LA PANDÉMICTATURE : UNE NOUVELLE VIOLENCE D’ÉTAT

Michel Foucault nous manque, aujourd’hui. Nous devons retrouver les modes d’analyse et de rationalité qu’il avait proposés, en particulier dans « Surveiller et punir », pour mieux comprendre la nouvelle forme de violence d’État, imaginée, dans tous les pays, aujourd’hui, en se légitimant par la lutte contre le virus.

Qu’est-ce que la « pandémictature » ?

« Pandémictature » est un terme que l’on peut imaginer pour désigner la véritable dictature exercée par les états sur leurs populations au nom de la lutte contre la pandémie et de l’impératif de contrôle sanitaire. D’ailleurs, le recours au lexique de la lutte pour désigner les méthodes de prévention mises en œuvre par les pouvoirs est, en soi, significatif. Nous sommes passés d’une logique de la santé publique à une logique de la guerre et de la violence. C’est, d’abord, cela qui caractérise la pandémictature. Au lieu de penser le virus comme un terme médical et d’en analyser réellement les causes et les façons de le soigner et d’en guérir, les états recourent à cette figure politique nouvelle pour engager des politiques marquées par diverses formes de contrôle des populations, de répression et de contraintes et, de cette manière, pour suspendre les logiques politiques habituelles du débat public afin d’être pleinement en mesure d’exercer de véritables dictatures. De l’obligation du port du masque, qui dissimule notre visage, nous rend tous semblables les uns aux autres dans une uniformité qui nous fait perdre notre identité, à l’imposition de contraintes d’usage de l’espace (restons à 1,50 mètre les uns des autres) et du temps (couvre-feu obligatoire en fin de journée), les états imaginent de nouvelles formes de contrôle social dont on peut craindre qu’elles ne subsistent quand la maladie aura disparu. La pandémictature désigne ce nouveau régime politique que nous connaissons depuis maintenant de longs mois et que nous risquons de connaître pendant plusieurs années. Mais, comme toutes les dictatures, celle que nous vivons aujourd’hui a des chances de s’écrouler et d’être mise en question – avec autant de violence que celle avec laquelle elle nous aura été imposée. La pandémictature – c’est une autre définition des dictatures – suspend la vie politique, met fin au débat public en empêchant les réunions, nous empêche même de réfléchir et d’engager notre citoyenneté. Au nom de la menace du virus, nous sommes en guerre, et, ainsi, dans l’impossibilité de penser et de critiquer les états et les politiques qu’ils choisissent de mettre en œuvre.

Un virus sans nom et une dictature par la peur

Au moins, au début, le virus était désigné par un nom : on l’appelait le « coronavirus ». C’était un mot latin, ce qui lui donnait l’apparence d’une figure du savoir. Molière, en son temps, qui, finalement, n’était pas aussi éloigné du nôtre, se moquait déjà des médecins qui exerçaient le pouvoir médical en utilisant des mots latins qui n’étaient pas compris par les populations et qui leur donnaient une apparence de savants. On appelait donc ce virus « coronavirus » pour en imposer. Aujourd’hui, une étape a été franchie : à juste titre, peut-être, parce qu’il fallait le distinguer des autres coronavirus, on a fini par le désigner par une sorte de sigle : le Covid-19. Même si l’usage de ce terme est justifié dans le lexique médical, il se caractérise par le fait que, de cette manière, le virus n’a pas de nom – de la même manière que le masque nous empêche d’avoir un visage. Ce virus sans nom n’a pas d’identité, de la même manière que toutes les identités sociales et politiques sont suspendues dans l’état de guerre et de violence que nous vivons aujourd’hui. Entendons-nous bien : je ne cherche pas à dénier la réalité de la maladie, des morts et des souffrances qui lui sont dues (ou qu’on lui impute). Je veux simplement dire que la peur qui nous a été imposée par les états finit par être à ce point violente qu’elle va jusqu’à nous faire ressentir la réalité des symptômes de la maladie : c’est une façon de comprendre sa mondialisation. C’est aussi la seule façon de comprendre comment ces mois de surveillance et de prévention semblent n’avoir eu aucun effet sur la maladie.

 C’est une autre définition de la violence : elle désigne une lutte contre les identités dont nous sommes porteurs pour mieux nous soumettre à la violence politique et à la violence d’État. C’est le propre du terrorisme : il cherche à lutter contre les identités pour imposer par la force et la violence les identités qu’il entend nous donner.

 La peur aussi est une suspension des identités. Avoir peur, c’est se voir imposer par la force de se situer dans un imaginaire politique sans identité. La peur impose une uniformisation par laquelle les régimes de la violence – autrement appelés « régimes totalitaires » - imposent à ceux qu’ils dominent de ne plus exercer leur identité, de le plus se reconnaître, de ne plus être porteurs de l’identité politique que leur donne leur citoyenneté. Au-delà de la menace sanitaire que le virus fait peser sur nous, nous connaissons maintenant une menace politique, qui, elle, ne se soigne pas. Dans la peur, il n’y a plus de politique. En s’exerçant par la peur de la maladie et de la mort, la pandémictature fait de nous les acteurs de la surveillance qui nous est imposée, sans que nous puissions nous mettre à la distance de la réflexion et de la critique.

 

Vigilance et surveillance

Dans la situation qui nous est imposée aujourd’hui par le Covid-19, le devoir de vigilance qui est un des devoirs majeurs des acteurs politiques et des acteurs de pouvoir, est remplacé par la surveillance. Tandis que la vigilance consiste à veiller à ce qu’il ne survienne pas de risque ou de menace contre la société, la surveillance consiste à exercer une pression sur celles et ceux qui font partie de la société – un peu comme si le danger ne venait pas de l’extérieur de la société, mais de ses membres eux-mêmes. Le propre de la surveillance est de faire porter aux citoyens la responsabilité du danger. Dans le même temps, tandis que la vigilance est une figure politique qui fait partie des pratiques sociales mises en œuvre par les pouvoirs, la surveillance ne se situe plus dans la politique : elle n’institue pas une société du débat et de la prévision, mais une société du contrôle et de la suspicion. Dans la société de la surveillance, nous sommes tous suspects, et, finalement, les impératifs de couvre-feu et de limitation des déplacements ne sont pas autre chose que des formes de liberté conditionnelle, comme si nous étions tous présumés coupables. Depuis que les états se sont emparés de l’argument du virus, ils ont fait de nous des criminels en puissance en faisant porter sur nous une suspicion de responsabilité des morts dues à la maladie – ou présumées telles.

 

Une mondialisation de la violence d’État

C’est la dernière caractéristique de la pandémie : il s’agit d’une forme de violence d’État exercée dans le monde entier. Nous avons, en quelque sorte, changé d’échelle. Un peu à la manière des pestes, dans l’histoire, le Covid-19 est ce que l’on peut appeler un virus mondialisé. Cela semble indiquer qu’il ne s’agit plus d’une figure sanitaire mais bien d’une figure politique : de la même manière que l’économie a connu un changement de dimension dans la mondialisation du libéralisme, la santé publique et la violence d’État de la politique menée contre le virus changent la politique de dimension dans la mondialisation de la surveillance. C’est, d’ailleurs, ce qui nous empêche de pleinement comprendre la survenue de la maladie en nous empêchant de réellement la situer, mais c’est aussi ce qui nous empêche de lui donner une signification car elle ne se situe pas dans une culture particulière, c’est ce qui nous empêche de réellement l’identifier, de lui donner une identité qui nous permettrait de lui donner un sens. Dans une certaine mesure, peut-être est-ce justement cette mondialisation qui doit nous empêcher de penser la pandémie en termes seulement médicaux, mais qui rend nécessaire de la penser en termes politiques, comme une des incidences de la mondialisation des échanges, des marchés et du libéralisme. C’est la violence d’État elle-même qui change de dimension en s’internationalisant et en faisant perdre aux nations leur identité.

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