LA SÉCURITÉ ET L’INSÉCURITÉ

Les débats et les discours qui pullulent, dans l’espace public, sur la sécurité et sur son double, l’insécurité nous font oublier d’où vient le sentiment d’insécurité et comment se construit un pays sûr.

Qu’est-ce que la sécurité ?

La sécurité consiste, très simplement, dans le fait de pouvoir ne pas avoir peur. Il s’agit d’une des dimensions premières de la médiation, c’est-à-dire de cette dialectique entre le singulier et le collectif qui fonde la vie sociale. La sécurité consiste dans le fait essentiel de ne pas avoir peu de celle ou de celui qui vit à côté de nous. C’est ce qui est essentiel dans la construction de l’espace public et dans son aménagement. Mais, pour que la sécurité soit assurée – ce qui est une des fonctions majeures de l’État, il importe qu’elle le soit dans tous les domaines de la vie. Cela signifie que la sécurité est assurée aussi bien dans le domaine de la santé (la sécurité consiste dans le fait de pouvoir ne pas craindre d’être victime de maladies ou de souffrances) que dans celui de l’espace public (la sécurité consiste dans le fait de pouvoir circuler sans craindre d’accidents ni de violence) ou dans celui de l’économie politique (la sécurité consiste dans le fait de pouvoir ne pas craindre la ruine ou la pauvreté, ou dans celui de l’emploi (la sécurité consiste dans le fait de pouvoir ne pas craindre d éperdre son travail). Or, depuis très longtemps, peut-être même depuis toujours, l’État, cette instance qui avait été imaginée pour garantir la sécurité, a eu tendance de se défausser de ses responsabilités en chargeant des personnes de la faute de l’insécurité.

 

L’insécurité et la surveillance

Alors que l’insécurité proprement politique est la forme essentielle de l’insécurité, alors que la société a toujours eu son versant négatif, que l’on peut appeler la société du risque, les institutions ont construit tout un ensemble de lois destinées à charger les personnes singulières, les individus, de la responsabilité de l’insécurité. Et cela de deux manières. La première consiste dans la formulation de lois morales. La morale a toujours été une manière pour les sociétés politiques de surveiller les personnes afin que l’État ait le moins possible à les protéger dz l’insécurité. C’est ainsi que s’est construite une société de la surveillance, dont l’une des formes contemporaines majeures est la surveillance sanitaire, comme, aujourd’hui, autour de la protection contre le Covid-19. Finalement, la multiplication des atteintes aux libertés par les diverses formes de surveillance imposées par l’État, qui les légitime par les soi-disant impératifs de sécurité sanitaire n’est qu’une forme de plus des pratiques de surveillance et de contrôle social exercées en se fondant sur des nécessités liées à l’insécurité, qui, elle-même, comme la peur, n’est qu’une expression, parmi d’autres, de l’imaginaire social. La deuxième forme de cette dimension individuelle de la responsabilité consiste à construire un imaginaire de l’insécurité dont seraient responsables des individus, qu’il s’agisse de criminels, de bandits, de personnes « hors-la-loi ». Sans doute n’est-ce pas un hasard si, dans le même temps, dans notre pays, dans notre pays, s’institue le « passe sanitaire » prévu par l’État pour surveiller les personnes dans le domaine de la maladie et s’élabore un plan de lutte contre l’insécurité, présenté par le président de la République, décidé à faire la chasse au trafic de stupéfiants et à accroître la présence de policiers dans l’espace public pour mieux le surveiller. La figure de l’insécurité se révèle donc bien pour ce qu’elle est en réalité : une figure destinée à légitimer la surveillance, d’autant plus que les citoyens y adhèrent en se faisant piéger par le discours sur la santé.

 

Repenser l’espace public

Pour toutes ces raisons, sans doute est-il important de repenser la sécurité dans une forme de reconstruction de l’espace public. Si Habermas a imaginé une approche renouvelée de l’espace public, dans l’ouvrage qui porte ce titre, en le fondant sur un espace de débats, il est devenu nécessaire de repenser l’espace public afin de le définir comme un espace de vie sociale, de le reconsidérer en lui reconnaissant la mission majeure de permettre à tous les habitants d’un pays de vivre sans avoir à craindre l’autre. Rappelons-nous, ici, que la psychanalyse est une science politique, une science du politique, car elle consiste dans une rationalité de la relation à l’autre. C’est que Freud, quand il repense le mythe d’Œdipe en nous rappelant qu’il s’agit d’une reformulation de l’interdit de l’inceste, ou Lacan, quand il fonde l’identité sur la relation à l’autre dans l’expérience originelle du miroir, nous engagent à nous situer dans l’espace public. Repenser l’espace public, c’est lui reconnaître le rôle de garantir la relation à l’autre, et, bien sûr, d’abord, dans la protection de ceux qui l’habitent et qui y circulent contre l’insécurité. L’espace public, ce n’est pas seulement un espace de débats et d’informations, c’est surtout un espace dans lequel l’identité s’institue en se fondant sur la sécurité de celles et de ceux qui en sont porteurs et qui se la font reconnaître par els autres. L’espace public, c’est l’espace de la relation à l’autre, ou, plus simplement, l’espace de la relation. Pour que l’espace public soit pleinement un espace de sécurité, pour que la sécurité cesse d’être un mot creux de slogan politique, il faut que les pouvoirs garantissent réellement la sécurité dans l’espace public en y rendant pleinement possibles entre les citoyennes et entre les citoyens l’expression et la manifestation de la relation à l’autre.

 

La sécurité, l’espace public et l’identité politique

Pour toutes ces raisons, il nous faut aujourd’hui repenser l’espace public en l’articulant aux nouvelles formes qu’a prises l’identité politique. On en citera trois ici, pour engager le débat. La première, c’est l’identité nationale. Ce qui fonde l’identité nationale, c’est la langue, qui rend possibles les échanges entre celles et ceux qui l’habitent, la frontière qui définit les relations entre les nations et la reconnaissance de l’identité dont sont porteurs les citoyens. Or, sans doute, dans ces trois dimensions, la sécurité se fonde sur la manière dont l’identité est pleinement prévisible. Etre un citoyen, c’est être porteur d’une identité politique prévisible, pour soi-même et pour l’autre. Rappelons-nous que la civitas, la cité, désigne l’ensemble des cives, des citoyens, qui sont citoyens les uns pour les autres, puisque civis veut aussi dire le concitoyen. La langue et la loi sont les expressions de cette identité nationale. C’est ainsi que l’usage de la langue jour un rôle majeur dans la reconnaissance de l’identité, qui, elle-même, fonde la sécurité. La deuxième dimension de l’expression de l’identité dans l’espace public, c’est la culture. C’est par les politiques culturelles que l’État permet à celles et à ceux qui habitent un pays d’exprimer leur identité, en se parlant et en se représentant cette identité par les arts, par la musique, par l’histoire et par la mémoire. Si la culture fonde l’espace public, c’est parce qu’en donnant à tous ceux qui peuplent l’espace public les modes d’expression de leur identité, elle les rend prévisibles les uns pour les autres et leur permet de s’identifier symboliquement les us aux autres : de cette manière, elle donne à l’égalité une signification, mais, aussi, la culture donne à l’autre une identité que nous partageons avec lui, et ce partage garantit la sécurité dans cet espace partagé. Enfin, la reconnaissance de l’identité lui donne sa dimension proprement politique, car la reconnaissance de l’identité est le fondement de la reconnaissance de l’égalité. En ce sens, la sécurité ne saurait être maintenue dans l’espace public que si celui-ci est peuplé d’êtres sociaux qui se reconnaissent mutuellement égaux les uns aux autres, sans ségrégation ni exclusion. N’oublions pas que c’est l’exclusion et le ségrégation qui entraînent la violence. C’est pourquoi l’espace public ne peut être pleinement un espace de sécurité que s’il est un espace d’égalité.

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