ANTISIONISME ET ANTISÉMITISME

Sans doute l’engagement de tous les pays dans la lutte contre la pandémie du Covid-19 est-il propre à faire oublier les débats en cours dans l’espace public international. C’est, en particulier, le cas, selon nous du débat engagé depuis extrêmement longtemps autour de la question de l’antisionisme et de l’antisémitisme.

ANTISIONISME ET ANTISÉMITISME

Sans doute l’engagement de tous les pays dans la lutte contre la pandémie du Covid-19 est-il propre à faire oublier les débats en cours dans l’espace public international. C’est, en particulier, le cas, selon nous du débat engagé depuis extrêmement longtemps autour de la question de l’antisionisme et de l’antisémitisme. Or le débat qui a eu lieu autour des propos du président des Etats-Unis, D. Trump et de la politique qu’il a engagée à propos de la Palestine, ainsi que le discours tenu par E. Macron autour du plan proposé par D. Trump ont remis à l’ordre du jour du débat politique international, autour de la question palestinienne, le problème de l’antisémitisme et de l’antisionisme.

 

Antisionisme et antisémitisme : deux logiques à distinguer

On a trop souvent tendance à confondre l’antisionisme et l’antisémitisme, alors qu’il importe, au contraire, de distinguer ces deux discours. Tandis que l’antisémitisme désigne une discrimination, l’antisionisme désigne une opinion. L’antisémitisme se définit comme le rejet des Juifs et leur mise à l’écart. En ce sens, d’ailleurs, on peut noter la forme de réduction mise en œuvre par l’histoire, puisqu’en principe, les arabes sont des sémites come les juifs, alors que l’antisémitisme n’a toujours désigné que la discrimination qui frappe les juifs. En revanche, l’antisionisme ne consiste pas dans la discrimination à l’encontre des juifs, mais dans le rejet du sionisme, c’est-à-dire de l’identité politique fondée sur la recherche d’une extension de l’espace politique des juifs et sur la légitimation des politiques israéliennes d’agrandissement du territoire de l’état d’Israël, notamment par la colonisation de la Palestine. De ce fait, il y a des juifs antisionistes, y compris parmi les citoyens israéliens. C’est pourquoi, d’ailleurs, le débat sur l’antisémitisme et l’antisionisme apparaît aujourd’hui de façon aiguë, en raison de la mise en œuvre par Israël d’une politique de colonisation de la Palestine et de la persistance des confrontations politiques autour de l’institution et de la reconnaissance d’un état palestinien. C’est autour de la question palestinienne, en réalité, qu’il importe de distinguer aujourd’hui l’antisémitisme et l’antisionisme, car il importe de ne pas confondre l’un et l’autre : prétendre que l’antisionisme est une forme de l’antisémitisme est une façon de refuser de reconnaître la légitimité de l’état palestinien, et même sa nécessité historique dans la géopolitique du Proche-Orient. S’il importe de souligner la différence entre ces deux termes, entre ces deux concepts, c’est que leur confusion pollue le débat sur la question palestinienne et le Proche-Orient depuis des années – sans doute, même, depuis la fondation de l’état d’Israël en 1949.

 

L’antisémitisme : une vieille histoire

Fondé sur le rejet de l’identité juive, l’antisémitisme s’inscrit depuis très longtemps dans l’histoire des discriminations dans le monde. L’histoire des discriminations à l’encontre des juifs et des persécutions dont ils ont été les victimes est, en quelque sorte, fondée sur l’histoire de ce que l’on peut appeler la migrance des juifs. L’antisémitisme est, en quelque sorte, né des déplacements des juifs hors de la Palestine, du pays que l’on appelle la Judée, dans toute l’Europe. On pourrait dire que l’antisémitisme est issu de ce qui constitue l’une des spécificités de l’identité juive : la migrance. La migrance, illustrée, par exemple, par ce que l’on appelle le mythe du Juif errant, désigne une identité fondée sur une mobilité contrainte, sur une histoire faite de déplacements, de voyages, de parcours, que l’on appelle l’errance, comme pour mieux faire apparaître à la sois son caractère imposé et sa violence. Si l’on peut lier l’antisémitisme et la migrance, c’est autour d’une forme de mythe fondateur de l’identité juive : la recherche de la Terre promise, la recherche d’un idéal politique fondé sur l’ancrage d’une culture et d’une identité dans un espace, dans un territoire, expression politique d’un état dans l’espace. En ce sens, on pourrait dire que l’histoire de l’antisémitisme se confond avec l’histoire de l’identité juive, telle qu’elle s’exprime en Europe dans le temps long des persécutions et des discriminations, et, surtout, telle qu’elle a connu un moment tragique à l’époque du nazisme.

 

Les deux époques de l’antisionisme

L’antisionisme n’est pas à confondre avec l’antisémitisme, de la même façon que tous les juifs ne sont pas sionistes. L’antisionisme désigne une opinion et un engagement politique opposés au sionisme politique, et, pour cette raison, de la même façon que le sionisme politique a connu deux époques, on pourrait dire que l’antisionisme a, lui aussi, connu deux époques. La première époque du sionisme politique est marquée par l’œuvre de T. Herzl (1860-1904), qui publie, en 1896, L’État juif, un ouvrage qui présente un projet d’institution d’un état constituant une expression institutionnelle et territoriale de l’identité politique juive. C’est dans la suite de l’émergence de cette culture qu’en 1917, dans le cours de la première guerre mondiale de 1914-1918, pendant laquelle l’empire ottoman, dont faisait partie la Palestine, était allié à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, le diplomate britannique Balfour publie une déclaration devenue fameuse dans laquelle il évoque, pour la première fois dans l’histoire de la diplomatie contemporaine et des états d’aujourd’hui, l’institution d’un foyer national juif en Palestine. Quand, en 1949, naît l’état d’Israël, à la sortie de la deuxième guerre mondiale de 1939-1945, le sionisme trouve ce que l’on pourrait appeler un premier aboutissement. Mais il existe une autre époque du sionisme, liée, elle à l’histoire de l’état d’Israël et de son ancrage en Palestine. En effet, depuis sa fondation et sa reconnaissance par les nations du monde entier et par l’O.N.U., Israël a été traversé par deux courants politiques, l’un cherchant à établir des relations stables et pacifiques avec les pays de la région, l’autre recherchant une extension du territoire, notamment par la colonisation de la Palestine, par l’implantation de colonies toujours plus nombreuses en Palestine et refusant toute légitimité à l’institution d’un état palestinien. C’est dans cette seconde logique du sionisme, que l’on pourrait appeler le sionisme contemporain que s’inscrit l’antisionisme contemporain, rendu d’autant plus violent que l’état d’Israël met en œuvre une colonisation violente en Palestine.

 

Le sionisme et l’antisionisme ont changé de sens

Il importe de repenser le sionisme, et, en même temps, l’antisionisme dans les logiques contemporaines. En réalité, l’antisionisme contemporain rejette le sionisme en ce qu’il manifeste une forme contemporaine d’impérialisme et en ce qu’il contribue, de cette manière, à une forme de pérennisation du conflit palestinien et à une forme de discrimination à l’égard des Palestiniens, aussi violente, finalement, que le fut, en son temps, l’antisémitisme. Ainsi, l’antisionisme a changé de signification en se trouvant confronté au sionisme de l’état d’Israël manifesté par a politique d’extension territoriale et de colonisation et par le report incessant de l’institution d’un état palestinien. S l’antisionisme ne doit pas être confondu avec l’antisémitisme, c’est, finalement, que les victimes des discriminations ont changé : en Palestine, ce sont bien les Palestiniens qui sont victimes d’une discrimination qui consiste dans le refus de la reconnaissance d’un état porteur de leur identité. L’urgence, en Palestine et dans l’espace politique du Proche-Orient, est la reconnaissance par la « communauté internationale » - si tant est qu’un tel concept existe – d’un état palestinien. C’est la seule façon que puisse être évité l’enchaînement des guerres et des conflits du Proche-Orient et qu’il puisse être mis fin au terrorisme qui a fini par devenir la seule expression politique possible d’une identité palestinienne. La mise en œuvre du processus d’institution d’un état palestinien est une obligation que les états du monde se sont, en quelque sorte, donnés à eux-mêmes en ne formulant pas une sorte de « déclaration Balfour » destinée au peuple palestinien. Il y a aujourd’hui une véritable urgence politique et historique à la naissance d’un état palestinien ; c’est pourquoi l’antisionisme a changé de sens et a fini par devenir un engagement politique pleinement légitime, inscrit dans l’histoire de toutes les colonisations et de leurs rejets.

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