UN LIBÉRALISME AUTORITAIRE

UN LIBÉRALISME AUTORITAIRE[1]

 Nous allons poursuivre aujourd’hui la réflexion engagée la semaine dernière sur le libéralisme en envisageant la question de cette sorte d’oxymore : l’idée d’un libéralisme autoritaire. L’oxymore est cette figure rhétorique ancienne qui consiste, comme dans l’exemple connu de l’obscure clarté de Corneille dans Le Cid, à associer deux termes en apparence contradictoires. C’est sur le plan politique que la figure du libéralisme autoritaire, que nous avons rencontrée assez souvent ces temps-ci, nous a questionnés, finalement, sur la signification politique du libéralisme, au-delà de son usage dans l’espace public de l’économie.

 La figure du libéralisme a été imaginée pour permettre aux acteurs de l’économie marchande, de l’économie agricole ou de l’économie industrielle ainsi qu’aux acteurs de la finance et des banques d’échapper aux normes qui structurent les sociétés politiques. Il s’agit, finalement, en particulier au XIXème siècle, de mettre fin à l’emprise de la loi et du politique sur les activités de l’économie. Quand se construit ce que l’on peut appeler la culture politique du libéralisme, vers les années 1830, le développement de l’activité industrielle conduit l’Europe à développer les activités financières des investisseurs, ce qui va faire apparaître le libéralisme comme une forme de nécessité, tandis qu’aux Etats-Unis, le développement de l’activité économique des entreprises et le début de l’expansion vers l’Ouest vont, à leur manière, imposer, peu à peu, la contrainte exercée par le libéralisme sur les acteurs du politique. À partir de ce moment, c’est peu à peu dans le monde entier que le libéralisme va s’imposer comme une nouvelle forme de norme régulant l’activité économique et lui donnant du sens, tandis que toute une culture politique va se construire, dans une sorte d’articulation entre les dynamiques esthétiques, littéraires ou artistiques de la vie culturelle et les dynamiques économiques et financières du travail et de l’économie. Au-delà de sa dimension économique, c’est toute une philosophie politique qui va se construire à partir du libéralisme, dans une sorte de normalité, d’orthodoxie, conduisant à la construction de ce que Marx appellera une idéologie, c’est-à-dire un imaginaire politique fondé sur des concepts et des règles dont tous les acteurs économiques et institutionnels se font les porteurs. Ce qui va résumer cette forme de loi, c’est l’idée d’une disparition de l’emprise de la loi sur l’espace public, à la fois dans une sorte d’affaiblissement des acteurs et des identités politiques face à la montée en puissance des acteurs du marché et dans une montée de plus en plus forte, conduisant à la violence, de la lutte des classes entre les acteurs de la bourgeoisie et de la richesse et ceux du prolétariat et du travail.

 Mais, en réalité, cette fin de l’emprise de la loi sur l’activité de l’économie ne consiste pas tant en une disparition de la loi que dans une forme de remplacement d’une loi par une autre, puisqu’il s’agit de remplacer la loi du politique par la loi du marché. Il est frappant d’observer une sorte de refoulement de la figure de la loi dans la montée du libéralisme, une sorte de silence sur ce développement de la loi et des normes, que l’on peut comprendre à la fois dans une rhétorique de la liberté conduisant les acteurs du libéralisme à rechercher l’adhésion des opinions à leur philosophie de l’économie et du politique grâce à cette atténuation de l’autoritarisme de la loi et dans une montée de l’intériorisation de la loi par tous les acteurs sociaux qui se font les porteurs des normes de la loi comme celles du libéralisme et, en même temps, qui n’explicitent pas le discours de la loi afin de la faire échapper au débat public et à la contestation dont elle pourrait faire l’objet, de la même manière qu’en 1789, en France, la loi monarchique avait été soumise à une contestation révolutionnaire. On peut remarquer, d’ailleurs, en passant, que cette forme d’intériorisation de la loi par les opinions, qui fait partie de la montée de l’emprise du libéralisme a lieu, dans l’histoire, peu de temps avant la construction de la psychanalyse par Freud qui va, en particulier, analyser la figure du refoulement dans la montée en puissance de la loi et de la contrainte.

 C’est de cette manière, dans l’accroissement de la puissance des acteurs du marché dans l’espace public, que l’on peut parler d’une forme de libéralisme autoritaire. Il s’agit, dans une forme de contradiction, d’engager la pression, la contrainte et même la répression pour protéger le libéralisme, présenté dans la rhétorique politique comme une forme de liberté. Mais, en réalité, il ne faut pas s’y tromper : ce développement du libéralisme, au XIXème siècle, lors de sa naissance, mais aussi aujourd’hui, dans le renforcement et la manifestation de sa puissance, consiste à dénier la liberté aux personnes singulières, aux citoyens et aux acteurs du travail et de la solidarité, pour la réserver aux entreprises et aux acteurs du profit et du marché. C’est de cette manière que l’espace du débat public va se construire, peu à peu, notamment dans trois lieux, dans trois champs : celui de l’économie politique et celui du travail seront les premiers de ces domaines, tandis qu’un troisième champ va se construire, à partir des années 70, celui de l’environnement et de l’écologie, forme apparue plus récemment de contestation du libéralisme. On a pu assister récemment à une manifestation de cette dimension écologique du libéralisme autoritaire dans l’arrêté du préfet des Hauts-de-Seine annulant les arrêtés pris par des maires contre l’usage des pesticides.

 C’est ainsi que la figure du libéralisme autoritaire nous amène à réfléchir à la question, fondamentale dans le champ politique, de la signification de la liberté, dont la figure a, sans doute, fondé le politique depuis toujours, mais connaît, aujourd’hui, des formes de déplacement et de mutation, voire de transformation. D’abord, il importe de rappeler ici que la liberté n’a de signification que si elle consiste dans une véritable médiation, c’est-à-dire dans une dialectique entre une dimension singulière et une dimension collective : la liberté n’a de sens, dans la culture politique, que si elle est à la fois la liberté des personnes singulières et des acteurs collectifs. Or, justement, le libéralisme autoritaire que nous connaissons aujourd’hui ne connaît la liberté que quand il s’agit de celle des acteurs du marché, notamment collectifs, pour exercer une véritable répression sur les acteurs singuliers de l’espace public qui en viennent à critiquer les dynamiques du libéralisme en se confrontant à elles. Rappelons-nous que cette montée du libéralisme autoritaire peut aller jusqu’à la mort, dans les suicides auxquels on peut assister aujourd’hui ou dans la mort de Zineb Redouane, tuée par une violence policière à Marseille. Le libéralisme contemporain est autoritaire parce qu’il dénie la figure singulière de la liberté – comme, d’ailleurs, sans doute, il est vrai, le libéralisme l’a-t-il toujours fait depuis le début. Par ailleurs, si le libéralisme connaît aujourd’hui une dimension autoritaire, c’est parce qu’il s’est, en quelque sorte, emparé des institutions qui fondent le politique dans une montée de son idéologie. À cet égard, il est important de rappeler que, si E. Macron a pu être élu président de la République, faisant ainsi du libéralisme la figure dominante de la politique de notre pays, c’est, au moins en partie, parce qu’il a pu construire son propre pouvoir et sa propre dynamique en exerçant des fonctions qui lui avaient été données à l’occasion d’une présidence socialiste, celle de F. Hollande. Nous assistons aujourd’hui à une forme de confusion des institutions et du libéralisme, mais cela ne se produit pas seulement à l’échelle de notre pays, mais donne aussi une signification à la logique politique de l’Union européenne, qui devient, peu à peu, un espace dans lequel l’emprise du libéralisme autoritaire se généralise à tous les pays qui en font partie.

 

[1] Ancien professeur à l’Institut d’Études Politiques de Lyon, Bernard Lamizet travaille sur les identités politiques et les significations des discours politiques.

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