CE QU’EST DEVENU AUJOURD’HUI LE PROJET COMMUNISTE

L’année 2020 vient de s’achever, et, et avec elle, se sont achevées aussi les commémorations du congrès de Tours du parti socialiste, à l’issue duquel les communistes ont quitté ce parti pour fonder le Parti communiste français. Sans doute est-il temps de s’interroger aujourd’hui sur ce qu’est devenu le projet communiste.

L’idéal communiste

Il est important de rappeler, pour commencer, qu’il n’y a pas de poltiique sans imaginaire. Le psychanalyste J. Lacan nous explique que notre identité se fonde sur l’articulation de trois instances : le réel, qui est ce à quoi nous ne pouvons échapper, le symbolique, qui est l’ensemble des représentations que nous mettons en œuvre, en particulier dans nos relations avec les autres, et l’imaginaire, qui représente l’idéal dont nous sommes porteurs, ou les peurs que nous pouvons éprouver, en particulier dans les situations de crise, comme celle que nous connaissons aujourd’hui. Mais c’est bien parce que l’imaginaire est une des instances fondatrices de l’identité qu’il ne peut y avoir de politique sans imaginaire. Il ne peut y avoir d’engagement sans que s’exprime le but qu’il poursuit, l’horizon qu’il se donne, l’utopie sur laquelle il se fonde. L’idéal communiste, mis en mots par Marx et Engels dans le Manifeste, se fonde sur quatre instances majeures : la première est la mise en commun des biens et des outils du travail et des échanges, dans une économie politique qui repose sur la solidarité ; la seconde instance qui fonde l’idéal communiste est l’abolition des classes sociales dans une égalité qui met sur le même plan tous les sujets singuliers qui appartiennent à une même société ; la troisième instance du communisme est la disparition des frontières qui séparent les nations et la fondation – laborieuse, il faut le reconnaître – d’une société universelle qui ignore les frontières et qui permet les circulations et les échanges entre tous les pays du monde ; enfin, l’idéal communiste repose sur la mise en commun des ressources nécessaires à l’existence, notamment la santé publique et l’éducation. Il est important de rappeler de quoi st fait cet idéal communiste, car il répond à bien des préoccupations que nous connaissons aujourd’hui, alors qu’il a été défiguré par un siècle de polémiques et de remise en cause qui ont fini par le dénaturer et par le rendre méconnaissable. Cent ans après le congrès de Tours et un peu plus d’un siècle après la révolution de 1917 qui a renversé le tsarisme en Russie, il faut rappeler ce qu’est le projet communiste et rappeler que les exigences économiques et sociales qui lui donnent son identité sont encore d’actualité.

 

La défiguration du projet communiste par le communisme d’État

Sans doute est-ce le premier obstacle qui a empêché l’adhésion au projet communiste ou qui l’a entravé : en prenant le pouvoir dans des pays comme la Russie ou la Chine, les communistes ne pensaient pas que leur projet allait être défiguré par ce que l’on peut appeler le communisme d’État. Alors qu’à l’origine, le projet communiste visait à la disparition de l’État, le stalinisme s’est contenté de substituer un État à un autre, au lieu de le faire disparaître. Au lieu de mettre en œuvre les processus de disparition des pouvoirs d’État, le communisme a fini par devenir un simple auxiliaire idéologique permettant aux pouvoirs de se maintenir, notamment en instaurant une société du contrôle et de la surveillance. Sans doute s’agit-il là de la perversion majeure qui a défiguré le projet communiste, en particulier dans les discours du libéralisme. Alors que le communisme était pensé, au commencement, comme ce qui allait permettre l’émancipation des peuples, son accaparement par des pouvoirs d’État a fini par faire du communisme un projet de contrainte et du libéralisme un projet de liberté, alors qu’on sait bien, notamment aujourd’hui, que le libéralisme apporte aux peuples l’aliénation – pour ne pas parler de la pandémie que nous connaissons aujourd’hui.

 

La perte d’audience du parti communiste en France

C’est bien pourquoi, en particulier à l’approche des élections présidentielle et législatives, en 2022, il importe de se demander ce qui peut expliquer cette perte d’audience, cet affaiblissement de l’identité communiste dans le débat public et dans confrontation des forces politiques. On peut, me semble-t-il, trouver trois causes à cet affaiblissement. La première est idéologique. Même si, dans le Manifeste, Marx et Engels nous apprennent à nous méfier des idéologies. Ce n’est pas parce qu’elles sont imaginaires qu’il faut rejeter les idéologies, c’est quand elles tentent de nous faire prendre l’imaginaire pour de la réalité. Or, aujourd’hui, le communisme n’a pas su mettre son imaginaire à jour, il n’a pas su pleinement formuler un imaginaire qui ait du sens pour les peuples du monde d’aujourd’hui. La deuxième raison de ce recul est la transformation des classes sociales. Le prolétariat n’est plus celui de l’époque des débuts du communisme, car, aujourd’hui, ce sont les migrants qui sont les prolétaires de notre époque. L’aliénation n’est plus celle qui dominait les échanges sociaux au temps de la fondation du communisme : elle est, aujourd’hui, une aliénation à la fois politique et psychique, et le communisme n’a, sans doute, pas su réellement penser la dimension psychique de l’aliénation en réduisant cette dernière à sa dimension économique. Enfin, le communisme n’a pas pleinement formulé une dimension écologique à son projet, alors que l’urgence de la violence climatique et de la violence environnementale est devenue un enjeu majeur de la politique contemporaine – sinon son enjeu essentiel. Si le communisme peut retrouver une place dans le débat public, c’est en apportant une réponse qui lui soit propre à ces trois formes de défi que notre société connaît de nos jours.

 

Quel est le sens du projet communiste aujourd’hui ?

Devant les crises que nous connaissons, si le projet communiste peut avoir un sens qui lui permette de retrouver l’adhésion des classes populaires, c’est en intervenant dans quatre champs du politique. La première exigence à laquelle le communisme doit faire face – mais en France comme dans les autres pays – est d’en finir avec la confusion entre le projet communiste et le communisme d’État. En d’autres termes, le communisme doit se détourner de son passé, il doit entreprendre un examen véritablement critique de la politique menée au nom du communisme d’État et s’en dissocier. La seconde exigence qui s’impose au communisme contemporain est l’instauration d’une véritable égalité entre tous ceux qui vivent dans un pays. Pour que cette égalité soit réelle et ne soit pas illusoire, il importe, notamment, que l’enseignement et la formation soient équitablement répartis entre tous les habitants d’un pays. Une troisième signification du projet communiste contemporain est la recherche d’un monde qui ne soit pas pollué par les aliénations de toute sorte que lui a imposées le libéralisme. C’est ainsi que la dénonciation du libéralisme par le communisme doit rappeler la complexité et la multiplicité des formes contemporaines de l’aliénation, qui entraînent une difficulté accrue pour les combattre et pour y mettre fin. Enfin, aujourd’hui, le projet communiste peut répondre aux situations de précarité diverses que connaît le prolétariat. Sans doute est-ce ce mot, précarité, qui définit le mieux la forme qu’a prise l’aliénation, aujourd’hui : il s’agit de la précarité qui se traduit par la migrance qui conduit les femmes et les hommes à errer sans limite dans le monde, de la précarité liée à l’aggravation de la pression de la menace du chômage dans les sociétés libérales, liée, elle, à la perte de reconnaissance du travail dans l’identité des femmes et des hommes, de la précarité, enfin, liée la mondialisation libérale qui n’est pas une internationalisation démocratique mais une aliénation reposant sur le déplacement des activités de production vers les pays où le travail est moins rémunéré – et, ainsi, moins reconnu à sa juste valeur. Le communisme ne peut retrouver une signification politique et une place dans le débat public que s’il répond véritablement à ces quatre questionnements.

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