les pouvoirs des divinités et des figures surnaturelles. De cette manière, le président de la République, une fois de plus, entend éteindre la vie politique dans notre pays, réduire la vie politique au silence, museler le débat public pour qu’il n’ait plus lieu ; cette forme de déni de la conflictualité du politique est, finalement, une forme de censure.

 
Le hasard, le jeu et la politique

Mais on peut aussi comprendre ce rôle du tirage au sort dans la vie politique et institutionnelle comme une manifestation de la logique du jeu. Il s’agit de faire comme si le pouvoir n’était plus assumé par des acteurs politiques mais était désormais exercé par le hasard, par des formes de jeu. Cela a deux implications. La première est l’inscription de la vie politique dans le domaine des activités de loisir, comme les jeux de société, comme les œuvres de fiction, comme toutes les pratiques sociales qui échappent au temps social et aux relations entre les hommes. La seconde implication de cette logique du jeu est de diviser le politique en deux mondes, celui des citoyens, qui vivent dans l’espace du jeu, et celui des acteurs du pouvoir, qui, eux, vivent dans l’espace du réel du politique. Ne nous trompons pas : cette dernière invention du régime instauré par E. Macron est grave. C’est la démocratie qui est en danger dans ce déni de la dimension politique de la citoyenneté.

 

[1] Voir Mediapart, 5 octobre 2019.

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