Bernard Lamizet
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Billet de blog 21 oct. 2021

RELIRE KAFKA

À la suite de notre récente installation à Avignon, ma femme voulait s’inscrire sur la liste électorale. Nous n’imaginions pas le parcours de la combattante que ce serait.

Bernard Lamizet
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J’hésite encore un peu à parler de Kafka à propos de ce fantôme bureaucratique qu’ont représenté les services administratifs de la municipalité d’Avignon auxquels a été confrontée ma femme quand elle a voulu se faire inscrire sur la liste électorale de cette ville. Sans doute faut-il hésiter, de façon plus complexe, entre rire, colère et ennui. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’au-delà de la plaisanterie, c’est la démocratie qui est en danger avec de telles pratiques.

La bureaucratie et un soupçon de machisme

C’est que cette expérience de cuisine électorale a commencé par une recette associant aux ingrédients classiques de l’art culinaire électoral classique un mélange associant un zeste de machisme et une énorme quantité de bureaucratie. La bureaucratie, c’est la complexité de nature à épuiser ceux qui s’y confrontent et même – mais peut-être est-ce le but – à les décourager de venir s’inscrire pour pouvoir voter. En effet, la recette repose sur un ingrédient principal : le papier. Même au temps de la bureaucratie numérique, même, donc, à notre époque où la cuisine ne se prépare plus que par des ustensiles imaginés par l’informatique, il faut beaucoup de papier pour cette recette de cuisine électorale. Et encore nous fera-t-on remarquer que, grands seigneurs, les serviteurs de l’État nous laissent le choix, pour cette recette, entre plusieurs variétés de papier. Cela permet de varier les goûts. On peut utiliser des factures d’énergie, pourvu qu’elles comportent le nom et l’adresse, ou des attestations d’assurance : forcément, on ne va pas payer les factures du voisin ni s’assurer pour lui. Et donc, nous avions ces ingrédients, en assez grande quantité. Le problème qui s’est posé lors de cette expérience de cuisine, et c’est là qu’apparaît le léger soupçon de machisme, c’est qu’il se trouve que c’est à mon nom que sont établies les factures, puisque leur montant est prélevé sur mon compte bancaire. Idem pour l’attestation d’assurance, puisqu’il s’agit d’une mutuelle professionnelle. Comme les attestations étaient à mon nom, l’employée de la municipalité ne les avait pas trouvées à son goût. Trop salées, sans doute, ou trop pimentées, je ne sais pas, mais elle trouvait que mon seul nom ne convenait pas pour attester du domicile de ma femme, alors qu’elle était venue avec notre livret de famille et avec un acte notarié d’achat de notre appartement, attestant que nous en étions, l’un et l’autre, propriétaires par moitié chacun. Malgré cela, lui était réclamé un « certificat d’hébergement » par son mari, ce que nous avons trouvé inacceptable.

Il a fallu que la M.A.I.F. consente à établir une seconde attestation, cette fois au nom de ma femme. Avec tous ces ingrédients, le plat semblait convenir au régime alimentaire de la municipalité. Disons, au passage, que c’était la première fois que cela nous arrivait, alors que nous avons habité dans plusieurs villes où jamais une telle difficulté ne s’est manifestée, et que la personne de la M.A.I.F. qui a accepté de nous aider nous a dit n’avoir jamais vu cela non plus. C’est dire que seuls des cuisiniers hautement compétents peuvent réaliser un tel plat et satisfaire les papilles de ce qu’il faut bien appeler le monstre bureaucratique auquel nous avions affaire.

Significations de la difficulté culinaire

Et c’est là qu’il faut quitter un peu l’expérience toute personnelle que je raconte pour tenter d’en comprendre les significations – à la fois politiques et culturelles.

D’abord, c’est une question pleinement politique, une question de citoyenneté. Il semble bien que la bureaucratie continue à rechigner à reconnaître la citoyenneté – comme elle l’a toujours fait. Plus même : il semble bien que la bureaucratie soit l’adversaire de la démocratie et de la citoyenneté. Il ne s’agit plus seulement de cuisine électorale, il ne s’agit plus seulement des difficultés que l’on peut rencontrer devant un acte aussi élémentaire que l’inscription sur la liste électorale, sorte d’acte de naissance politique. Il s’agit de la pression que la bureaucratie exerce sur le politique. Il s’agit d’une forme de conflit entre deux pouvoirs : celui des acteurs politiques et celui de ces personnages que l’on peut appeler les valets de la bureaucratie – pour poursuivre sur la métaphore culinaire : ses marmitons. Comme toute question d’identité politique, cela ne peut se comprendre qu’en termes de conflit. Et la bureaucratie affirme son pouvoir en s’opposant à l’identité politique de la démocratie.

Mais il faut aller plus loin : ce débat culinaire et politique est, en réalité aussi un débat de culture. Notre culture est dominée par la figure du père, donc du mâle. Pour toutes sortes de raisons que l’on ne peut comprendre qu’en remontant à l’Antiquité et à notre culture judéo-chrétienne (mais est-elle vraiment la seule à se présenter ainsi ?), le nom que l’on porte est celui du père (les non-dupes errent, disait Lacan). Peut-être cela tient-il à une raison simple : on sait bien de quelle mère on est issu, puisque la grossesse et l’accouchement sont là pour l’attester de visu. En revanche, la filiation du côté du père ne peut s’exprimer et se manifester que par du langage – en l’occurrence le nom. Ce n’est donc pas cela qui était véritablement en question au bureau des élections de la mairie d’Avignon. Ce qui était en question, c’est la violence de la bureaucratie, cette violence tellement exigeante en papiers pour se nourrir qu’il a fallu y aller plusieurs fois en changeant d’aliments à chaque fois car ceux que l’on proposait n’étaient jamais les bons. Ce qui est en question, c’est ce qu’il faut bien appeler une atteinte à la liberté, une sorte de viol de la démocratie. Ce qui est en question, c’est cette obstination qu’ont toujours eue les petits pouvoirs minables des bureaucrates à affirmer leur petit pouvoir contre l’expression de la citoyenneté et de la véritable politique.

L’urgence du retour à la politique

En ce sens, nous sommes devant une véritable urgence. Si la bureaucratie retrouve sa vigueur, ne nous trompons pas, c’est pour les mêmes raisons qui mettent un Zemmour sur le devant de la scène et qui empêchent la gauche de se voir confier un pourvoir réellement populaire – donc démocratique – et de pouvoir l’exercer pleinement. Ces raisons sont simples : il s’agit de notre éloignement de la politique et de la citoyenneté, de l’affaiblissement de nos engagements et de notre détermination à mettre pleinement en œuvre la démocratie en exerçant le pouvoir dont nous sommes porteurs en tant que peuple, que démos. Dans l’histoire, toutes les fois que la bureaucratie pouvait régner, toutes les fois que Kafka avait l’occasion de la dénoncer, c’est que le peuple avait déserté les lieux du politique. Si Macron a pu se faire élire, s’il a pu régner en faisant s’affaiblir – voire se dissiper – la force des engagements et des choix, s’il a pu faire presque oublier la signification de l’opposition entre la droite et gauche, c’est que nous avons fini par oublier nous-mêmes ce qu’était la politique, par ne plus être conscients de l’urgence de son retour. C’est qu’ici la petite surveillance de la mairie d’Avignon rejoint celle qui est mise en œuvre depuis quatre ans – plus encore depuis 2020 - par l’exécutif à l’échelle de la nation. Nous avons fini par ne pas nous rendre compte que la politique de domination et de répression exercées par le pouvoir avec la politique du passe sanitaire n’était pas une politique de santé publique, mais, comme la pratique de la bureaucratie, une politique de contrôle et de surveillance. Ne nous trompons pas : s’il est urgent de retrouver le sens de la politique, c’est que c’est notre liberté même qui est en jeu. Posons-nous alors la question qui, de plus en plus finit par se poser à nous : voulons-nous encore vraiment être libres ?

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