LE RÔLE DE LA NATION

S’il y a quelque temps, une chronique avait été consacrée à l’État, sans doute est-il important de revenir à cette identité qui s’est toujours articulée à lui : la nation.

Nation et identité

La nation est un élément majeur de l’identité. C’est même elle qui fonde la dimension politique de l’identité. Rappelons-nous que le mot « nation » est issu de la même famille que le mot « naître » : la nation, c’est l’espace dans lequel on est né, c’est-à-dire à la fois l’espace de la filiation et celui des premiers apprentissages. C’est ce qui rend la figure de la nation à la fois irremplaçable et indissoluble. Cette dimension de la nation comme porteuse de l’identité se manifeste, en particulier, par trois concepts importants.

Le premier, c’est, bien sûr, la langue. La nation est l’espace qui est fondé sur l’usage d’une même langue par celles et ceux qui y habitent, et qui, en se parlant dans cette langue, échangent des propos, désignent des réalités ou des figures imaginaires, instituent leur culture. C’est la langue qui fonde ce que l’on peut appeler la dimension symbolique de la nation, et c’est bien pour cette raison que tout est fait aujourd’hui par les pouvoirs de la mondialisation – en particulier les acteurs du marché – pour éteindre les langues, les faire disparaître, pour les remplacer par l’usage devenu mondialisé de l’anglais, langue des marchés et du libéralisme imposée par la toute-puissance des États-Unis. Il y a déjà bientôt soixante ans, en 1964, René Étiemble, chercheur engagé dans le domaine de la littérature comparée, mais aussi chercheur engagé dans l’espace public, publiait « Parlez-vous franglais ? », dans lequel, en inventant ce néologisme, il s’attaquait à l’omniprésence de l’anglais (on devrait plutôt dire : de l’américain, ou de l’étatsunien) dans les échanges de communication et dans les pratiques de la vie quotidienne, dans tous les pays. Mais la disparition des langues nationales avait commencé avant : dans les contraintes imposées par les diverses colonisations qui ont eu lieu à différentes époques, et, en Amérique latine, puis en Afrique, ont remplacé les langues nationales par les langues des colonisateurs.

L’autre dimension de la nation est le territoire, médiation politique de l’espace. C’est dans le territoire et dans ses limites qu’en constituent les frontières que la nation se manifeste dans l’espace. C’est ainsi que, dans de nombreux pays, la colonisation s’est appuyée sur le refoulement des territoires, qui ont soi-disant disparu, remplacés par les frontières imposées par les colonisateurs. Cela a entraîné des conflits entre les ethnies, c’est-à-dire entre les nations, comme on a pu le vois encore récemment dans des pays comme le Tchad ou encore comme peut nous le montrer l’expérience libyenne.

Un autre concept qui fonde la dimension nationale de l’identité est celui de culture. Si l’on peut définir la culture comme une médiation symbolique de l’identité, il n’est pas étonnant que la culture constitue une des instances par lesquelles les nations résistent à la perte de leur identité. C’est toujours la culture qui résiste à la menace de disparition de l’identité : on peut s’en rendre compte, aujourd’hui, par les démarches des théâtres qui protestent contre leur fermeture, imposée sous le prétexte du risque de propagation du virus Covid-19, mais qui constitue, en réalité, un des aspects dominants de ce qu’il faut bien appeler la censure des états. On pourrait aussi dire que la culture représente une médiation esthétique de l’identité car c’est dans la culture et dans les pratiques culturelles que se met en œuvre l’expression de l’identité dans les arts et dans les représentations. Rappelons-nous Mstislav Rostropovitch jouant du violoncelle sur les premiers décombres du mur de Berlin tout juste démoli, au nom d’une revendication de la réunification de l’identité nationale contre l’abus totalitaire de la figure de la nation. La musique constituait ainsi le premier mode d’expression d’une identité nationale et d’une souveraineté populaire retrouvées.

 

La figure de la nation confisquée par le nationalisme

C’est pourquoi il importe de dénoncer la confiscation de l’idée de nation par les excès du nationalisme, en particulier dans les périodes de guerre. Si les droites nationalistes, dans tous les pays, se sont emparées de cette figure de la nation pour la priver de son caractère populaire, il s’agit bien d’un vol. Comme beaucoup d’idées issues des mouvements progressistes qui les avaient élaborées, à commencer par celle de liberté, volée par le libéralisme, celle de la nation a été déformée, défigurée, détruite, par les nationalismes qui s’en sont servis pou encourager à la guerre, au lieu de se rappeler que la nation a été, d’abord, construite pour unifier des peuples séparés qu’elle a réunis par des langues et des cultures communes, comme c’est, par exemple, le cas de la France. Dans tous les pays, les nationalismes ont fait de figure de la nation une idée venant fonder une rhétorique et une pratique politique de la fermeture des frontières et du repli sur soi, alors que la réalité de la figure de la nation est, au contraire, celle de l’échange et de la communication, celle de la relation aux autres nations. N’oublions pas que l’identité se fonde toujours sur la relation à l’autre – la nation comme les autres dimensions de l’identité. C’est par la différence avec les autres et la reconnaissance de leurs spécificités que nous parvenons à comprendre et à penser notre propre identité et ses expressions.

 

Internationalisme et mondialisation

C’est bien le sens de la figure essentielle de l’internationalisme qui nous permet de comprendre l’importance de la nation dans le discours politique. Quand les mouvements révolutionnaires se sont mis en œuvre à la fin du XIXème siècle et au début du XXème pour commencer à dénoncer le libéralisme, il ne s’agissait pas de confondre les nations en les faisant disparaître, mais de les réunir dans ce que l’on a appelé « le concert des nations ». Dans un concert, les instruments ne se confondent pas, ils ne se mélangent pas, mais ils font rendre la diversité de leurs voix dans une réunion esthétique des sons. Il en va de même pour la figure de la nation : l’internationalisme ne cherche pas à confondre les nations, mais à les réunir dans des revendications et dans des pratiques politiques communes, soucieuses de l’expression de la diversité de leurs voix et de leurs langues. La mondialisation ne respecte pas les langues et les cultures, mais elle les dissout dans l’extinction de leur pluralité et de leur diversité. On ne traduit plus, dans l’expérience linguistique de la mondialisation, mais on impose l’usage d’une seule langue, venant uniformiser les cultures comme la mondialisation économique uniformise les modes de consommation imposés par les entreprises mondialisées et fait disparaître les entreprises de production des nations pour les transférer dans d’autres nations dans lesquelles les alaires sont môns élevés et les conditions de travail plus dures. Un dernier exemple d’une « européanisation », cette fois, synonyme de la mondialisation à une échelle plus réduite, est l’invention de l’euro, faisant disparaître les monnaies nationales de la plus grande partie des pays européens, les privant ainsi de la souveraineté politique sur la monnaie.

 

Le rôle de la nation aujourd’hui

Depuis les années quatre-vingt et la dénonciation des méfaits de ce que l’on appelait « l’Europe de l’Est », mais, aujourd’hui, face à l’entreprise de puissance de pays comme les Etats-Unis ou la Chine, la nation est bien devenue un espace de résistance. C’est le premier rôle de la nation, aujourd’hui : la nation est un espace dans lequel les identités culturelles s’expriment contre leur assassinat par les grandes puissances, et dans lequel les acteurs politiques peuvent retrouver le sens de la culture. Un second rôle de la nation, aujourd’hui, est de maintenir, en les protégeant, les espaces dans lesquels les gens se parlent, lisent, écrivent dans la langue qui est la leur : en ce sens, la nation permet de résister à la perte des identités, qui, soyons-en conscients, est le commencement de la folie. Un dernier rôle de nation est de rendre possible, tout simplement, la mise en œuvre véritable de la relation à l’autre. C’est dans la nation que nous nous parlons, et, par conséquent, c’est la nation qui constitue l’espace public dans lequel, en discutant et en échangeant des mots avec lui, nous pouvons penser, réfléchir, donner toute sa consistance et toute sa signification à notre identité en retrouvant la sienne. Pour toutes ces raisons, il est urgent de protéger la nation contre les entreprises de démolition qui la menacent et de se retrouver dans les espaces des nations pour retrouver le sens de la politique et de l’engagement.

 

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