LE TEMPS DU SOIN

Comme elle l’a fait pour beaucoup d’autres aspects de notre vie sociale, la pandémie nous questionne sur le temps du soin. Tant la vaccination que la durée de la maladie nous amènent à reformuler ce que l’on peut appeler le temps du soin.

Les quatre temps du soin

On peut distinguer quatre temps du soin : le temps de la prévention, le temps de l’urgence, le temps de la cure, le temps des séquelles. C’est en tentant de comprendre dans leur diversité ces temps différents mais, en quelque sorte, coordonnés, articulés l’un à l’autre, que l’on peut inscrire le mal dans ce que l’on peut appeler, au sens propre, une chronologie. En effet, c’est quand la maladie se voit ainsi reconnaître une temporalité qu’elle acquiert pour tous ceux qui sont confrontés à elle, le patient, ses proches, les soignants, une dimension pleinement symbolique. Sans doute la maladie ne peut-elle pas se voir reconnaître de signification si elle n’est pas ainsi ancrée dans le temps. En effet, ce repérage des multiples temps divers du soin est ce qui fait apparaître la multiplicité des instances de la maladie, mais aussi la multiplicité des significations qu’elle peut revêtir pour tous ceux qui font face au réel qu’elle manifeste. C’est par l’identification des temps du soin que la maladie devient pleinement interprétable, que la maladie se donne pleinement à lire.

 

Le temps de la prévention

Le temps de la prévention, c’est une forme de prévision médicale. Il s’agit, par exemple, du temps de la vaccination. Le temps de la prévention est ce que l’on peut considérer comme le temps politique de la maladie, à la fois parce que le temps de la prévention donne aux soignants l’autorité du pouvoir médical et parce qu’il incombe aux pouvoirs des institutions de mettre en œuvre une politique de prévention. On peut dire que le temps de la prévention est le temps au cours duquel les acteurs politiques se voient reconnaître une place dans le temps du soin. Le temps de la prévention est, ainsi, celui de la recherche d’une sécurité médicale, et, en ce sens, le temps politique de la prévention peut se comparer à un véritable temps policier, car il s’articule à un temps de la surveillance.

Sans doute une des formes de ce que l’on peut appeler l’idéologie médicale, de l’imaginaire politique médical, est-elle la confusion du temps du traitement et de celui de la vaccination, comme on peut s’en rendre compte aujourd’hui dans l’élaboration des stratégies de lutte contre le Covid-19. La vaccination consiste dans l’inoculation d’un virus qui va permettre au corps de mettre en œuvre une dynamique d’anticorps destinée à lutter contre le virus. Mais, dans la situation dans laquelle nous vivons autour du Covid-19, la vaccination est une figure idéologique qui revêt une dimension imaginaire. En effet, on ne peut entreprendre de prévention face à un virus qui est déjà présent et en utilisant des vaccins dont l’efficacité réelle n’a pas été pleinement éprouvée. Le vaccin se confond aujourd’hui avec une arme et la vaccination avec une stratégie dans une confrontation à un virus qui revêt idéologiquement le profil d’une guerre.

 

Le temps de l’urgence

Le temps de l’urgence est à peine un temps : il s’agit du temps de la réponse à une atteinte au corps dans l’immédiateté de cette atteinte. Le temps de l’urgence est le temps, en quelque sorte, suspendu dans l’attente, au cours duquel toute la dynamique du soin est engagée dans une confrontation à de la violence, puisque c’est la violence de la souffrance et de l’immédiateté d’un mal le plus souvent inattendu qui définit l’urgence. Le temps de l’urgence est un temps sans durée, un épisode du mal en quelque sorte suspendu dans l’attente de l’engagement d’un soin à l’issue de l’identification du mal : le temps de l’urgence est le temps au cours duquel le mal a la dimension d’un événement : venu de l’extérieur du corps, il lui est étranger. Le temps de l’urgence n’est pas le temps du corps, ce qui explique une forme de nœud entre la difficulté de lire ce mal et la nécessité impérieuse d’en venir à bout.

 

Le temps de la cure

Le temps de la cure est complexe. Il peut s’agir du temps des pratiques mises en œuvre par les soignants qui entourent le patient, mais il peut aussi s’agir du temps de l’échange entre le patient et les soignants. Le temps de la cure est le temps, majeur, d’une forme de conversation entre le patient et les soignants. Ce temps est, d’abord, celui, d’une importance majeure pour la suite, de l’identification du mal. Finalement, le temps de la cure ressemble à l’échange de parole entre deux interlocuteurs : il commence par une identification. Mais, bien sûr, tandis que la parole entre deux sujets repose sur une identification symbolique de l’un d’eux à l’autre, le temps inaugural de la cure, celui de l’identification, consiste à donner une identité au mal, puisque c’est ce qui va permettre l’engagement du traitement. Cette identification est issue d’un échange de parole entre le patient et le soignant, puisque c’est au cours de cette parole que les symptômes seront désignés et, au-delà, que le mal pourra être réellement identifié. Le temps de la cure est, ensuite, celui de la mise en œuvre d’une dynamique faite d’une entreprise exploratoire, de gestes thérapeutiques, d’usage de médicaments, d’évaluation des traitements au fur et à mesure de leur mise en place. Enfin, un autre temps de la cure est celui du savoir : le patient et les soignants approfondissent le savoir dont ils sont porteurs sur le mal au fur et à mesure qu’évolue la pratique du soin. Il s’agit du temps de la cure qui revêt la dimension d’une construction en quelque sorte parallèle à celle du traitement, qui l’accompagne et qui construit avec celle-ci la temporalité de la confrontation des soignants et du patient au mal. Ainsi fondé sur le temps du traitement et sur celui du savoir, le temps de la cure s’inscrit dans le temps du patient et dans celui du soignant.

 

Le temps des séquelles et des rechutes

Le temps des séquelles, c’est ce que l’on peut désigner comme la mémoire du corps, le temps long de la maladie. La maladie ne fait, somme toute, qu’ouvrir un temps particulier de la vie du patient. C’est dans le temps des séquelles, des incidences de la maladie sur la vie du patient, tant sur sa vie individuelle d’être vivant que sur sa vie sociale de citoyen, que s’inscrit ce temps postérieur au mal. Il s’agit, d’abord, d’un temps pleinement réel, celui des conséquences du mal sur le corps du sujet, celui des contraintes imposées par le mal à la dimension physique de ce corps. Ce temps est aussi le temps d’une autre mémoire du corps du patient, car il peut rencontrer, plus tard, des conséquences que peut avoir le mal sur son corps : sur son identité organique, physique. Mais il s’agit aussi du temps de la mémoire du sujet, du temps symbolique de son identité, car il va se souvenir de ce mal et des transformations qu’il aura pu avoir sur ses habitudes, sur sa façon de vivre, sur ses relations avec les autres : sur son identité d’être social. C’est de cette façon que le temps du mal construit avec le temps de la cure une temporalité complexe qui s’inscrit dans la durée, au-delà même de la survenue du mal.

 

Le temps de la parole

Mais à ces quatre temps il importe d’en ajouter un autre, qui se confond, en quelque sorte, avec eux : le temps de la parole. C’est la parole qui, tout au long de la maladie, de son évolution, de la confrontation du soin à elle, engage un temps symbolique, un temps de la représentation, un temps de la signification. Mais ce temps de la parole peut être aussi le temps de la plainte, le temps de l’échange symbolique entre le patient et le soignant. Ce temps de la parole est enfin le temps au cours duquel la maladie s’articule à une signification : il s’agit du temps de l’interprétation, qu’il s’agisse de l’interprétation au sens de la recherche des significations que l’on va donner au mal ou de l’interprétation au sens d’un jeu d’acteurs, de ce que l’on peut appeler la théâtralité de la maladie. Les médias, de leur côté, en particulier dans l’expérience que nous vivons aujourd’hui, inaugurent un véritable temps du feuilleton en nous donnant des représentations de la pandémie et de son évolution, qu’il s’agisse d’informations ou de figures idéologiques et imaginaires.

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